‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 104 sur 203 · INÉDITES · texte numérisé non relu

INÉDITES

que nos aventures n'étaient pas gaies. Voici celle de Cassano : elle fut assurément des moins tragiques pour nous ; mais elle fit du bruit , a cause du miracle dont on t'a parlé.

Après avoir saccagé sans savoir pourquoi la jolie ville de Corigliano, nous venions (non pas moi, j'étais avec Verdier; mais j'arrivai trois jours après ) ; nos gens montaient vers Cassano ' , le long d'un petit fleuve ou torrent qu'on appelle encore le Sibari , qui ne traverse plus Sibaris , mais des bosquets d'orangers. Le bataillon suisse marchait en tête, fort délabré comme tout le reste , commandé pas Muller, car Clavel a été tué à Sainte-Euphémie. Les habitants de Cassano, voyant cette troupe rouge , nous prennent pour des Anglais : cela est arrivé souvent ^ Ils sortent , viennent à nous , nous embrassent , nous félicitent d'avoir bien frotté ces coquins de Français, ces voleurs, ces excommuniés. On nous parla, ma foi, sans flatterie cette fois-là. Ils nous . l'acontaient nos sottises et nous disaient de nous pis encore que nous ne méritions. Chacun maudissait les soldats de maestro Peppe, chacun se vantait d'en avoir tué. Avec leur pantomime , joignant le geste au mot : Ten ai poignardé six ;f en ai fusillé dix. Un disait avoir tué Verdier ; un autre m'avait tué, moi. Ceci est vraiment curieux. Portier , lieutenant du train , je ne sais si tu le connais, voit dans les mains de l'un d'eux ses propres pistolets, qu'il m'avait prêtés, et qu'on me prit quand je fus dépouillé. Il saute dessus : A qui sont ces pistolets? L'autre, tu sais leur style : Monsieur, ils sont à vous. H ne croyait pas dire si vrai. Maisde quilesavez-vous eus? — D'un officier français que f ai tué. Alors, moi et Verdier, on nous crut bien morts tous deux ; et quand nous arrivâmes , trois jours après , on était déjà en train de ne plus penser à nous.

Tu vois comme ils se recommandaient et arrangeaient leur affaire. On reçut ainsi toutes leurs confidences, et ils ne nous reconnurent que quand on fit feu sur eux , à bout touchant. On en tua beaucoup. On en prit cinquante-deux , et le soir on les fusilla sur la place de Cassano. Mais un trait à noter de la rage de parti , c'est qu'ils furent expédiés par leurs compatriotes , par les Calabrais nos amis, les bons Calabrais de Joseph, qui demandèrent comme une faveur d'être employés à cette boucherie. Ils n'eurent pas de peine à l'obtenir; car nous étions las du massacre de Corigliano. Voila les fêtes de Sibaris ; tu peux

' Le 4 août.

* En particulier à Marccllinara , le soir du combat de Makta

garantir à tout venant lexactitude de ce récit. Le miracle fameux fut que peu de jours après, dans un village voisin , on égorgea de nos gens cinquante-deux, ni plus ni moins , qui pillaient sans penser à mal. La Madone, comme tu peux croire, eut part à cette bonne affaire , dont les récits fu- •*ent embellis et propagés à la gloire de la santa fede.

La scène de Marcellinara est du même genre. Nous fûmes pris pour des Anglais, et comme tels, reçus dans la ville. Arrivés sur la place, la foule nous entourait. Un homme chez lequel avait logé Reynier le reconnaît et veut s'enfuir. Reynier fait signe cpi'on l'arrête; on le tue. La troupe tire tout a la fois; en deux minutes la place fut couverte de morts. Nous trouvâmes là six canonniers du régiment, dans un cachot , demi-morts de faim, entièrement nus. On les gardait pour un petit auto-da-fé qui devait avoir lieu le lendemain.

L'aventure du grand amiral est sans doute merveilleuse, on ne peut l'échapper plus belle. Cependant , nous t'en citerions qui n'en doivent guère à celle-là. Il n'y a pas encore quinze jours que nous décrochâmes un de nos hommes mal pendu et mal poignardé, qui mange et boit maintenant comme toi. On tue tant, on est si pressé, qu'on ne fait les choses qu'à moitié. Tout cela n'est rien au prix de l'histoire de Mingrelot; tu dois la savoir, puisqu'il est à Naples. Il t'aura pu conter aussi ce qui arriva à Maréchal, de son régiment, fusillé deux fois et vivant.

Mery , l'aide de camp de Saint-C\T, n'a pas été si heureux : il est mort. Il fut blessé à la cuisse dans une embuscade , et achevé par les chirurgiens a Castro-Villari. Alquier et Lejeune , chef de bataillon du même régiment, ont péri à Scigliano. Gastelet fut tué à Sainte-Euphémie. Compère ' a un bras coupé et une jambe qui ne vaut guère mieux.

Pour moi , je n'ai garde de me plaindre. J'ai perdu plus que tous les autres en chevaux et en effets; mais ma peau est entière, et j'ai le compte de mes membres. Je me suis vu quelquefois assez mal à mon aise ; mais plus souvent j'ai eu du bon. Presque toujours bien avec le patron ' , ma disgrâce a duré autant que sa prospérité , ce que durent les roses. Avant tout ceci on n'eût daigné abaisser un regard jusqu'à moi ; l'infortune l'humanise, et nous voila de nouveau bons amis.

Les gens qui ne réfléchissent point, à la tète desquels tu peux me mettre, trouvent encore ici

' Général de brigade.

* Le général Reynier.

de bons moments : on y mange, on y boit , parmi toutes ces diableries ; on y fait l'amour comme ailleurs et mieux, car on ne fait que cela. Le pays fournit en abondance de quoi satisfaire tous les appétits, poil et plume, chair et poisson; du vin plus qu'on n'en peut boire , et quel \\n I des femmes plus qu'on n'en veut. Elles sont noires dans la plaine, blanches sur les montagnes, amoureuses partout. Calabraise et braise c'est tout un. Les vertus que nous avons amenées ont eu de furieux assauts, prises et reprises par les Anglais , les Siciliens , les Calabrais , et toujours rendues sans tache. Madame Grabinski , madame Peyri , madame François , ont été fort respectées des Anglais, à ce qu'elles disent; elles se louent moins des Napolitains, qui auraient eu plus d'attentions pour un de nos petits tambours. Madame Grabinski est un ange de douceur et de complaisance; je la vis un jour à Palmi; je dînai avec eux. Comme il n'entend guère l'italien, ni aucune langue à ce que je crois, j'eus toute la commodité de parler à la belle. Je lui contai bonnement comme je l'avais nianquée d'un quart d'heure a Bologne chez madame Williams, où l'on ne payait qu'en sortant. Je me plaignis fort du tour que m'avait joué Grabinski , et à nous tous , de l'enlever ainsi pour la mettre en chartre privée ; que n'était-il venu un quart d'heure plus tard! ou vous plus tôt , me dit-elle.

Ces gens de Palmi me contèrent des merveilles de Michel '. Dans Scylla, qu'ils voient en plein de leurs montagnes , il a fait pendant vingt-trois jours tout ce qui se pouvait humainement. C'était un feu d'enfer par mer et par terre. Si je t'enfile encore celle-là , tu n'en seras jamais quitte. Dors-tu? moi je vais me coucher. Adieu.

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