‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 11 sur 203 · POUR L'ACQUISITION DE CHAMBORD · texte numérisé non relu

POUR L'ACQUISITION DE CHAMBORD

Si nous avions de l'argent à n'en savoir que faire , toutes nos dettes payées , nos chemins réparés, nos pauvres soulagés , notre église d'abord (car Dieu passe avant tout) pavée , recouverte et vitrée , s'il nous restait quelque somme à pouvoir dépenser hors de cette conmiune , je crois, mes amis, qu'il faudrait contribuer, avec nos voisins, à refaire le pont de Saint-Avertin , qui, nous abrégeant d'une grande lieue le transport d'ici à Tours, par le prompt débit de nos denrées, augmenterait le prix et le produit des terres dans tous ces environs ; c'est là , je crois , le meilleur emploi à faire de notre superflu , lorsque nous en aurons. Mais d'acheter Chambord pour le duc de Bordeaux , je n'en suis pas d'avis , et ne le vou-

drais pas quand nous aurions de quoi, l'affaire étant, selon moi, mauvaise pour lui, pour nous et pour Chambord. Vous l'allez comprendre, j'espère , si vous mécoutez ; il est fête, et nous avons le temps de causer.

Douze mille arpents de terre enclos que contient le parc de Chambord, c'est un joli cadeau à faire à qui les saurait labourer. Vous et moi connaissons des gens qui n'en seraient pas embarrassés, à qui cela viendrait fort bien; mais lui, que voulez- vous qu'il en fasse? Son métier, c'est de régner un jour , s'il plaît à Dieu , et un château de plus ne l'aidera de rien. Nous allons nous gêner et augmenter nos dettes, remettre à d'autres temps nos dépenses pressées, pour lui

SIMPLE DISCOURS

donner une chose dont il n'a pas besoin, qui ne lui peut servir, et servirait à d'autres. Ce qu'il lui faut pour régner, ce ne sont pas des châteaux , c'est notre affection; car il n'est sans cela couronne qui ne pèse. Voilà le bien dont il a besoin et qu'il ne peut avoir en même temps que notre argent. Assez de gens là-bas lui diront le contraire , nos députés tout les premiers , et sa cour lui répétera que plus nous payons, plus nous sommes sujets amoureux et fidèles; que notre dévoûment croît avec le budget. Mais, s'il en veut savoir le vrai, qu'il vienne ici, et il verra, sur ce point-là et sur bien d'autres, nos sentiments fort différents de ceux des courtisans. Ils aiment le prince en raison de ce qu'on leur donne ; nous, en raison de ce qu'on nous laisse; ils veulent Chambord pour en être, l'un gouverneur, l'autre concierge, bien gagés, bien logés, bien nourris, sans faire œuvre, et peu leur importe du reste. L'affaire sera toujours bonne pour eux, quand elle serait mauvaise pour le prince , comme elle l'est, je le soutiens ; acquérant de nos deniers pour un million de terres , il perd pour cent millions au moins de notre amitié : Chambord, ainsi payé, lui coûtera trop cher; de telles acquisitions le ruineraient bientôt, s'il est vrai, ce qu'on dit, que les rois ne sont riches que de l'amour des peuples. Le marché paraît d'or pour lui, car nous donnons et il reçoit : il n'a que la peine de prendre ; mais lui , sans débourser de fait, y met beaucoup du sien , et trop , s'il diminue son capital dans le cœur de ses sujets : c'est spéculer fort mal et se faire grand tort. Qui le conseille ainsi n'est pas de ses amis , ou , comme dit l'autre , mieux vaudrait un sage ennemi.

Mais quoi 1 je vous le dis, ce sont les gens de cour dont l'Imaginative enfante chaque jour ces merveilleux conseils ; ils ont plus tôt inventé cela que le semoir de Fehlemberg , ou bien le bateau à vapeur. On a eu l'idée , dit le ministre , de faire acheter Chambord par les communes de France , pour le duc de Bordeaux. On a eu cette pensée ! qui donc? Est-ce le ministre? il ne s'en cacherait pas, ne se contenterait pas de l'honneur d'approuver en pareille occasion. Le prince? à Dieu ne plaise que sa première idée ait été celle-là, . que cette envie lui soit venue avant celle des bonbons et des petits moulins! Les communes donc, apparemment? non pas les nôtres, que je sache, de ce côté-ci de la Loire, mais celles-là peut-être qui ont logé deux fois les Cosaques du Don. Ici nous nous sentons assez des bienfaits de la Sainte- Alliance : mais c'est tout autre chose là où on a

joui de sa présence, possédé Sacken et Platow; là naturellement on s'avise d'acheter des châteaux pour les princes , et puis on songe à refaire son toit et ses foyers.

Du temps du bon roi Henri IV, le roi du peuple , le seul roi dont il ait gardé la mémoire, pareils dons furent offerts à son fils nouveau-né; on eut l'idée de faire contribuer toutes les communes de France en l'honneur du royal enfant, et, de la seule ville de la Rochelle, des députés vinrent apportant cent mille écus en or, somme énorme alors. Mais le roi : « C'est trop , mes amis , leur dit-il , c'est trop pour de la bouillie; gardez cela et l'employez à rebâtir chez vous ce que la guerre a détruit, et n'écoutez jamais ceux qui vous parleront de me faire des présents , car telles gens ne sont vos amis ni les miens. " Ainsi pensait ce roi protecteur déclaré de la petite propriété, qui, toute sa vie, fut brouillé avec les puissances étrangères , et qui faisait couper la tête aux courtisans, aux favoris, quand il les surprenait à faire des notes secrètes.

Ceci soit dit, et revenant à l'idée d'acheter Chambord , avouons-le , ce n'est pas nous, pauvres gens de village , que le ciel favorise de ces inspirations; mais qu'importe, après tout? Un homme s'est rencontré dans les hautes classes de la société, doué d'assez d'esprit pour avoir cette heureuse idée : que ce soit un courtisan fidèle , jadis pensionnaire de Fouché , ou un gentilhomme de Bonaparte employé à la garde-robe , c'est la même chose pour nous qui n'y saurions avoir jamais d'autre mérite que celui de payer. Laissons aux gens de cour , en fait de flatterie , l'honneur des inventions, et nous, exécutons; les frais seuls nous regardent; il saura bien se nommer, l'auteur de celle-ci , demander son brevet ; et nous suffise à nous , habitants de Véretz , qu'il ne soit pas du pays.

Elle est nouvelle assurément l'idée que le ministre admire et nous charge d'exécuter. On avait vu de tels dons payer de grands services, des actions éclatantes ; Eugène , Marlborough , à la fin d'une vie toute pleine de gloire, obtinrent des nations qu'ils avaient su défendre ces témoignages de la reconnaissance publique ; et Chambord même ( sans chercher si loin des exemples) , qu'on veut donner au prince pour sa layette, fut au comte de Saxe le prix d'une victoire qui sauva la France à Fontenoi. La France, par lui libre, je veux dire indépendante, délivrée de l'étranger, au dedans florissante, respectée au dehors, fit présent de cette terre à son libérateur, qui s'y

DE PAUJ.-LOUIS.

riiit reposer de trente ans de combats. Monseigneur n'a encore que six mois de nourrice , et, il faut en convenir, de Maurice vainqueur au prince à la bavette, il y a quelque différence, à moins qu'on ne veuille dire peut-être que, commençant sa vie où l'autre a fini la sienne, il finira par où Maurice a commencé, par nous débarrasser des puissances étrangères. Je le souhaite et l'espère du sang de ce Henri qui chassa l'Espagne de France ; mais le payer déjà , je crois que c'est folie, et n'approuve aucunement qu'il ait ses invalides avant de sortir du maillot. Récompenser l'enfant d'être venu au monde comme le capitaine qui gagna des batailles, et, par dheureux exploits, acquit à ce pays et la paix et la gloire, c'est ce qu'on n'a point vu , c'est là l'idée nouvelle, qui ne nous fût pas venue sans l'avis officiel. Pour inventer cela, et mettre à la place des hulansdu comte de Saxe les dames du berceau , il faut avoir, non pas l'esprit, mais le génie de l'adulation , qui ne se trouve que là où ce genre d'industrie est puissamment encouragé; ce trait sort des bassesses communes, et met son auteur, quel qu'il soit , hors du gros des fiatteurs de cour. II se moque fort apparemment de ses camarades qui, marchant dans la route battue des vieilles tlagorneries usées, ne savent rien imaginer; on va l'imiter maintenant jusqu'à ce qu'un autre aille au delà.

Quand le gouverneur d'un roi enfant dit à son élève jadis : Maître, tout est à vous; ce peuple vous appartient, corps et biens, bêtes et gens; faites-en ce (jue vous voudrez; cela fut remarqué. La chambre, l'antichambre et la galerie répétèrent : Maîtrfe , tout est à vous , qui , dans la languedes courtisans, voulait dire tout est pour nous, car la cour donne tout aux princes, comme les prêtres tout à Dieu ; et ces domaines, ces apanages, ces listes civiles , ces budgets ne sont guère autrement pour le roi que le revenu des abbayes n'est pour Jésus-Christ. Achetez, donnez Chambord, c'est la cour qui le mangera; le prince n'en sera ni pis ni mieux. Aussi ces belles idées de nous faire contribuer en tant de façons, viennent toujours de gens de cour, qui savent très-bien ce qu'ils font en offrant au prince notre argent. L'offrande n'est jamais pour le saint, ni nos épargnes pour /es rois, mais pour cet essaim dévorant qui sans cesse bourdonne autour d'eux , depuis leur berceau jusqu'à Saint-Denis.

Car, après la leçon du sage gouverneur, au temps dont je vous parle, bon temps, comme vous .«ivez , les princes ayant appris une fois et compris

p. L. COCRIEB.

que tout était à eux , on leur enseiimail à donner: un précepteur, abbé de cour, en lisant avec eux l'histoire, leur faisait admirer cet empereur Titus qui, dit-on , donnait à toutes mains, croyant perdu lejour qu'il n'avait rien donné, qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux, avec une pension , quelque gratification ou des coupons de rente ; prince adoré de tout ce qui avait les grandes entrées ou qui montait dans les carrosses. La cour l'idolâtrait; mais le peuple? le peuple? il n'y en avait pas : l'histoire n'en dit mot. Il n'y avait aloi*s que les honnêtes gens , c'est-à-dire , les gens présentés : c'était là le monde, tout le monde, et le monde était heureux. Faites ainsi, mon maître, vous serez adoré comme ce bon empereur; la cour vous bénira; les poètes vous loueront, et la postérité en croira les poètes. Voilà les éléments d'histoire qu'on enseignait alors aux princes. Peu de mention d'ailleurs de ces rois tels que Louis XII et Henri IV, en leur temps maudits de la cour pour n'avoir su donner comme d'autres faisaient si généreusement, si magnifiquement, avec choix néanmoins. Donner au riche, aider le fort, c'est la maxime du bon temps, de ce bon temps qui va revenir tout à Iheure, sans aucun doute, a moins que jeunesse ne grandisse et vieillesse ne périsse.

Mais la jeunesse croît chez nous, et voit croître avec elle ses princes; je dis avec elle, et je m'entends. Nos enfants, plus heureux que nous, vont connaître leurs princes élevés avec eux, et en seront connus. Déjà voilà le fils aîné du duc d'Orléans , je sais cela de bonne part, et vous le garantis plus sûr que si les gazettes le disaient, voilà le duc de Chartres au collège, à Paris. Chose assez simple , direz-vous , s'il est en âge d'étudier : simple sans doute , mais nouvelle pour les personnes de ce rang. On na point encore vu de prince au collège; celui-ci, depuis qu'il y a des collèges et des princes , est le premier qu'on ait élevé de la sorte , et qui profite du bienfait de l'instruction publique et commune ; et de tant de nouveautés écloses de nos jours, ce n'est pas la moins faite pour, surprendre. Un prince étudier, aller en classe ! un prince avoir des camarades ! . Les princes jusqu'ici ont eu des serviteui"s, et jamais d'autre école que celle de l'adversité, dont les rudes leçons étaient perdues souvent. Isolés à tout âge, loin de toute vérité, ignorant les choses et les hommes, ils naissaient, ils mouraient dans les liens de l'étiquette et do cérémonial , n'ayant vu que le fard et les fausses couleurs étalées devant eux ; ils marchaient sur

SIMPLE DISCOURS

nos têtes , et ne nous apercevaient que quand par hasard ils tombaient. Aujourd'hui, connaissant l'erreur qui les séparait des nations , comme si la clef d'une voûte , pour user de cette comparaison, pouvait en être hors et ne tenir à rien, ils veulent voir des hommes, savoir ce que l'on sait, et n'avoir plus besoin des malheurs pour s'instruire; tardive résolution, qui, plus tôt prise, leur eût épargné combien de fautes , et à nous combien de maux ! Le duc de Chartres au collège, élevé chrétiennement et monarchiquement, mais, je pense, aussi un peu constitutionnellement, aura bientôt appris ce qu'à notre grand dommage ignoraient ses aïeux , et ce n'est pas le latin que je veux dire, mais ces simples notions de vérités communes que la cour tait aux princes, et qui les garderaient de faillir à nos dépens. Jamais de Dragonnades ni de Saint-Barthélémy, quand les rois, élevés au milieu de leurs peuples, parleront la même langue, s'entendront avec eux sans truchement ni intermédiaire ; de Jacquerie non plus, de Ligues, de Barricades. L'exemple ainsi donné par le jeune duc de Chartres aux héritiers des trônes , ils en profiteront sans doute. Exemple heureux autant qu'il est nouveau! que de changements il a fallu, de bouleversements dans le monde pour amener là cet enfant ! Et que dirait le grand roi , le roi des honrêtes gens, Louis le Superbe, qui ne put souffrir confondus avec la noblesse du royaume , ses bâtards mêmes, ses bâtards! tant il redoutait d'avilir la moindre parcelle de son sang ! Que dirait ce parangon de l'orgueil monarchique, s'il voyait aux écoles , avec tous les enfants de la race sujette, un de ses arrière-neveux, sans pages ni jésuites , suivre des exercices et disputer des prix ; tantôt vainqueur, tantôt vaincu; jamais, dit-on, favorisé ni flatté en aucune sorte, chose admirable au collège même ( car où n'entre pas cette peste de l'éducation ? ) , croyable pourtant , si l'on pense que la publicité des cours rend l'injustice difficile , qu'entre eux les écoliers usent peu de complaisance , peu volontiers cèdent l'honneur, non encore exercés aux feintes qu'ailleurs on nomme déférences, égards, ménagements , et qu'a produits l'horreur du vrai? Là, au contraire, tout se dit , toutes choses ont leur vrai nom et le même nom pour tous; là , tout est matière d'instruction, et les meilleures leçons ne sont pas celles des maîtres. Point d'abbé Dubois , point de menins : personne qui dise au jeune prince: Tout est à vous , vous pouvez tout ; il est l'heure que vous voulez. En un mot , c'est le bruit conunun

qu'on élève là le duc de Chartres comme tous les enfants de son âge; nulle distinction, nulle différence, et les fils de banquiers, déjuges, de négociants , n'ont aucun avantage sur lui; mais il en aura lui beaucoup, sorti de là, sur tous ceux qui n'auront pas reçu cette éducation. Il n'est, vous le savez, meilleure éducation que celle des écoles publiques , ni pire que celle de la cour. Ah ! si au lieu de Chambord pour le duc de Bordeaux , on nous parlait de payer sa pension au collège ( et plût à Dieu qu'il fût en âge , que je l'y pusse voir de mes yeux ) , s'il était question de cela, de bon cœur j'y consentirais et voterais ce qu'on voudrait , dût-il m'en coûter ma meilleure coupe de sainfoin : il ne nous faudrait pas plaindre cette dépense ; il y va de tout pour nous. Un roi ainsi élevé ne nous regarderait pas comme sa propriété, jamais ne penserait nous tenir à cheptel de Dieu ni d'aucune puissance.

Mais à Chambord qu'apprendra-t-il? ce que peuvent enseigner et Chambord et la cour. Là, tout est plein de ses aïeux. Pour cela précisément je ne l'y trouve pas bien, et j'aimerais mieux qu'il vécût avec nous qu'avec ses ancêtres. Là . il verra partout les chiffres d'une Diane , d'une Chateaubriand, dont les noms souillent encore ces parois infectées jadis de leur présence. Les interprètes, pour expliquer de pareils emblèmes, ne lui manqueront pas, on peut le croire ; et quelles instructions pour un adolescent destiné à régner ! Ici , Louis , le modèle des rois , vivait ( c'est le mot à la cour ) avec la femme Monte-span, avec la fille la Vallière, avec toutes les femmes et les filles que son bon plaisir fut d'ôter à leurs maris , à leurs parents. C'était le temps alors des mœurs, de la religion; et il communiait tous les jours. Par cette porte entrait sa maîtresse le soir, et le matin son confesseur. Là , Henri faisait pénitence entre ses mignons et ses moines ; mœurs et religion du bon temps ! Voici l'endroit où vint une fille éplorée demander la vie de son père, et l'obtint (à quel prix!) de François, qui là mourut de ses bonnes mœurs. En

cette chambre, un autre Louis ; en celle-ci,

Philippe sa fille.... 0 mœurs! ô religion!

perdues depuis que chacun travaille et vit avec ses enfants. Chevalerie, cagoterie, qu'êtes- vous devenues? Que de souvenirs à conserver dans ce monument, où tout respire l'innocence des temps monarchiques ! et quel dommage c'eût été d'abandonner à l'industrie ce temple des vieilles mœurs, de la vieille galanterie (autre mot de cour, qui ne se peut honnêtement traduire ) , de

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