LETTRE DE M. CLAVIER
Paris, le 7 mai I8I0.
J'ai reçu votre Longus pour moi et pour
M. Coraï ; nous attendons tous les deux avec impatience le texte grec , et nous espérons que votre séjour à Rome nous procurera quelque autre découverte. A propos de Longus, écrivez-moi donc précisément ce qui s'est passé au sujet du manuscrit qu'on prétend avoir été taché d'encre. Les Italiens qui abondent ici, et qui sont en général assez jaloux, ont fait beaucoup de bruit de cela, et ont prétendu que c'était une malice de votre part; j'ai pris votre défense très-chaudement , et j'ai dit que je vous connaissais bien capable d'une étourderie , mais non d'une méchanceté. Renouard , à qui j'en ai parlé , m'a dit que cette tache était peu de chose ; mais comme ces criailleries propagées par la jalousie ont fait un certain bruit, il n'est pas mauvais qu'on y réponde. Je crois donc que vous ferez bien d'envoyer un exemplaire de votre Longus à Chardon de la Rochette , et un à Millin, si vous ne l'avez déjà fait. Chardon fera pour le Magasin encyclopédique un article où il rétablira la vérité des faits telle que vous me l'aurez fait connaître. Dites-moi donc aussi ce que vous voulez faire pour votre Xénophon suspendu par vos ordres.
A M. ET MADAME CLAVIER
Tivoli,le4a^Til I8I0.
Monsieur, c'est à présent que , si j'avais votre histoire de la Grèce, je la lirais à mon aise et avec plaisir. Jamais je ne fus en lieu ni mieux en humeur de goûter une bonne lecture ; celle-ci m'arrivera au milieu de la poussière ou des boues de quelque grande ville. Mais quoi ! rien ne vient à point dans cette misérable vie. Je songe conoment vous pourrez m'envoyer cela sans me ruiner, et voici ce que j'imagine. Il y a ici , c'est-à-dire à Rome, M. de Gérando qui me connaît un peu et vous connaît beaucoup. Il est du gouvernement provisoire de ce pays-ci , et en relation , comme tousses collègues, avec les ministres ; ils s'envoient les uns aux autres de furieux paquets; la poste ne va que pour eux. Je ne lui ai point fait de visite, parce qu'il m'eût fallu pour cela une culotte et un chapeau d'une certaine façon ; mais vous ,
ayant quelque ami chez la gent ministérielle, vous pourriez lui faire parvenir, à lui de Gérando, sous le contre-seing, votre ouvrage et celui de M. Coraï, qui valent bien assurément les dépêches de ces Excellences. C'est ainsi qu'on m'a déjà adressé quelques volumes sous le couvert du général MioUis. Ce datif pluriel-là est aussi décemvir , et je ne le vois pas plus que le gérondif; tous ces noms de rudiment ne plaisent guère à ceux qui sont sous la férule.
Le bruit de cette tache d'encre a donc été jusqu'à Paris? Je ne reçois lettre qui n'en parle. Comment diable? des envieux, des détracteurs, des calomnies? Tout beau, mon cœur, soyons modeste ; mais en vérité voilà des honneurs que personne avant moi n'avait obtenus en traduisant cinq à six pages.
Renouard a tout vu; il vous contera le fait, qui se réduit à une vingtaine de mots effacés dans autant de phrases ; en sorte que , si j'eusse trouvé le manuscrit tel qu'il est , j'aurais aisément deviné ce qui ne se peut lire aujourd'hui. Un papier me servait à marquer dans le volume l'endroit du supplément ; ce papier posé quelque part s'est barbouillé d'encre au-dessous, et, remis dans le volume , vous voyez ce qui est arrivé. Eh bien ! voilà toute l'affaire. Mais le bibliothécaire est un certain Furia qui ne me peut pardonner d'avoir fait cette trouvaille dans un manuscrit que luimême a eu longtemps entre les mains, et dont il a publié différents extraits ; et voilà la rage. Tous les cuistres, ses camarades, comme vous pouvez croire, font chorus, et toute la canaille littéraire d'Italie , en haine du nom français. On appelle letterati, en Italie, tous ceux qui savent lire la lettre moulée, classe peu nombreuse et fort méprisée.
Au reste, les gens de la bibliothèque, gardes, conservateurs, scribes ^t pharisiens, jusqu'aux balayeurs, furent présents ; trois d'entre eux, que j'ai bien payés , y compris le bibliothécaire , m'ont constamment aidé à déchiffrer, copier et revoir plusieurs fois tout le Longus , et ils ne m'ont pas quitté. Les sottises des journaux italiens à ce sujet ne méritent point de réponse. A dire vrai , quelques coups de bâton seraient peut-être bien placés dans cette occasion ; mais c'est à Renouard d'y penser, car il est plus piqué que moi. Pour un petit écu , ces gens-là se rosseront les uns les autres.
La calomnie , comme le mal de Naples , est infuse dans les Italiens. Entre eux, elle est sans conséquence. Un honune vous accuse d'avoir tué
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LETTRES INÉDITES
père et mère , on sait ce que cela veut dire. C'est qu'il ne vous aime pas, et cela ne vous fait nul tort, tous vos parents d'ailleurs vivant.
Dieu seul est juge des intentions, et Dieu voit mon cœur, qui n'est pas capable de cette noirceur ; car certes le trait serait noir, comme dit madame de Pimbêche. Jugez, Monsieur, vous qui êtes juge, par la règle de Cassius, cui bonoP Je ne pouvais craindre qu'on m'ôtât l'honneur de la découverte, puisque Renouard l'avait déjà fait annoncer dans les journaux. Le profit? on ne s'avise guère de spéculer sur du grec. J'imprime ici le texte, il ne s'en vendra point. Je le donnerai à tous ceux qui sont en état de le lire.
Ah ! Madame , que la gloire est à charge 1
Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.
Je mérite l'envie , et plus même qu'on ne croit , non pas pour les six pages traduites, mais c'est qu'en effet je suis heureux. N'en dites rien au moins. On crierait bien plus fort. Il est vrai que je m'en moque un peu. Il y avait une fois un homme qu'on soupçonnait d'être content de son sort, et chacun, comme de raison, travaillait à le faire enrager; il fit crier à son de trompe par tous les carrefours : On fait à savoir à tous, etc., qu'un tel n'estpas heureux. Cette invention lui réussit. On le laissa en repos. Moi, j'use d'une autre recette que j'ai apprise dans mes livres. Je dis , mais tout bas , à part moi : Messieurs, ne vous gênes point; criez, aboyez tant qu* il vous plaira. Si la fièvre ne s^en mêle, vous ne m'empêcherez pas d'être heureux. Le Longus vous plaira, je crois ; car outre le manuscrit de Florence, j'en ai un ici qui vaut de l'or. Il est cousin de celui-là, et quand ils sont d'accord on ne peut les récuser.
Si Stone veut absolument achever mon Xénophon, qu'il l'achève, pourvu que vous ayez la patience de suivre cela de l'œil. Il m'a paru qu'on avait changé la ponctuation, j'ensuis fâché. Il faut bien se garder d'y mettre mon nom ni rien qui me désigne.
M. Labey me demande : Qu'est-ee que c'est donc que cette tache? Il en a entendu parler ; et à qui n'en parle-t-on pas ? on ne tait que la trouvaille. De lui copier ce griffonnage , ce serait pour en mourir ; il servira pour vous deux. Tâchez de
le lui faire tenir. Il demeure attendez c'est
une rue qui donne dans celle des Cordeliers , visà-vis une autre rue qui mène dans la rue de la Harpe. Cela n'est-il pas clair? Faites mieux, prenez l'Almanach royal. M. Labey est professeur de mathématiques au Panthéon.