LETTRE DE M. BOISSONADE
Paris , le 9 avril I8I0.
Monsieur, j'ai reçu votre précieux cadeau ' , et je ne puis assez vous en remercier. J'ai tout de suite cherché la lacune, et j'ai été ravi en lisant cet agréable supplément dont la littérature vous doit la découverte, et que vous avez traduit d'un st} le si élégant. Jugez de l'impatience avec laquelle j'attends le texte; le ferez-vous aussi imprim'er en Italie? Faites cet honneur à Paris, et donnez votre Longus à M. ^tone, qui a votre Xénophon. Je vous applaudis bien de votre bonheur, et en vérité je ne reviens pas de ma surprise que M. del Furia , qui a eu si longtemps le
' La traducUoade Daphniset Chloé, imprimée à Florence
LETTRES INEDITES,
manuscrit entre les mains pour son Ésope , n'ait pas songé à jeter les yeux sur Longus. Avez-vous aussi collationné Chariton? j'ai quelque idée que ces lacunes fréquentes du commencement pourraient être en grande partie remplies : des yeux exercés sauraient bien, j'en suis sûr, lire la plupart des passages qui sont aujourd'hui indiqués dans les éditions par des points. Je vous recommande le Longus de M. Schœffer, et l'édition d'Amyot, donnée en 1731 par Falconnet; vous savez sans doute qu'il y a une édition du texte par Coraï , et que M. Clavier a soigné une fort jolie réimpression d'Amyot , faite il y a quelques années par M. Renouard
A M. BOISSONADE
Tivoli, le 25 mai I8(0.
Ne vous trompez-vous point, Monsieur? estce bien M. Coraï qui a donné un Longus? ou plutôt ne me nommez-vous point Coraï pour Visconti , qui en effet a soigné l'édition grecque de Didot ? Marquez-moi , je vous prie , ce que j'en dois croire, et ce que c'est que ce Longus de Coraï , s'il existe.
Je sais bien que la préface du petit stéréotype donné par Renouard est de M. Clavier, mais je ne puis croire qu'il ait eu aucune part à l'édition, qui, en vérité , ne vaut rien. Ce n'est point là le texte d'Amyot ; du moins n'est-ce pas celui que cite souvent Villoison , qui sans doute avait sous les yeux l'édition originale.
Comment voulez- vous que je connaisse celle de M. Falconnet? Hélas 1 je ne songeai de ma vie à jeter un regard sur Longus , jusqu'à ce que ce manuscrit de Florence, me tombant sous la main, me donnât l'envie et le moyen de compléter la version d'Amyot. Je n'avais donc nulle provision, et , sans M. Renouard , qui me procura Schœffer et Villoison , j'aurais tout fait sur la seule édition de Dutems que je portais avec moi.
Vous avez bien raison de louer M. Schœffer ; c'est un fort habile homme. Aussi l'ai-je suivi en beaucoup d'endroits où j'ai rapetassé Amyot. Au raBte vous voyez , Monsieur , ce que ce pouvait être qu'un pareil travail fait absolument sans livres , et combien jl doit y avoir à limer et rebattre avant de le livrer tout à fait au public. J'y songerai quelque jour , si Dieu me prête vie , et c'est alors qu'il faudra tout de bon m'aider de vos lumières.
Je crois que vous-même ne pourriez lire les
endroits de Chariton effacés dans le manuscrit. Il y a bien aussi quelque mots par-ci par-là qui ont disparu dans le supplément de Longus. Mais partout le sens s'aperçoit, et les savants n'auront nulle peine à deviner ce qui manque. Pour moi , je le donne tel qu'il est sans le moindre changement ; car je tiens que les éditions doivent ea tout représenter fidèlement les manuscrits. Cela s'imprimera à Paris, s'il plaît à Dieu et à Didot.
Cette lettre critique de M. Bast à vous est toute pleine d'excellentes choses. Je l'ai trouvée ici par hasard et lue avec grand plaisir. Quelqu'un le pourra blâmer d'avoir écrit en français sur de telles matières. Moi je goûte fort cette méthode , qui me facilite la lecture , et je voudrais qu'il continuât à vous faire ainsi part de ses observations.
Il me semble après tout que vous êtes content de ma petite drôlerie , ou au moins du supplément , car vous ne dites rien du reste.
Je ne reconnais point, pour moi, quand on se moque %
et je prends au pied de la lettre tout ce que vous me dites d'obligeant ; vous êtes juge en ces matières. Je m'en tiens à votre opinion , sans vouloir examiner s'il n'y entre point un peu de complaisance ou de prévention pour quelqu'un dont vous connaissez depuis longtemps l'estime et l'attachement.
Sur le temps où je pourrai être de retour à Paris , je ne sais en vérité que vous dire. Ce qui me retient ici, c'est un printemps dont on n'a, où vous êtes , nulle idée ; vous croyez bonnement avoir de la verdure et quelque air de belle campagne aux environs de Paris ; vos bois de Boulogne , vos jardins , vos eaux de Saint-Cloud , me font rire quand j'y pense ; c'est ici qu'il y a des bosquets et des eaux ! Mon dessein est d'y rester,
Eix' av uowp T£ ^£f) , xai SevSpEa [xaxpà teôt^Xt) ,
c'est-à-dire jusqu'aux grandes chaleurs, car alors tout sera sec , verdure et ruisseaux , et alors je partirai, et m'en irai droit à Paris, si je ne m'arrête en Suisse, comme je fis l'an passé, pour fuir la rage de la canicule \ ainsi faites état de me voir arriver au départ des hirondelles. Je resterai le moins que je pourrai dans vos boues de Paris ; et si vous étiez raisonnable , vous me suivriez à mon retour en Italie ; nous passerions fort bien ici le printemps prochain sans nous ennuyer , je. vous en réponds. Les meilleures maisons du pajs
' Molière , École des Femme».
ÉCRITES DE ERANCE ET D'ITALIE
«ont celles de Mécénas et d'Horace, où vous ne serez point étranger.