‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 12 sur 203 · DE PAUL-LOUIS · texte numérisé non relu

DE PAUL-LOUIS

laisser s'établir des familles laborieuses et difinobles ménages sous ces lambris , témoins de tant d'augustes débauches 1 Voilà ce que dira Charabord au jeune prince, logé là d'ailleurs comme l'était le roi François I", et comme aucun de nous ne voudrait l'être. Dieu préserve tout honnête homme de jamais habiter une maison bâtie par le Primaticcio ! Les demeures de nos pères ne nous conviennent non plus aujourd'hui que leurs lois; et comme nous valons mieux qu'eux, à tous égards, sans nous vanter trop, ce me semble, et à n'en juger seulement que par la conduite des princes, qui n'étaient pas, je crois, pires que leurs sujets; vivant mieux de toute manière, nous voulons être et sommes en effet mieux logés.

Que si l'acquisition de Chambord ne vaut rien

pour celui à qui on le donne, je vous laisse à

jpenser pour nous qui le payons. J'y vois plus d'un

mal , dont le moindre nest pas le voisinage de

la cour. La cour, à six lieues de nous, ne me plaît

point. Rendons aux grands ce qui leur est dû ; mais

tenons-nous-en loin le plus que nous pourrons ,

et , ne nous approchant jamais d'eux , tâchons

qu'ils ne s'approchent point de nous , parce qu'ils

peuvent nous faire du mal , et ne nous sauraient

faire de bien. A la cour tout est grand, jusqu'aux

marmitons. Ce ne sont là que grands officiers ,

grands seigneurs, grands propriétaires. Ces gens,

qui ne peuvent souffrir qu'on dise mon champ,

ma maison ; qui veulent que tout soit terre, parc,

château , et tout le monde seigneurs ou laquais,

ou mendiants ; ces gens ne sont pas tous à la cour.

>"ous en avons ici, et même c'est de ceux-là qu'on

fait nos députés ; à la cour il n'y en a point d'autres.

Vous savez de quel air ils nous traitent, et le bon

voisinage que c'est. Jeunes, ils chassent à travers

Tios blés avec leurs chiens et leurs chevaux,

ouvrent nos Iiaies, gâtent nos fossés, nous font

mille maux, mille sottises; et plaignez- vous un

peu , adressez-vous au maire , ayez recours , pour

voir, aux juges , au préfet , puis vous m'en direz

des nouvelles quand vous serez sorti de prison.

Vieux , c'est encore pis ; ils nous plaident , nous

dépouillent, nous ruinent juridiquement, par

arrêt de messieurs qui dînent avec eux, honnêtes

gens comme eux , incapables de manger viande

le vendredi ou de manquer la messe le dimanche;

qui, leur adjugeant votre bien, pensent faire

œuvre méritoire et recomposer l'ancien régime.

Or, dites, si un seul près de vous de ces honnêtes

éligibles suffit pour vous faire enrager et souvent

quitter le pays , que sera-ce d'une cour à Cham-

bord, lorsque vous aurez là tous les grands réunis autour d'un plus grand qu'eux? Croyez-moi, mes amis, quelque part que vous alliez, quelque affaire que vous ayez , ne passez point par là; détournezvous plutôt, prenez un autre chemin, car en marchant, s'il vous arrive d'éveiller un lièvre, je vous plains. Voilà les gardes qui accourent. Chez les princes, tout est gardé ; autour deux, au loin et au large, rien ne dort qu'au bruit des tambours et à l'ombre des baïonnettes; vedettes, sentinelles, observent, font le guet; infanterie, cavalerie, artillerie en bataille, rondes, patrouilles, jour et nuit ; armée terrible à tout ce qui n'est pas étranger. Le voilà : qui vive? Wellington; ou bien laissez-vous prendre et mener en prison. Heureux si on ne trouve dans vos poches un pétard ! Ce sont là, mes amis, quelques inconvénients du voisinage des grands. Y passer est fâcheux ; y demeurer est impossible , à qui du moins ne veut être ni valet ni mendiant.

Vous seriez bientôt l'un et l'autre. Habitant près d'eux , vous feriez comme tous ceux qui les entourent. Là , tout le monde sert ou veut servir. L'un présente la serviette , l'autre le vase à boire. Chacun reçoit ou demande salaire , tend la main, se recommande, supplie. Mendier n'est pas honte à la cour : c'est toute la vie du courtisan. Dès l'enfance , appris à cela , voué à cet état par honneur, il s'en acquitte bien autrement que ceux qui mendient par paresse ou nécessité. Il y apporte un soin, un art, une patience, une persé- \ érance , et aussi des avances , une mise de fonds ; c'est tout, en tout, genre d'industrie. Gueux à la besace , que peut-on faire ? Le courtisan mendie en carrosse à six chevaux , et attrape plus tôt un million que l'autre un morceau de pain noir. Actif, infatigable , il ne s'endort jamais ; il veille la nuit et le jour , guette le temps de demander , comme vous celui de semer, et mieux. Aucun refus , aucun mauvais succès ne lui fait perdre courage. Si nous mettions dans nos travaux la moitié de cette constance , nos greniers chaque année rompraient. Il n'est affront, dédain, outrage ni mépris qui le puissent rebuter. Econduit , il insiste; repoussé , il tient bon : qu'on le chasse, il revient : qu'on le batte , il se couche à terre. Frappe, mais écoute et donne. Du reste, prêt à tout. On est encore à inventer un service assez vil , une action assez lâche , pour que l'homme de cour, je ne dis pas s'y refuse, chose inouïe, impossible, mais n'en fasse point gloire et preuve de dévouement. Le dévouement est grand à la personne d'un maure ; c'est à la personne qu'on

SIMPLE DISCOURS

se dévoue, au corps, au contenu du pourpoint, et même quelquefois à certaines parties de la personne , ce qui a lieu surtout quand les princes sont jeunes.

La vertu semble avoir des bornes. Cette grande hauteur, qu'ont atteinte certaines âmes, paraît en quelque sorte mesurée. Caton et Washington montrent où peut s'élever le plus beyi, le plus noble de tous les sentiments , c'est ( our du

pays et de la liberté. Au-dessus on ni rien.

''uemt Mais le dernier degré de bassesse n'est pas v;v.^,^iu ;

et ne me citez point ceux qui proposent d'acheter des châteaux pour les princes, d'ajouter à leur garde une nouvelle garde; car on ira plus bas, et eux-mêmes demain vont trouver d'autres inventions qui feront oublier celles-là.

Vous , quand vous aurez vu les riches demander, chacun recevoir des aumônes proportionnées à sa fortune, tous les honnêtes gens abhorrer le travail et ne fuir rien tant que d'être soupçonnés de la moindre relation avec quiconque a jamais pu faire quelque chose en sa vie , vous rougirez de la charrue , vous renierez la terre votre mère , et l'abandonnerez, ou vos fils vous abandonneront , s'en iront valets de valets à la cour, et vos filles, pour avoir seulement ouï parler de ce qui s'y passe , n'en vaudront guère mieux au logis.

Car, imaginez ce que c'est. La cour... il n'y a ici ni femmes ni enfants. Écoutez : La cour est un lieu honnête, si l'on veut, cependant bien étrange. De celle d'aujourd'hui , j'en sais peu de nouvelles ; mais je connais , et qui ne connaît celle du grand Louis XIV, le modèle de toutes , la cour par excellence , dont il nous reste tant de Mémoires , qu'à présent on n'ignore rien de ce qui s'y fit jour par jour ? C'est quelque chose de merveilleux ; par exemple, leur façon de vivre avec les femmes.... Je ne sais trop comment vous dire. On se prenait , on se quittait , ou, se convenant, on s'arrangeait. Les femmes n'étaient pas toutes communes à tous ; ils ne vivaient pas pêle-mêle. Chacun avait la sienne, et même ils se mariaient. Cela est hors de doute. Ainsi je trouve qu'un jour, dans le salon d'une princesse, deux femmes au jeu s'étant piquées, comme il arrive, l'une dit à l'autre : Bon Dieu, que d'argent vousjouez ! combien donc vous donnent vos amants? Autant, repartit celle-ci, sans s'émouvoir, autant que vous donnez aux vôtres. Et la chronique ajoute : Les maris étaient là. Elles étaient mariées ; ce qui s'explique peutêtre en disant que chacune était la femme d'un homme, et la maîtresse de tous. Il y a de pareils traits une foule. Ce roi eut un ministre, entre

autres , qui , aimant fort les femmes , les voulut avoir toutes ; j'entends celles de la cour qui en valaient la peine : il paya, et les eut. Il lui en coûta. Quelques-unes se mirent à haut prix , connaissant sa manie. Mais enfin il les eut toutes comme il voulut. Tant que, voulant avoir aussi celle du roi , c'est-à-dire sa maîtresse d'alors , il la fit marchander, dont le roi se fâcha et le mit en prison. S'il fit bien, c'est un point que je laisse à juger; mais on en murmura. Les courtisans se plaignirent. Le roi veut , disaient-ils , entretenir nos femmes, c avec nos sœurs, et nous interdire

ses... ; je ne vous dis pas le mot ; mais ceci est historique , et si j'avais mes livres , je vous le ferais lire. Voilà ce qui fut dit , et prouve qu'il y avait du moins quelque espèce de communauté , nonobstant les mariages et autres arrangements.

Une telle vie , mes amis , vous paraît impossible à croire. Vous n'imaginez pas que , dans de pareils désordres, une famille, une maison subsistent, encore moins qu'il y eût jamais un lieu où tout le monde se conduisît de la sorte. Mais quoi? ce sont des faits , et m'est avis aussi que vous raisonnez mal. Vos maisons périraient, dites-vous, si les choses s'y passaient ainsi. Je le crois. Chez vous on vit de travail , d'économie ; mais à la cour on vit de faveur. Chez vous, l'industrie du mari amène tous les biens à la maison, où la femme dispose, ordonne, règle chaque chose. Dans le ménage de cour, au contraire, la femme au dehors s'évertue. C'est elle qui fait les bonnes affaires. Il lui faut des liaisons, des rapports, des amis , beaucoup d'amis. Sachez qu'il n'y a pas en France une seule famille noble, mais je dis noble de race et d'antique origine , qui ne doive sa fortune aux femmes ; vous m'entendez. Les femmes ont fait les grandes maisons ; ce n'est pas , comme vous croyez bien, en cousant les chemises de leure époux ni en allaitant leurs enfants. Ce que nous appelons, nous autres, honnête femme, mère de famille, à quoi nous attachons tant de prix, trésor pour nous, serait la ruine du courtisan. Que voudriez-vous qu'il fît d'une dame Honesta, sans amants, sans intrigues, qui, sous prétexte de vertu, claquemurée dans son ménage, s'attacherait à son mari? Le pauvre homme verrait pleuvoir des grâces autour de lui, et n'attraperait jamais rien. De la fortune des familles nobles il en paraît bien d'autres causes , telles que le pillage , les concussions, l'assassinat, les proscriptions, et surtout les confiscations. Mais qu'on y regarde , et on verra qu'aucun de ces moyens n'eût pu être mis en œuvre sans la faveur d'un grand , obtenue par

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