‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 155 sur 203 · A MADAME CONSTANCE PIPELET · texte numérisé non relu

A MADAME CONSTANCE PIPELET

ÉLOGE D'hÉLÈNE '.

Dans ces derniers jours que j'ai passés , à mon grand regret , Madame , sans avoir l'honneur de vous voir, j'étais seul à la campagne. Là , ne sachant à quoi m'occuper , j'essayai de traduire quelques morceaux des auteurs de l'antiquité. Je croyais m'amuser à écrire en ma langue ce que je lisais avec tant de plaisir dans ces langues anciennes, et n'avoir qu'à mettre des mots pour des mots , quitte de tout soin quant à la pensée. Mais je me trouvai bien trompé. J'avais beau chercher des termes, je ne pouvais rendre à mon gré ce qui , dans mes auteurs , paraissait tout simple; et plus le sens était clair et naturel, plus l'expression me manquait. Cependant, soit obstination, soit défaut d'autre distraction , soit dépit de trouver au-dessus de mes forces un travail qui m'avait paru d'abord si facile, je fis vœu, quoi qu'il m'en coûtât, de mettre à fin la traduction que j'avais commencée d'un petit discours grec. C'était l'éloge d'/Te/ène, composé ^ds Isocrate; et pour soutenir mon courage dans cette entreprise , il me vint une idée , que vous appellerez comme il vous plaira ; pour moi je la trouve im

• Voyez la note à la lin.

peu chevaleresque , si j'ose le dire. Ce fut de me figurer que je travaillais pour vous, Madame;, que vous verriez avec plaisir cette copie, quelque faible qu'elle fût, d'un si beau modèle ; qu'ayant peint Sapho en vers dignes d'elle, vous ne seriez pas indifférente au portrait Hî Hélène, de la plus célèbre des belles, à laquelle vous deviez, par le même esprit de corps , vous intéresser aussi bien qu'à la dixième muse. Tout cela, comme vous voyez , Madame, n'était qu'une fiction dont je me servais pour tromper ma propre paresse , par ce chimérique espoir de vous plaire ; car, au fond ^ j'avais résolu de ne jamais vous en parler. Mais admirez le pouvoir de l'imagination! je ne me fus pas plutôt mis cette fantaisie dans l'esprit, que les difficultés disparurent ; et ce que je n'eusse pas fait en toute ma vie , peut-être , sans cette illusion, fut l'ouvrage de quatre jours.

Maintenant je devrais m'en tenir à ma première résolution , et vous cacher le miracle que vous avez fait, de peur que vous n'en ayez honte ^ Cependant, si cette lecture pouvait vous amuser un quart d'heure seulement , ce serait quelque chose pour vous. Madame, et beaucoup pour moi. S'il arrive le contraire, je ne serai pas plus coupable que les gens à la mode , les acteurs merveilleux, les écrivains sublimes, le jeu, les journaux, l'opéra, qui vous ennuient bien tous les jours, et à qui vous le pardonne^. D'ailleurs, je me souviens d'avoir lu qu'autrefois le comte de Bussy, se trouvant à la campagne , comme moi, militaire aussi désœuvré que je l'étais à L*** ,, traduisit, de l'antique, les amours d'ZTe'/èwe, et qu'encore qu'il n'eût écrit que pour amuser son loisir, il ne laissa pas d'adresser ce qu'il avait fait, si ce fut à madame de Sévigné , ou bien à madame de la Fayette, je ne sais , et peu importe;, suffit que ce fut à une femme de beaucoup d'esprit. Je ne suis pas Bussij; mais. Madame, il est beau de vouloir l'imiter, comme a dit un poète : je l'imite fort bien en ce que je vous adresse ceci, moins heureusement sans doute dans le reste j mais c'est de quoi vous allez juger : car sans y penser, vous voilà comme engagée à m'écouter.

Mais avant d'entendre Isocrate lui-même, il est bon que vous sachiez à quelle occasion il composa ce discours. Un autre orateur de ce temps-là, dont le nom n'est pas venu jusqu'à nous, ayant prononcé publiquement l'éloge d'Hélène, Isocrate, peu satisfait de ce qu'il en avait dit^ voulut traiter le même sujet. Remarquez , je vous prie, Madame, ce trait de l'ancienne galanterie. Au milieu des troubles de la Grèce, menacée

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des armes de Philippe , et déchirée par les factions, ces orateurs, dont réioqiiencc gouvernait le peuple et l'État, suspendaient les grandes diseussions de la paix et de la guerre, et ajournaient en quelque sorte le salut public pour faire l'éloge de la beauté. Comparez a cela, s'il vous plait, les doux propos et les tleurettes de nos petits-maîtres modernes, à quoi se réduisent aujourd'hui tons les honneurs qu'on rend aux belles, et admirez combien ce titre, quoi qu'on en puisse dire, a perdu chez nous de ses prérogatives. Pour moi, bien loin de convenir de la grande supériorité que nous nous attribuons à cet égard sur les anciens, je soutiens que plus on remonte dans l'antiquité , plus on retrouve les vrais principes de la galanterie ; et j'ai vu des femmes, aux lumières desquelles on pouvait s'en rapporter, regretter en cela la simplicité des temps héroïques, aussi supérieure, selon elles , à tout le clinquant d'aujourd'hui, que la poésie d'Homère l'est aux bouquets à Iris. Pour traiter à fond cette matière , il en faut savoir plus que moi. Ce ne sont pas toutefois les observations qui me manquent , mais l'art de les développer; et si je me tais, c'est plutôt faute d'expressions que d'idées. En un mot, Madame, tout tombe depuis un certain temps; et ce culte de la beauté que nous appelons galanterie penche comme les autres vers sa décadence. Voila une chose , convenez-en , dont vous ne vous doutiez guère ; de vous-même vous ne vous en seriez jamais aperçue , et il n'y avait qu' Isocrate qui put vous faire faire cette remarque, en vous apprenant quels hommages vous eussiez reçus de son temps.

Dans le dessein qu'il annonce de faire l'éloge d^ Hélène y il commence naturellement par parler de son origine.

« Elle fut , dit-il , la seule de son sexe , parmi tant d'enfemts de Jupiter, dont ce dieu daigna se déclarer le père. Quelque tendresse qu'il eût pour le fils d'Alcmène, Hélène lui fut encore plus chère; et dans les dons qu'il leur fit, ses plus précieuses faveurs furent d'abord pour sa fille; car Hercule eut en partage la force à qui rien ne résiste, Hélène la beauté qui triomphe de la force même. S'il eût voulu leur épeu-gner toutes les misères de la vie, et les faire jouir en naissant de la félicité suprême, il n'en eût coûté que de l'ambroisie, et le maître de l'Olympe y eût aisément trouvé des places pour ses enfants, auxquels n'auraient manqué ni l'encens, ni les autels. Mais son dessein n'était pas qu'ils prissent rang parmi les dieux , avant de l'avoir mérité au-

trement que par leur naissance : il voulait non que le ciel les reçût , mais qu'il les demandât, et qu'a leur égard l'admiration seule forçât les vœux de la terre. Sachant donc que cette gloire qui devait les conduire à l'immortalité ne s'acquiert point dans la langueur d'une vie oisive et cachée, mais se dispute au grand jour, comme un prix que l'univers adjuge au plus digne, il multiplia pour eux les périls et les aventures, dans lesquels Hercule, défaisant les monstres et punissant les brigands , se servait de sa force à exterminer le crime; Hélène , armant pour sa conquête les plus vaillants hommes d'alors , et ajoutant à leur courage l'aiguillon de la rivalité , employait ses charmes à faire briller la vertu.

« Elle ne faisait encore que sortir de l'enfance, quand Thésée, l'ayant vue dans un chœur de jeunes filles, fut frappe de cette beauté, qui, a peine commençant déclore, effaçait déjà toutes les autres. Accoutumé à tout vaincre, ce fut à lui , cette fois , de céder à tant de grâces ; et quoiqu'il eût dans son pays tout ce qui pouvait satisfaire les désirs et l'ambition, croyant dès lors n'avoir rien s'il ne possédait Hélène , et n'osant la demander [ parce qu'il savait que les Oracles devaient disposer d'elle), il résolut de l'enlever dans SpEU'te , au milieu de sa famille , sans se soucier ni de ses frères. Castor et Pollux, ni des forces qui la gardaient , ni des périls auxquels il semblait ne pouvoir échapper dans cette entreprise, n l'exécuta cependant, aidé d'un seul de ses amis , qui , voulant à son tour enlever aux enfers la fille de Cérès , lui demanda le même secours. Thésée voulut l'en détourner, en lui remontrant les dangers, les obstacles insurmontabl es , et la témérité daller braver la mort dans son empire. Mais le voyant obstiné , il partit avec lui , car il ne crut pas pouvoir rien refuser à un. homme auquel il devait Hélène.

« De tout autre on pourrait dire qu'il se faisait par là plus de tort à lui-même que d'honneur à Hélène , et que cette conduite marquait moins le mérite de l'héroïne que la folie de son amant. Mais il s'agit de Thésée, qui n'était pas tellement dépourvu de sens, ni de femmes, que d'attacher tant de prix à des conquêtes vulgaires. H était homme sage ; il se connaissait en beauté ; ce qu'il estimait Hélène, prouve ce qu'elle valait dès lors ; et pour toute autre femme qu'elle, c'eût été assez de gloire d'avoir inspiré tant d'amour à un héros tel que Thésée. En effet, on sait que parmi ceux qui ont réussi conmie lui à inmiortaliser leur nom , il ne s'en trouve point dont le carac-

T.ETTRES INEDITES.

tère , bien examiné , ne laisse toujours quelque chose à désirer : aux uns la prudence a manqué , aux autres l'audace ou l'habileté; mais je ne vois pas ce qu'on pourrait dire avoir manqué à Thésée , dont la vertu me paraît de tout point si accomplie, qu'il ne s'j' peut rien ajouter. Ici, puisque j'en suis venu à parler de ce héros, me blâmera-t-on si je m'arrête à louer en peu de mots ses grandes qualités? Et par où pourrai-je mieux faire l'éloge ô^ Hélène^ qu'en montrant combien ses admirateurs furent eux-mêmes dignes d'être admirés? On juge par soi des choses de son temps. Nous avons mille moyens de prendre une juste idée des hommes et des faits plus rapprochés de nous ; mais sur ce que le passé dérobe à nos regards, lorsqu'il s'agit de personnages dont rien ne reste que le bruit de ce qu'ils furent autrefois, nous ne pouvons que suivre le jugement de ceux qui, vivant avec eux dans ces temps reculés , se montrèrent vaillants et sages.

« Rien donc ne me paraît plus à la louange de Thésée, que d'avoir su, étant contemporain d'Hercule , égaler sa gloire à celle de ce héros ; car leur plus grande ressemblance n'était pas dans leur manière de s'armer et de combattre , mais dans l'usage qu'ils firent l'un et l'autre de leur puissance, et surtout dans leur constance à servir l'humanité par des entreprises dignes du «angdont ils étaient issus. La seule différence qui se remarque entre eux , c'est que les actions de l'un furent plus éclatantes , celles de l'autre plus utiles. Hercule , soumis dès sa naissance aux ordres d'un tyran cruel , fut condamné à des travaux difficiles et périlleux , mais dont il ne résultait, le plus souvent, aucun avantage, ni pour lui ni pour les autres. Thésée , maître de luimême , chercha des dangers où la gloire de vaincre fût accompagnée de la reconnaissance publique , et voulut que tous ses titres à l'admiration des hommes fussent autant de bienfaits. Car, sans attaquer le ciel , sans faire violence à la nature, sans aller chercher aux bornes du monde «ne gloire stérile, en détruisant les monstres qui désolaient l'Attique, exterminant les brigands dans toute la G rèce , punissant partout l'injustice et protégeant l'innocence, mais surtout en délivrant son pays de l'exécrable tribut qu'il payait aux Cretois , ce prince montra qu'il songeait bien moins à faire briller son courage qu'à s'en servir utilement , pour procurer à sa patrie et aux peuples de la Grèce tous les avantages qui résultent de la paix intérieure et de la facilité des relations réciproques.

« Ces grandes choses, dont la mémoire doit être éternelle, ne forment encore que la moindre partie de sa gloire, si on les compare à la conduite qu'il tint dans le gouvernement d'Athènes. Car, qu'était-ce qu'Athènes avant lui ? Un peuple sans frein , un État sans lois , où chacun , abusant du pouvoir passager que le hasard lui donnait, travaillait de concert à la ruine publique , et ressentait lui-même tout le mal qu'il faisait. Thésée , à la mort de son père, trouva le désordre et la confusion parvenus au point que les citoyens , en proie aux attaques du dehors et à leurs propres fureurs, se défiant autant les uns des autres que de l'ennemi commun , avaient sans cesse la crainte dans le cœur et le fer à la main. Nulle propriété n'était assurée, nulle autorité respectée. La force était la seule loi. Malheur à qui ne pouvait défendre ce qu'il possédait; heureux qui pouvait conserver ce qu'il avait usurpé ; ou , pour mieux dire , tous étaient également misérables ; les opprimés ne voyant point de terme à leurs maux , et les oppresseurs menacés des violences qu'ils exerçaient, se craignant non-seulement l'un l'autre , mais redoutant jusqu'à ceux qu'ils faisaient trembler; aussi esclaves que tyrans, et plus malheureux que leurs victimes. Mais, sous Thésée, on vit bientôt succéder à ce chaos l'ordre et l'harmonie. Comme sa valeur éloignait tout danger à l'extérieur, sa sagesse établit au dedans le calme et la concorde. D'abord, jugeant avec raison que rien ne pourrait dissiper les haines , et réunir les citoyens sous une commune loi , tant que la nation , dispersée par bourgades et par cantons , renfermerait pour ainsi dire autant de factions que de familles , il commença par rassembler le peuple entier dans une seule ville, qui, en peu de temps, devint la plus florissante de la Grèce. Ensuite il lui donna des lois, dont il établit pour fondement la souveraineté du peuple, et le droit qu'il étendit à tous les citoyens de prendre part aux affaires publiques; car, pour lui, quelle que fût la forme du gouvernement , il ne pouvait perdre l'empire que lui assuraient ses vertus, et il aimait mieux se voir le chef d'une nation libre et fière, que le maître d'un troupeau d'esclaves. Les Athéniens, de leur côté, loin de se montrer jaloux du pouvoir qu'il conservait , voulurent , au contraire, qu'il tînt de leur confiance une seconde fois l'autorité absolue à laquelle il avait renoncé, ne doutant pas qu'il ne leur valût mieux dépendre de lui que d'eux-mêmes. On vit alors ce spectacle extraordinaire : un roi qui voulait que son peuple fût maître , un peuple qui priait

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«<jn souverain de régner, un chef tout-puissant dans une république , et la liberté sous la monarchie. Aussi ses maximes n'étaient-elles pas celles de la plupart des princes, qui se croient faits pour jouir en repos du travail d'autrui , et nourrir leur propre mollesse de la sueur de leurs sujets. Thésée se croyait obligé de travailler lui seul pour le repos de tous, et d'assurer à ceux qui vivaient sous ses lois la paix et le bonheur, en prenant pour lui les fatigues et les dangers. C'est ainsi qu'il régna longtemps, sans employer, pour se maintenir, ni alliances, ni secours étrangers, n'ayant de garde que son peuple, et d'ennemis que ceux de l'État. La sagesse et la douceur de son gouvernement se retrouvent encore aujourd'hui dans nos lois et dans nos mœurs.

■< Qu'on se figure à présent ce que devait être celle qui non-seulement fut préférée par un héros de ce caractère à toutes les femmes de son temps, mais dont la beauté à peine formée triompha d'une vertu si rare, au point de l'amener à une démarche qui , faite pour toute autre qu'Hélène , eût été le comble de la folie et de la témérité. Ici le prix de l'objet justifie seul l'entreprise ; et peut-être , au temps ou vivait Thésée , n'était-il point dhomme qui , se sentant comme lui digne de la posséder , n'eût tenté ce qu'il exécuta pour y parvenir. Du reste , il faut avouer qu'on ne peut guère exiger de preuve i>lus sensible, ni de témoignage plus éclatant du mérite d'Hélène , que ce que fit Thésée pour s'en rendre maître.

"■ Mais, de peur qu'on ne m'accuse d'abuser ici de la réputation de son premier amant, pour la faire briller d'une gloire empruntée, je passe à l'examen des autres époques de sa vie. Ayant perdu tout espoir de revoir jamais Thésée , demeuré captif aux enfers , dans cette généreuse entreprise où, quittant sa maîtresse pour serAir son ami , il perdit l'un et l'autre avec la liberté; après lui , elle vit bientôt , de retour à Lacédémone, tout ce qu'il y avait de rois et de princes dans la Grèce, faire éclater pour elle les mêmes sentiments. Car chacun d'eux pouvant, dans son propre pays, se choisir une femme parmi les plus belles , ils aimaient mieux venir à Sparte demander Hélène à son père; et avant qu'on put soupçonner lequel serait préféré , les espérances étant égales, ainsi que les prétentions, et la palme suspendue , comme il était aisé de prévoir que le possesseur d'une beauté si vantée aurait tout à craindre de la part de ses rivaux connus ou ca- | chés, tous les prétendants firent serment que, quel 1

que fût celui (pii l'obtiendrait, le premier qui tenterait de la lui ravir aurait pour ennemis tous les autres; chacun d'eux croyant assurer son bonheur par cette précaution. En cela tous s'abusaient , hors Ménélas ; mais sur le reste , on vit bientôt qu'ils ne s'étfuent pas trompés, et que d'un bien si envié la garde était plus difficile encore que l'acquisition.

« En effet , peu de temps après survint entre les déesses cette fameuse querelle , de laquelle Paris fut établi juge; et l'une d'elles lui promettant de le rendre invincible à la guerre , l'autre de le faire régner sur toute l'Asie , la troisième de l'unir à Hélène , dans l'impossibilité de fixer son jugement sur ce qui s'offrait à sa vue , arbitre confus de tant de beautés trop éblouissantes pour des yeux mortels , et réduit à se décider par la seule comparaison des dons qui lui étaient offerts, il préféra à tout le reste le titre d'époux d'Hélène et de gendre de Jupiter. Car il ne faut pas croire que le plaisir seul l'eût déterminé ( encore que ce motif ne soit pas sans force, même aux yeux des sages), s'il n'eût réfléchi que la plus haute fortime est souvent le partage du moindre mérite, et que mille autres après lui s'illustreraient par des victoires , tandis que bien peu se pourraient vanter d'être en niêmetemps issus et alliés du maître des dieux. D'ailleurs, par un calcul tout simple, forcé de choisir entre trois dée^es, et devant opposer à la haine de deux l'amitié d'une seule, pouvait-il ne pas se décider pour celle dont la faveur lui promettait les plus douces jouissances de la vie, et dont la haine seule eût empoisonné toutes les faveurs des deux autres ? Il n'est point d'esprit raisonnable qui ne trouve dans ces motifs de quoi justifier le choix que fit Paris ; et si on l'en voit blâmé, ce n'est que par ceux dont l'opinion se règle sur les événements et sur l'apparence des choses; erreur où il faut les laisser. Car enfin, que dire à des gens qui prétendent, en cette affaire, voir plus clair que Paris, qui appellent d'un arrêt auquel s'en rapportent les dieux, et osent taxer de peu de jugement celui que tout l'OlvTnpe reconnut pour juge?

« Ce qui m'étonne , quant à moi , c'est qu'on puisse dire qu'il eut tort de vouloir vi\Te avec Hélène , pour qui moururent tant de rois. Comment d'ailleurs Paris eût-il méprisé la beauté, dont les dieux se montraient à lui si jaloux ? Et que pouvait une déesse lui offrir de plus séduisant que ce qu'elle - même estimait le plus ? Quel homme enfin eût dédaigné cet objet de tant de vœux , dont la Grèce entière ressentit la perte.

T.raTRFS INEDITES,

comme si on lui eîitôté ses dieux et ses temples, et doDt la possession lendit le barbare aussi orgueilleux que l'aurait pu faire la plus belle victoire remportée sur nous ? Car depuis longtemps diverses offenses avaient donn é lieu , de part et d'autre, à des plaintes, sans jamais produire de rupture ouverte ; mais Hélène ravie arma tout d'un coup l'Europe et l'Asie. Des peuples que rien jusque-là n'avait pu porter à se combattre, pour elle seule se firent une guerre la plus grande et la plus terrible qu'on eût encore vue , mais dans laquelle rien ne parut aussi surprenant que l'obstination des deux partis. Car les Troyens pouvant, s'ils eussent voulu rendre Hélène, arrêter le cours de tant de maux , et prévenir leur propre ruine, et les Grecs, en l'abandonnant, retrouver chez eux la paix et le repos ; un tel sacrifice leur parut à tous impossible : mais les uns , pour la conserver, virent pendant dix ans leurs champs dévastés et leurs toits livrés aux flammes ; les autres , plutôt que de la perdre , se laissèrent vieillir loin de leur patrie , et pour la plupart ne revirent jamais leurs dieux domestiques. Or , une guerre si désastreuse ne se faisait ni pour Paris , ni pour Ménélas , mais pour décider une grande querelle entre les deux moitiés du monde , dont chacune croyait triompher de l'autre en lui enlevant Hélène. Et tel était l'intérêt que prenaient à cette guerre, non-seulement les nations qui s'y trouvaient engagées , mais même les dieux , que plusieurs de leurs enfants , qui devaient périr devant Troie, y furent envoyés par eux-mêmes. Ainsi, connaissant les destins, Jupiter ne laissa pas d'y faire aller Sarpédon , Neptune, Cycnus, Thétis, Achille, l'Aurore, Memnon; trouvant qu'il était plus glorieux et plus digne de ces héros de mourir dans les combats livrés pour Hélène, que de vivre sans partager l'honneur de tant d'exploits fameux. Et comment auraient-ils songé à réprimer dans leurs enfants une ardeur qu'ils justifiaient par leur propre exemple? Car, si pour l'empire du ciel ils combattirent les géants, pour Hélène ils firent plus, ils tournèrent leurs armes les uns contre les autres.

« Voilà ce que peut la beauté, dont l'empire s'étend jusque sur les dieux , et réduit souvent Jupiter lui-même à la condition des mortels. Partout ce dieu montre ce qu'il est , et s'annonce en maître du monde; mais auprès de Léda ou d'Alcmène , que lui serviraient la foudre et ce sourcil qui fait tout trembler ? Ailleurs il commande , mais là il demande , et obtient si peu , qu'il est obligé de tromper ce qu'il aime. Il ne peut, à

moins de passer pour un autre, être heureux dans ses amours; inférieur alors aux créatures mêmes dont il emprunte la forme, qui plaisent sans imposture, et dans le bonheur qu'elles goûtent ne doivent rien à l'erreur. La beauté ayant les mêmes droits dans le ciel que sur la terre, il ne faut donc pas s'étonner que les dieux aient combattu pour elle. Leurs querelles n'eurent jamais un plus digne objet. Rien n'est si précieux que la beauté , qui fait le prix de toutes choses. C'est par elle que tout plaît , et rien , sans elle , ne peut être ni aimé , ni admiré. Toute autre qualité s'acquiert, se perfectionne par l'art ou par l'exercice ; la nature seule donne la beauté avec l'existence, et nul n'en peut avoir que ce qu'il a reçu de la nature. Il n'est étude ni artifice qui puissent (encore que la plupart se persuadent le contraire ) ni la suppléer où elle manque , ni même l'accroître où elle est. Car c'est un trésor dont les dieux se sont réservé la distribution. Certains avantages sont utiles à ceux seulement qui les ont, odieux ou dangereux aux autres. La force inspire de la crainte, la richessede l'envie. La beauté ne produit qu'amour et admiratic-n. Elle seule n'a point d'ennemis, et n'en peut jamais avoir. Car tous ces biens , tels que la force, la richesse, la gloire même, ceux qui les possèdent en jouissent seuls; au lieu que la beauté semble être le bien de tous ceux qui ont des yeux , et n'avoir été donnée à quelques individus que pour le bonheur de tous. Les qualités, même les plus louables, de l'esprit et du cœur, veulent du moins être connues pour qu'on les prise ce qu'elles valent, et n'obtiennent qu'avec le temps les sentiments qu'on leur accorde. La beauté , pour se faire aimer, n'a besoin que de paraître. Un avantage qu'elle a d'ailleurs sur tous les dons naturels ou acquis, c'est qu'en même temps qu'elle plaît, elle inspire le désir de plaire : par là elle polit les mœurs et fait le charme de la vie; par là elle excite, dans une âme noble, l'enthousiasme de la gloire, et fait éclore plus de vertus que toutes les leçons de la morale et de la philosophie; elle allume le génie, et les arts qu'elle a créés lui doivent leurs chefsd'œuvre comme leur origine, ayant tous pour unique but de plaire et d'instruire par l'image du beau, prise dans la nature. Mais si cette image a le pouvoir de captiver l'âme et de charmer à la fois le sens et la pensée , que sera-ce du modèle? Et combien doit être sublime en ellemême une chose dont la seule représentation est si ravissante ! Pour moi , je ne vois rien qui tienne tant de la Divinité, rien qui s'attire si aisément

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les hommages de la terre. Un héros couronné de gloire, ayant gagné des batailles, pris des villes, fondé des empires, éprouve qu'il est plus aisé de conquérir l'univers, que de s'en faire adorer, et au prix de tant de travaux , il obtient à peine , en mourant , une place entre les demidieux. Une belle n'a besoin que de naître pour se voir au rang des déesses ; sitôt qu'elle apparaît au monde, elle jouit de son apothéose. Il n'est pas question de la placer au ciel ; on suppose qu'elle en vient , et tous les vœux qu'on lui adresse sont pour la retenir sur la terre. C'est ainsi qu'Hélène adorée vit les peuples et les dieux combattre à qui la posséderait.

« A dire vrai , ce n'était pas simplement une belle , mais un miracle d'attrîiits et de perfections. Elle parut telle à Thésée , qui en avait vu tant d'autres : et depuis , quelle impression ne fit-elle pas sur Paris , qui avait \'u Vénus même ? Jamais beauté n'obtint un suffrage si flatteur déjuges si éclairés. Après cela, faut-il s'étonner qu'elle entraînât sur ses pas une jeunesse idolâtre ? Les vieillards même , pour la suivre , passèrent les monts et les mers. Elle charmait tout le monde : mais, ce qu'on ne peut trop admirer, c'est que, ayant eu tant d'amants , elle les conserva tous. Ayant été tant de fois mariée , enlevée, surprise, dérobée à elle-même, ou aux autres, elle ne fut jamais quittée ; et tandis que les autres femmes , à force de tendresse et de fidélité , se peuvent à peine assurer un cœur, elle sut les fixer tous, et ne se fixa jamais. Le mérite de ses amants donne une grande idée du sien. La préférence qu'elle obtint d'eux montre combien elle l'emportait sur les beautés de son temps ; mais leur constance la met au-dessus de toute comparaison; surtout lorsqu'on réfléchit qu'elle ne les trompait en rien, qu'elle n'employait pas même avec eux les plus innocents artifices en usage parmi les belles ; qu'elle ne savait ni allumer une passion par des avances , ni l'attiser par des froideurs , ni l'entretenir par des espérances ; qu'en un mot, elle ne ménageait ni les rigueurs ni les faveurs , n'ayant pas même les éléments de ce qu'on appelle cocpietterie , soit qu'alors ce grand art ne fût pas encore inventé, soit, comme il est plus vraisemblable , qu'elle crût pouvoir s'en passer. Dans cette foule d'adorateurs, elle n'en flattait aucun dune préférence exclusive. Elle ne cachait point à l'un le bien qu'elle voulait à l'autre. Ménélas, quand il l'épousa, savait tout ce qui s'était passé entre elle et Thésée. Il ne l'en aima pas moms, et se contenta d'en être aimé, sans

' prétendre l'être seul ; car le sort s'y opposait , et sans doute c'eût été trop de bonheur pour un mortel. Paris non plus n'ignorait aucune de ses amours quand il lui sacrifia les siennes , et quitta pour elle non-seulement les bergères d'Ida , mfiis OEnone, nymphe et immortelle. Après lui encore, Ménélas la reprit, quoiqu'elle ne fût plus jeune alors, persuadé qu'il valait mieux être son dernier amant, que le premier de toute autre; et l'événement fit bien voir qu'il ne s'était pas trompé. Dans ces sanglantes catastrophes ou périt la race de Pélops , elle seule le préserva de la ruine de sa maison, et obtint même de Jupiter qu'il serait avec elle admis dans l'Olympe. Car n'ayant pu sur la terre être tout à lui , elle voulut que dans le ciel au moins il la possédât sans partage , et lui fût à jamais uni ; juste récompense de ce qu'il avait fait et souffert pour elle

« Paris en avait fait autant , et souffert encore plus.... Ah ! qu'elle l'en eût bien payé , s'il n'eût tenu qu'à elle , et lui eût rendu l'immortalité plus douce qu'à pas un des dieux ! Hélène ne fut point ingrate à ceux qui l'aimèrent avec tant d'ardeur ; mais sa reconnaissance, arrêtée par mille obstacles divers, ne put leur faire à tous tout le bien qu'ils avaient mérité d'elle. Femme de Ménélas , les destins ne lui permirent pas de rendre à son mari tout ce qu'il eut pour elle de constance et d'amour ; déesse , elle ne fut pas plus libre à l'égard de Paris , lorsqu'il mourut. Jamais Minerve ni Juuon ne l'eussent souffert dans l'Olympe. Ne pouvant donc faire ce qu'elle eût voulu pour récompenser l'amant et l'époux, elle fit ce qu'elle pouvait. Elle rendit l'un immortel, et l'autre le plus heureux des hommes.

« Mais dans les grâces qu'elle obtint de la tendresse de Jupiter, sa propre famille ne fut pas oubliée. Sans elle , ses deux frères , Castor et Pollux , qui avaient déjà terminé leur vie , n'eussent jamais joui des honneurs divins ; sans elle , peu leur eût servi d'avoir aidé de leur valeur Hercule et Jason ; avec les titres de héros et d'enfants de Jupiter, ils périssaient , eux et leur nom , si

I elle ne les eût arrachés à la mort, et placés entre les astres , d'où ils apaisent les tempêtes , et sauvent du naufrage ceux dont la piété a su se les rendre propices. Pour elle, à qui sa patrie ne cessa jamais d'être chère, elle protège Lacédémone, où son culte est établi, et les mêmes lieux qui la virent si belle , désirée de tant de héros , la voient encore adorée de toute la Grèce. C'est là qu'elle reçoit les vœux des mortels, et signale son pouvoir sur ceux qui ont mérité ses bienfaits ou sa

LETTRES INÉDITES

colère. L'épouse d'Ariston , roi de Sparte , n'était pas née pour devenir la plus belle personne de la Grèce. Même à Lacédémone, où nulle femme n'est sans beauté , on se souvenait de l'avoir vue si disgraciée de la nature , que ses parents la cachaient et ne se pouvaient consoler; car ils n'avaient point d'autre enfant. Chaque jour ils la menaient au temple à! Hélène j dont ils invoquaient la pitié pour elle. Dès qu'elle put parler, elle sut avec eux implorer la déesse. Qu'arrivat-il? La piété de ces bons parents eut sa récompense. Leur fille changeait de jour en jour, et bientôt cette enfant qu'on rougissait de montrer fit la gloire de sa famille. Ce poëte qui , dans ses vers, osa offenser Hélène, n'eut pas lieu de s'en réjouir ; en punition de son blasphème , elle le rendit aveugle. Qui médit de la beauté, n'est pas digne de voir ; mais employer à l'outrager un art consacré à sa louange ! un pareil abus de la faveur des Muses aurait mérité que les dieux lui ôtassent la voix avec la lumière. Hélène toutefois lui pardonna. Lorsqu'il reconnut sa faute, et répara par d'autres chants l'impiété des premiers , elle lui rendit la vue ; car ayant été femme sensible , elle ne pouvait être déesse inexorable.

« Mais ces exemples nous apprennent qu'elle peut également récompenser et punir. Comme fille de Jupiter, ayant fait l'ornement de son siècle et la gloire de son pays, elle a mérité ses autels; comme déesse, il faut la craindre et l'honorer, les riches par des hécatombes , et les sages par des hymnes ; car c'est l'offrande que les dieux aiment de ceux qui les savent composer. J'ai tâché de rassembler ici quelques traits de son éloge ; mais ce que j'en ai dit est loin d'égaler ce que je laisse à dire à d'autres. Car, sans parler de tant de connaissances utiles ou agréables , dont nous serions encore privés, sans la guerre entreprise pour elle, on peut dire que nous lui devons de n'être pas aujourd'hui assujettis aux barbares. Ce fut par elle, en effet, que la Grèce apprit à unir toute ses forces contre eux , et l'Europe lui doit le premier triomphe qu'elle ait obtenu sur l'Asie, triomphe qui fut l'époque d'un changement total dans le sort de la Grèce. Car nous étions depuis longtemps accoutumés à voir nos \illes commandées par ceux d'entre les barbares que la fortune réduisait à fuir leur propre pays. C'est ainsi que Danaiis était sorti de l'Egypte pour venir gouverner Argos ; que Cadmus, né à Sidon, avait régné sur les Thébains ; que les Cariens bannis s'étaient emparés des îles , et la postérité de Tantale , de tout le Péloponèse. Mais après avoir dé-

truit Troie, la Grèce reprit bientôt une telle supériorité , qu'elle soumit, à son tour, jusque dans le cœur de l'Asie , des villes et des provinces.

« Ceux donc qui voudront entreprendre d'ajouter à l'éloge d.' Hélène de nouveaux ornements, trouveront assez dans de semblables considérations de quoi composer à sa louange des discours fleuris. »

Ce petit discours d'Isocrate renferme beaucoup de traits qui ne peuvent être sentis , à moins qu'on n'ait quelque con naissance de la mythologie grecque et de ce genre d'éloquence fort goûté chez les anciens. On l'a traduit pour une personne parfaitement instruite de toutes ces choses , et pour qui les éclaircissements que d'autres pourraient désirer , eussent été fastidieux. C'est ce qui a empêché d'y joindre aucune note

Nous avons, dans ce qui précède, conduit Courier jusqu'à son mariage, qui fut comme le dénoùment de cette vie si inquiète et si remplie de mouvement. Les lettres qui vont suivre nous le montrent dans ce nouvel état, avec ses affections de famille, mais poursuivant toujours ses études et prenant part aux événements publics avec les mêmes inquiétudes d'esprit. Les deux premières mêlent au récit d'un voyage d'affaires une peinture rapide des désordres qui affligeaient la Touraine, le Maine et l'Anjou, pendant les cent jours. On y voit que Courier prévoyait un mois d avance la catastrophe de Waterloo.

A MADAME COURIER

Luynes, le I4 juin I8I5.

Je vins ici avant-hier ; le bien de Bourgueil est ^ endu. On m'assure que c'eût été pour moi une mauvaise acquisition. Je le crois , et je me console ; c'est le meilleur parti, et puis , ils sont trop verts. Je demande à tout le monde de l'argent ; personne ne m'en veut donner. Bidaut ' se moque de moi ; quand je lui parle d'affaires , il me parle politique. C'est la scène de M. Dimanche. Je n'ose lui rompre en visière, parce que je suis dans ses griffes; mais je tâche de m'en tirer tout doucement. Quel malheur de ne rien entendre à ce chien de grimoire I Je voudrais, comme M. Jourdain, avoir le fouet devant tout le monde, et savoir non pas le latin, mais quelque peu de chicane, assez pour ma provision.

Je ne m'ennuie point ; Plutarque m'est d'un grand secours pour passer le temps; je serais heureux si je t'avais; mais, en bonne foi, je ne crois pas que tu puisses, dans un pays tel que celui-ci, être une semaine sans mourir. Il est vrai que tu t'occuperais. Enfin nous verrons quei-

« Notaire de Tours.

ÉCRITES DE FRANCE ET D'ITALIE

que jour. Je me promène , je vais courir au haut et au loin , je re\ ois les endroits où j'ai joué à la fossette et au cerf-volant : ces souvenirs me fuut plaisir.

Je ne sais que te marquer encore : rien de ce que je vois ne f est connu. Quand je te dii'ai que la petite Bourdon mourut il y a quelques mois, n'en seras-tu pas bien fâchée? C'était la fille du boulanger, jeune, fraîche et gentille, petite blonde d'environ dix-neuf ans, mariée à un homme de vingt-deux ; cela devait être heureux. Point du tout : au bout de cinq ou six mois de ménage, il lui prend un chagrin. La voilà qui ne dit mot , et maigrit à \'ue d'oeil. Et mère de l'interroger, et voisines de la tourmenter pour savoir ou le mal la tient. Qu'a-t-elle ? rien. Que veutelle? que lui manque-t-il ? on ne sait. Elle languit et meurt. Le mari n'en a cure ; et c'est là , dit-on , ce qui l'a tuée. Il est le seul qui ne la regrette pas.

Mais M. de Ferrières regrette trop la sienne. C'est un gentilhomme que tu connais comme Jean de Werth. Elle était jeune , belle et bonne. Elle lui laisse deux enfants. Il la tant soignée , tant veillée dans sa dernière maladie, et tant pleurée depuis , qu'il s'en va mourir, le pauvre homme , à quarante-cinq ans. Ceci a l'air d'un conte inventé a la gloire des quadragénaires; mais demande au petit Gasnault, quîmd tu le verras.

Veux-tu de la politique? Les chouans, les Vendéens , les brigands , les insurgés , les royalistes, les bourbonistes sont à douze Ueues d'ici, au Lude. Quand ils y entrèrent , un parent de M. Vaslin , qui demeure là, patriote, jacobin, terroriste, républicain , bonapartiste , comme tu voudras , fit feu sur eux , leur tua un homme. Ils l'ont pris , lui , et ne l'ont pas tué ; mais ils ont pillé sa maison et quelques autres. Toute lagentilhommerie se sauve des campagnes , de peur des paysans. M. de la Beraudière s'est retiré à Tours avec sa famille; les petites en sont ra^ies, parce qu'elles s'amusent. Ce sont des gens qui de leur vie n'ont fait mal à qui que ce soit : ils font bien d'être sur leurs gardes.

Je ne sais, de tout temps, quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence.

C'est Bacine qui dit cela , et il dit bien vrai.

Tours , le mercredi.

Voilà tes lettres de samedi , dimanche , lundi , mardi , mercredi. Je les ai lues avec grand plaisireï beaucoup plus de raison que je n'eusse ima-

giné. Continue, je t'en prie, ce journal, le seul qui me puisse intéresser. Je ne t'en écris pas davantage, parce que le temps me manque. Je ne sois pas non plus si bien ici qu'à Lu^nes pour causer avec toi.Une maudite auberge , des allants et venants, un vacarme d'enfer. Et puis , de quoi te parlerais-je ? d'hypothèques , de contrat , de principal, d'intérêts, et de cent autres misères auxquelles tu n'entends rien , et moi fort peu de chose. Que n'ai-je cent mille livres de rentes! j'en laisserais quatre-vingt-dix aux honnêtes gens qui me viennent dire:

J'étais fort ser\ iteur de monsieur votre père ,

et je vivrais sans soins peut-être avec le reste. Mais quoi î on me le volerait encore, et il faudrait livrer bataille pour garder un morceau de pain. Je ne serais pas plus tranquille.

A MADAME COUBIEB.

Tours, le 17 juin.

Je reçois ta lettre de mercredi soir et jeudi, bien bonne et bien longue. Que te dirai-je? il faudrait f adorer. Ta pauvre santé m'afflige bien. Je suis sur que la campagne te rétablira. Mais ne songe point à venir ici, par cent raisons. D'îibord, le pays n'est pa^ tranquille, et il y a tel événement qui pourrait nous engouffrer dans une bagarre effroyable. Moi seul je m'échappe aisément. Et puis tu me gênerais dans mes courses. Cette raison ne m'arrêterait pas, si ta santé y devait gagner. Mais Luynes est un endroit malsain dans cette saison-ci; j'y reste le moins que je puis, de peur de la fièvre , et je me sauve sur les hauteurs, où l'air est plus pur, mais où je ne pourrais me loger avec toi. Sitôt que je serai de retour, nous irons , si tu veux , nous établir quelque part , à Sceaux, à Saint-Germain. Au reste, attends quelques jours. Si l'Empereur gagne la partie, ce paysci sera bientôt calme.

Je retourne à Luynes, et j'y achèverai mes affaires. Je visiterai mes biens , et ferai du tapage aux gens qui me doivent. Malheureusement ils me connaissent, et ne s'effrayent pas de mes menaces ; ils finissent toujours par me payer quand ils veulent.

[ Le fragment qui suit appartient à une lettre assez longue et de peu d'intérêt. C'est un de ces croquis charmants dans lesquels Courier excellait, comme le fiadt voir le Livret de Paul-Louis.]

LETTRES INEDITES,

A MADAME COURIER

Tours, novembe I8I5

J'ai dîné chez M. de Chavaignes en grande compagnie, avec des chouans, des Vendéens, etc., plus extravagants royalistes que tout ce que tu as jamais vu , mais du reste bonnes gens. On a porté ta santé avec enthousiasme. Tu as une grande réputation. Il y avait là deux curés qui se sont enivrés tous les deux. Un d'eux avait ce jour-là un enterrement à faire ; c'est la première chose qu'il a oubliée. A son retour il a trouvé , à dix heures du soir, le mort et sa séquelle qui l'attendaient depuis midi. Il s'est mis à les enterrer. Il chantait à tue-tête, il sonnait ses cloches; c'était un vacarme d'enfer. L'autre curé, qui était le plus ivre des deux, voulait se battre avec moi. Ayant appris que j'avais une femme jeune et jolie, il fit là-dessus des commentaires à la housarde qui réjouirent fort la compagnie.

[ 11 est question, dans les lettres qui suivent, des affaires de Courier, bûcheron et vigneron, non comme il l'entendait devant IVI. le procureur du roi , mais sérieusement propriétaire et cultivateur. Véretz, Azay-sur-Cher, IMontbazon, qui jouent un si grand rôle dans quelques-uns des opuscules condamnés, viennent ici, mais tout simplement pour leur part, dans les intérêts domestiques de Courier. Dansla suitede cette correspondance , on retrouvera souvent ces noms , et toujours avec plaisir. ]

A MADAME COURIER

Paris, 25 à 28 décembre 1816.

Ayant-reçu la lettre de M. Lamaze, tu auras pensé, j'imagine, à envoyer les affiches au garde pour la coupe que nous voulons vendre cette année. Si tu ne l'as point fait, va voir Ridaut, et dis-lui de faire parvenir ces affiches dans les villages d'Azaysur-Cher, Montbazon , Sant-Avertin , Véretz et Larçai. Les trois premiers sont les plus importants. Je ne puis te dire encore quand je partirai; je voudrais que ce fût après-demain ou au plus tard dimanche. Je dînai hier chez ta mère, qui me fit dire le matin par Edouard de venir de bonne heure, parce qu'elle allait au spectacle ; tout cela comme si elle m'eût invité et que j'eusse accepté ; dans le fait, il n'en avait pas été question. Je répondis qu'on ne m'attendît pas , et je vins à quatre heures et demie. J'y trouvai Faye ' , qui me paraît assez attentif auprès de Zaza. On les mit côte à côte à table. Ta mère le choie ; Zaza ne le néglige

' Dovpr.u depuis beau-frère de Courier.

pas. Il comprend à merveille ce qne cela veut dire. On voit qu'ils pensent à quelque chose. Moi je n'y nuis pas non plus; je les fais causer ensemble tant que je puis. Je serais enchanté que cela réussît, et toi aussi , je crois. Zaza est bonne personne ; je trouve qu'elle gagne beaucoup depuis quelque temps. Elle est bien faite , quoique un peu forte : il y a de l'étoffe pour faire une belle et bonne femme , et le drôle ne serait pas malheureux. Il est aussi fort bon enfant et plus uni, à ce qu'il me semble, que la plupart des jeunes gens. Enfin, il en sera ce qui est écrit au ciel.

A MADAME COURIER

Vendredi , 29 décembre 1815.

J'ai dîné hier avec *** , chez un traiteur du Palais-Royal. J'y ai trouvé des gens de connaissance. Nous avons politique à perte d'haleine. Je ne suis d'aucun parti ; mais comme ils ont tous raison en un certain sens, je trouve toujours moyen de m'arranger avec eux. Cependant ils m'ont appelé royaliste, et m'ont assuré que je voyais mauvaise compagnie. Après-dînée , nous sommes allés à je ne sais quel café, et puis nous nous sommes promenés. Ils ont voulu m'emmener au spectacle; mais je les ai plantés là , et je me suis sauvé chez Visconti.

Je compte aller voir demain Lucy. Ton père vient de m'apprendre la destitution de M. Daunou, qui ne s'attendait pas à perdre sa place, s'étant , dit-il , déclaré à la Convention pour le parti de Louis XVI.

Point de paume. Je tiens bon ; je ne veux pas m'y remettre pour si peu de temps.

A MADAME COURIER

Paris, le 3 janvier I8I6.

On m'a dit hier à la poste que je pouvais avoir aujourd'hui une place pour Tours dans le courrier de Nantes. Si cela est, je pars avec ou sans passe-port, et j'arriverai ce matin avec cette lettre. Je vais ce matin aux passe-ports , et j'espère en obtenir un; sinon, ma foi, j'y renonce. On ne m'en demandera qu'à Rlois , et là , je suis assez connu depuis mon aventure pour qu'on me laisse aller cette fois. Si le courrier ne peut me prendre , je partirai par la diligence.

A 10 heures et demie.

Je ne puis partir aujourd'hui , quoiqu'il y ail une place au courrier; on me chicane sur mon passe-port ; je croyais pouvoir partir sans cela, ou du moins en me servant du vieux ; mais il en faut

ECRITES DE FRANCE ET D'ITALIE

un neuf. Je suis allé au bureau , île du Palais, où on en donne. Ils me renvoient à un commissaire de police qui demande des répondants. C'est le diable ! j'enrage. Mais que veux-tu?

La vente de notre coupe de bois doit se faire samedi chez Bidaut. Je n'y serai pas, comme tu vois.

1 Courier, resté seul enTouraine, s'occupa plus de ses affaires que de littérature, et, pour toute distraction, il écrivait à sa femme. Parmi les détails qu'il lui donne, se trouve, dans la lettre du 26 au 27 janvier 1816, l'histoiredu curé etdumortdeLuynes, et puis les défenses d'aller au cabaret le dimanche; premières petites persécutions mentionnées dans la Pétition aux chambres. Il revint à Paris, et 1^ oublia Luynes et les autorités , pour se remettre à son grec , et continua la traduction de VJne.

Enfin , à la suite d'un second voyage, cette même année 1816, la lettre du 7 novembre contient le récit de l'infâme affaire ^ ainsi la qualifie Courier, qui, excitant si vivement son indignation et son horreur pour l'arbitraire, le jeta dans l'opposition. Sa carrière politique fut alors décidée par le succès inattendu de la pétition qu'il écrivit à son retour vraiment ab irato , et pénétré d'une seule pensée , la délivrance des malheureux, victimes de ces persécutions. Tous ceux mentionnés dans la pétition, et d'autres encore , étaient en prison , et avec la presque certitude de mourir sur l'échafaud. Aubert fut relâché; un nommé Milon, menuisier, et René Supphce, qui depuis a été garde des bois de M. Courier à Luynes , au lieu d'être fusillés , ce à quoi tous deux s'attendaient, furent condamnés seulement, le premier à six années de détention à Fontevrault, le second à six mois, et par la tous deux ruinés. iVIilon en est devenu fou. ]

A MADAME COURIER

Tours, le 29 janvier 1816.

J'ai passé hier la soirée chez madame de la Beraudière. Il y avait une douzaine de femmes et quelques hommes , la plupart jeunes gens dont je serais le père. Cela ne m'a pas empêché de faire beaucoup de folies avec eux. Deux tables de boston et un colin-maillard dans leur salon que tu connais, outre M. Raymond et une petite fille de son âge ; tu peux t'imaginer comme on était à l'aise. Colin-maillard l'a emporté. Le boston a été culbuté, deux carreaux cassés dans le vacarme. M. d'Autichamp en était, sans uniforme et sans aucune décoration. Il est vraiment aimable, tout uni et fort à la main. Enfin , nous étions là huit ou dix jeunes gens en train de nous divertir.

p. L. COnUER.

Je suis sorti à minuit; personne ne songeait encore à s'en aller. Ils ont joué vingt sortes de petits jeux fort drôles, qui la plupart m'étaient nouveaux. Cela n'était point ennuyeux, comme sont d'ordinaire les petits jeux. Les jeunes personnes sont élevées , on ne peut pas mieux , dans le ton à peu près des petites de la Beraudière Celles-ci, ma foi, sont très-bien : décence parfaite, sans nulle espèce de gène. Point de politique , tout le monde en bottes; quel délice! Ce qui ma le plus amusé, c'est l'histoire d'un bal donné «?s jours passés. Il y a eu des gens invités qui n'ont pas voulu y venir, aimant mieux donner aux pauvres l'argent que cela leur eût coûté. C'est l'épigramme qu'ils ont faite et qui a porté coup. On la leur garde bonne. D'autres , au contraire , s'attendaient à être in\ités , et ne l'ont point été : ceux-là ne sont pas les plus contents. Selon eux, c'est un bal d'épurés. Tu entends ce que cela veut dire. D'autres invités y sont venus, et s'en sont allés parce qu'ils n'ont pas trouvé le bal assez épuré. Toute la capacité du gouverneur et des principaux magistrats a été employée à arranger ce bal qui , définitivement, n'a contenté personne. Si tu t'étais trouvée ici , aurais-tu été assez pure ? Tu es de race un peu suspecte. On t'eût admise à cause de moi , qui suis la pureté même ; car j'ai été pur dans un temps où tout était erabrené. C'est une justice qu'on me rend. Madame de la Beraudière ne tarit point là-dessus. La conclusion que j'ai tirée de tout cela, c'est que, quand nous serons nichés dans nos bois, sur les bords du Cher, il faudra nous y tenir, et n'avoir de liaisons, d'amis ni de connaissances qu'à Paris. Tu sais la-dessus mon système, dans lequel je me confirme par tout ce que j'observe ici.

A MADAME COURIER

Tours , le

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