DE L\ MINERVE
Paris, le 14 juin I8I8.
Monsieur, j'ai prié M. Bobée , mon imprimeur, de vous faire tenir une feuille qu'il vient d'imprimer sous ce titre : Procès de Pierre Clavier Blondeau , etc. Lisez cela , Monsieur, si vous en avez le temps , et vous verrez ce que c'est pour nous, pauvres paysans, d'avoir affaire à un maire. Vous serez d'avis, comme moi , que ces faits sont bons à publier. Dites-en donc un mot , je vous prie , dans un de vos excellents articles , afin que Paris du moins sache comme on traite ceux qui le nourrissent : car vous ne vous doutez de rien , gens de Paris, dans vos salons; et comme vous sifflez les ministres s'il leur échappe à la tribune un mot impropre ou malsonnant, vous croyez que nous pouvons ici nous moquer d'un maire. Défaites- vous de cette idée. L'opposition réussit mal dans les départements, et je puis vous en dire des nouvelles. Mon exemple est une leçon pour tous ceux qui seraient tentés de prendre , comme j'ai fait , le parti des vilains , non-seulement contre les nobles, mais contre les vilains qui pensent noblement. Il m'en coûte mon repos et mon bien : les juges veulent me ruiner , et ils y réussiront avec l'aide de Dieu et de M. le procureur du roi. Enfin , depuis quelque temps, ma vie est un combat , comme disait Beaumarchais. Il était ferrailleur et souvent cherchait noise. Moi , je ne me
défendrais même pas , tant je suis bonne créature , si on me battait modérément.
Votre Minerve s'est déjà déclarée pour moi d'une manière qui m'a fait beaucoup de plaisir et d'honneur. Souffrez, Monsieur, que je lui recommande à présent mon pauvre Blondeau , ainsi qu'à votre Renommée, qui , je l'espère , ne jugera pas de l'importance des faits par les noms des personnages. Une présentation à la cour ne lui fera pas oublier les doléances de Blondeau et de vingt millions de paysans opprimés , je veux dire administrés comme lui.
[La lettre suivante exprime sur l'état de nos théâtres une opinion qui n'étonnera poi nt dans un homme tel que Courier ; mais elle émet en même temps sur le talent et le système de déclamation de Talma un jugeiinent très-extraordinaire. Courier ne l'eût point hasardé en public sans en donner les motifs , ce qu'il ne fait pas ici, et les lecteurs en seront fâchés comme nous. On peut concevoir qu'un homme nourri de l'antiquité, comme l'était Courier, ait pu être choqué de quelques inexactitudes dans cette imitation des costumes anciens, que Talma avait imposée à notre scène avec tant de peine. INIais que les intentions et le charme des beaux vers de Racine lui aient paru se perdre dans le débit si savant et si harmonieux de Talma; qu'il ait imaginé, pour faire arriver au cœur cette musique dont Racine est tout plein , d'autres inflexions , d'autres accents que ceux de la voix si profondément sympathique de Talma , cela est fait pour surpendre.]
A MADAME COURIER
Saint-Germain, du J5 au 18 juillet I8I8.
Je suis allé, comme je t'ai dit, aux Français avec ces jeunes gens; je croyais qu'ils allaient au parterre ; point du tout , c'était aux galeries à quatre francs; j'y ai eu grand regret. On donnait Andromaque. Je n'ai rien vu au monde de si pitoyable. Tout était révoltant : Andromaque avait dix-huit ans, et Oreste soixante. Tantôt il hurle, il beugle : tantôt il parle tout bas, et semble dire : Nicole, apporte-moi mes pantoufles. Tout cela est entremêlé de coups de poing et de gestes de laquais dans les endroits de la plus noble poésie. Je t'assure que celui de la Gaieté qu'on nomme le Talma des boulevards, vaut beaucoup mieux que son modèle. Talma était fagotté on ne peut pas plus mal ; des draperies si lourdes et si embarrassantes qu'il ne pouvait faire un pas : un gros ventre , un dos rond, une vieille ligure ; c'était un amoureux à faire compassion. Tu sais que je n'ai point de
ÉCRITES DE FRANCE ET D'ITALIE
prévention ; je ne demandais pas mieux que de m'amuser. Je crois d'ailleurs que le parterre, tout enthousiasmé qu'il était, ne s'amusait pas plus que moi. Le crispin , c'était Monrose, ne m'a pas paru merveilleux. Le fait est, comme je l'ai toujours dit, que le Théâtre-Français, et tous les vieux théâtres de Paris , à commencer par l'Opéra, sont excessivement ennuyeux.
A MADAxME COURIER.
Paris', dimanche.
Je trouve ici tes deux premières lettres. Je vois que tu vas garder mon mémoire jusqu'à ce que la chose soit jugée , ou , ce qui est la même chose , jusqu'à la veille du jugement. Comment ne comprends-tu pas que cela est plutôt fait pour le public que pour les juges ? Tu ne me marques point quand on doit juger. Aussitôt ma lettre reçue, distribue tout ce que tu as, mais avec discernement. N'en donne qu'à ceux qui peuvent trompeter cela , et qui n'ont point d'intérêt à ce que la chose n'éclate pas.
[Avec l'établissement de Courier à la campagne commencèrent les vexations qu'il estau pouvoird'un maire d'exercer contre ses administrés , et dont il est impossible de se faire une idée quand on n'a vécu qu'à Paris ou dans les grandes villes. Elles furent plus fâcheuses contre lui que contre tout autre , d'abord en raison de son nom et de sa réputation , ensuite parce que, révolté de ces persécutions, il y résistait , et luttait de toutes ses forces. Son garde Blondeau , mal avec le maire , fut accusé par celuici de l'avoir insulté, assigné ensuite pour produire un port d'armes, qu'il n'avait point comme ne lui étant pas nécessaire , et enfin emprisonné pas suite de l'animoslté de ce maire. Lui-même, Courier, plaidait encore , et perdait un second procès. On lui refusait l'appui nécessaire pour poursuivre quelques mauvais sujets qui avaient coupé ses bois. Enfin son existence était intolérable, et la lettre du 5 juin 1819 peint faiblement toute l'exaspération qu'il éprouvait.
C'était en ce moment qu'il écrivait la lettre à l'Académie. Il se reprocha souvent, même en l'écrivant, de la faire trop âpre, trop virulente, et de laisser sentir trop fortement l'amertume d'un esprit aigri. Il n'en voulait point du tout aux gens de l'Institut de ne l'avoir point reçu, disait-il. Les plaisanter avec légèreté, voilà son intention, et non les assommer de ridicule. S'il l'a fait, c'est emporté hors de sa modération habituelle par le ressentiment des injustices auxquelles il était en butte.]
A MADAME COURIER
Le 9 Janvier I8I9.
Je suis bien content de Félix et d'Emilie. Cela m'a fait grand plaisir. Voilà qui sera un joli ménage, bien assorti. C'est un petit roman que cette course en Amérique, et la souffrance de la belle; je souhaite qu'elle soit heureuse. Je l'espère bien , et elle le mérite.
Ne te tourmente point, tout s'arrange avec le temps; l'essentiel, c'est la santé.
Ce qu'Hyacinthe fa dit de ma réputation doit te rassurer pour l'avenir. La réputation à Paris vaut mieuxque l'argent, et procure l'argent. Nous ne devons pas craindre d'être jamais embarrassés.
A MADAME COURIER
La Chavonnière, le 5 juin I8I9.
Blondeau est assigné pour le port d'armes ; il est comme un fou. Je crains que mon fagotage n'en souffre. Je prendrai patience pourvu que mon rhume guérisse. Mais viens bientôt, sans quoi je serai» obligé de me sauver à Paris ; ce pays-ci est un enfer. Mais enfin nous ne pouvons nous empêcher d'y demeurer au moins quelque temps. Ma vie est bien changée, j'ai perdu à la fois mon repos et ma santé.
J'ai été chez Delavergne ' Notre procès contre Isambert a été jugé ; nous sommes condamnés à lui payer une indemnité , tous les frais , et deux cents francs par an pour se loger ou il voudra. Tout le monde trouve cela ridicule , et tous les gens de loi en sont révoltés. Je m'en vais chez le procureur du roi, qui, à ce qu'on dit, est parent d'Isambert.
Je n'ai point trouvé chez lui le procureur du roi. Je m en retourne à la Chavonnière, et laisse tout aller. Si on persécute Blondeau , adieu mes coupes. Tu vois ce que c'est que ce pays.
[La lettre à l'Académie terminée, Courier fit un voyage à Paris pour la faire imprimer. 11 ne put, arrivé là, se taire à ses amis de tous les sujets de plaintesqu'il avait contre les autorités de son département. Quelques-uns de ces amis approchaient M. Decazes, tout-puissant en ce moment. On conseilla donc avec empressement à Courier de se plaindre au ministre, au garde des sceaux, à tous, n'importe ; chacun serait trop heureux de lui faire droit et de lui procurer la paix. Courier, sans méfiance, les crut bonnement mus par l'amour de la justice et l'estime qu'on avait pour son mérite. Il alla donc où on le menait, et
' A\oué de Tours.
LETTRES INÉDITES
villes salons ministériels d'alors. Pendant huit jours il fut en crédit. On écrivait au préfet de le laisser en repos. On allait destituer le maire, et même nommer Courier à sa place. Il ne fallait pour cela qu'une petite chose qu'il ne comprit pas. 11 s'est souvent depuis creusé la tête, avec une naïveté rare, pour deviner par quelle raison, après tant de prévenances et d'accueil qu'il ne demandait point, il avait vu tout de suite les puissants refroidis à son égard. Il attribua cette disgrâce à la lettre à l'Académie, trop forte et trop violente , selon lui ; il ne se trompait pas tout à fait.
Ce fut pendant ce séjour à Paris que Courier écrivit le placet aux ministres.]
A MADAME COURIER
(Fin de mars I8I9. )
Ce qui nous aidera puissamment dans toutes nos affaires, c'est la lettre à l'Académie, dont le succès paraît certain. Il n'y a encore que trois ou quatre exemplaires de distribués, et déjà les têtes s'échauffent. Faye était prévenu peu favorablement sur ce que je lui en avais débité de mémoire ; mais après l'avoir lue et fait lire à d'autres , il en est eiichanté. Haxo en est presque content.
J'allai voir Hyacinthe avant-hier ; je le trouvai au lit. On l'avait saigné ; on lui avait mis les sangsues; il avait eu un coup de sang. C'est tout le tempérament. Je lui recommande la fatigue et les exercices violents, pendant qu'il en est temps encore; il ne suivra pas mon conseil; il paraît un peu indolent ; du reste le meilleur garçon, et bien aimable. Il veut absolument être sous-préfet , et il le sera. Son père et sa mère iront vivre avec lui ; sottise , selon moi. Il doit m'aboucher avec Villemain d'ici à quelques jours. Je crois que tout ira bien , et que nous aurons ici pleine satisfaction.
J'achèterai ici du sainfoin, qui est beaucoup meilleur marché que là-bas ; j'en ai vu des tas à la halle , et je sais maintenant distinguer le bon du mauvais.
Fais toujours couper du mauvais bois. Si je n'arrivais pas le 2 ou 3 avril , fais vendre les bourrées par Blondeau. Tu en fixeras le prix avec lui ; ce doit être de seize à vingt-deux ou vingt-trois.
Je suis bien aise que tu plantes des châtaignes ; il faut les mettre loin du bois.
A MADAME COURIER
Mars I8I9.
.l'ai vu hier M. Guizot. 11 m'a promis solennel-
lement la destitution que je ne lui demandais pas. Je dois le revoir mercredi au soir ; ainsi je ne puis partir que jeudi. Je dois voir d'ici à ce temps le ministre de la justice, dont j'espère beaucoup; ainsi j'espère que nous aurons raison de nos persécuteurs.
La lettre à l'Académie commence à faire sensation. B. m'a écrit une lettre d'une bêtise rare ; tout le monde est content du style, excepté... M. Daunou, dont le suffrage n'est pas peu de chose, m'en a fait mille compliments ; Villemain, Violet-le-Duc , il n'y a qu'une voix. Mais l'Académie est un peu sotte. Tout cela , je crois , me fera honneur. Villemain est enthousiasmé de mon Plutarque , et veut l'imprimer à tout prix.
Dis à Blondeau que ses affaires vont bien, que cependant je ne puis encore lui rien promettre.
A MADAME COURIER
J'ai dîné hier avec Hyacinthe et Jules Bonnet chez Hardi. Jules est un peu pincé, mais du reste il m'a paru aimable. Après le dîner ils se sont mis à jouer au billard, et je suis rentré chez mol. Le matin j'allai voir Lemontey ; je croyais qu'il pourrait par ses connaissances me faire parler au ministre de la justice. Je sais bien que ce ministre me donnera une audience quand je la demanderai; mais je suis pressé, je veux m'en retourner là-bas. Au reste , Lemontey ne peut ou ne veut rien faire.
Je dois voir Villemain aujourd'hui à deux heures. Il me lira la lettre du ministre au préfet. Je regarde la destitution de Debaune comme certaine. On m'a proposé de me faire maire à sa place; je n'ai pas voulu. Villemain a fort dans la tête l'impression de mon Plutarque, comme une chose qui pourrait faire honneur au ministre actuel. Nous parlerons de cela aujourd'hui ; si la chose se fait, je reviendrai ici dans cinq ou six semaines.
Je vois que mes premières lettres t'ont inquiétée , tu verras par les lettres suivantes que tout s'arrange. Quand on saura à Tours que nous avons à Paris des gens qui pensent à nous , on nous laissera tranquilles ; et je crois que... regrettera plus d'une fois d'avoir pris parti contre nous. Si je puis rester ici seulement quelques jours , le procureur du roi aura aussi sa semonce ; et enfii» nous serons en repos. Je vois qu'on se fait ici un honneur et une gloire de me protéger. Cependant il y a encore une chose qui pourrait changer tout, c'est ma lettre à l'Académie que Villemain n'a point
1Î-CR1TES DE FRANCE ET D'ITALIE
encore lue, et qui parait à tout le monde trop âpre et trop violente. Il se pourrait que cette lecture le fît changer, non de sentiments , mais de conduite avec moi ; ainsi ne comptons encore sur rien.
Regarde toujours le cachet de tes lettres.
[Dans l'intervalle compris entre mars et décembre 1819, Courier écrivait d'abord le plaidoyer pour Pierre Clavier Blondeau, son garde, que peu après il défendit lui-même au tribunal de Blois (ce qui n'empêcha point que le pauvre homme ne perdît son procès); ensuite il écrivit pour le Censeur, tout cela en soignant ses sainfoins, ses bois, ses vignes. Ce fut sa femme qu'il envoya en décembre à Paris pour y terminer quelques affaires, dont il paraît, aux lettres qu'il lui adresse, bien moins occupé que de savoir Topinion de ses amis sur ses articles du Censeur.]
A MADAME COURIER
Toars , le 24 décembre I8I9.
Tu me marques que tu as versé , et qu'il t'en coûtera soixante francs : voilà tout. Il paraît que tu n'es point blessée ; cependant ta tête est fêlée. Qu'est-ce que tout cela veut dire? et pourquoi ne t'expliques-tu pas?
Informe-toi doucement si l'on trouve que je fais bien d'écrire pour le Censeur. Haxo pourra te donner son avis îà-dessus. Demande-le lui de ma part. Tu peux aussi interroger, mais moins directement, Duménil, si tu le vois. Il me semble que ce journal est bien peu répandu. Au reste, quand j'aurai mes livres, je pourrai m'occuper d'autres choses.
[Courier passa peu de mois sans aller à Paris, chacune de sesbrochures étant imprimée sous ses yeux, à quelques exceptions près; mais leslettres qu'il écrit àces petits voyages n'ont de prix que pour sa famille, jusqu'au mois d'avril 1821.
De cette année 1820 sont datées :
Les deux dernières Lettres au Censeur;
A MM. du conseil de préfecture à Tours ;
Les deux Lettres particulières.
Au commencement de 1821, comme on parlaitde donner Chambord au duc de Bordeaux, Courier conçut le Simple discours. Le peu d'amis auxquels il en paria l'engageaient à se presser pour saisir l'à-propos ; mais il résista à leurs sollicitations, et l'écrivit lentement, avec ce soin achevé qui fait de •ses moindres pamphlet* des modèles de style en même temps que des ouvrages si piquants. Suivent après, dans les lettres postérieures , tous
les détails de ses succès, sa mise en jugement, le procès, etc.]
A MADAME COURIER
Paris, avril I83I.
Je suis arrivé hier à neuf heures du soir. On m'a logé, quoique avec peine, à l'hôtel de Vauban. Tout est plein à cause du baptême du duc de Bordeaux. J'ai vu hier ***; j'y dîne aujourd'hui. J'ai ^Ti Bobée : il va imprimer mon Cham bord. Cela viendra on ne peut pas plus à propos ; car on délibère actuellement si on poursuivra o* projet.
A MADAME COURIER
Paris, le I" mai I82I.
J'ai vu le maréchal et sa femme. Grandes caresses et grandes amitiés. Mon Chambord a un grand succès; il s'en vend beaucoup. M. d'Argenson en a fait acheter je ne sais combien d'exemplaires, outre ceux que je lui ai donnés. Bobée ne me dit pas tout, mais je sais que des libraires lui en ont demandé. Cela arrive bien à propos.
Tout Paris est en l'air pour le baptême. Je m'en vais à la campagne chez madame Viguier, qui fuit avec raison les fêtes et les embarras.
Demarçay m'a enseigné le moyen de défricher sans qu'on puisse m'en empêcher, et je crois que je ferai comme il me dit.
Je sèche ici , je meurs d'ennui. Mon impression étant finie, il me tarde d'être auprès de toi et de notre enfant.
A MADAME COURIER
Paris, juin I82I.
Ma grande affaire du pamphlet marche ; mais je ne sais encore si je serai mis en jugement. Cela sera décidé demain. On m'a beaucoup pressé , et même importuné pour voir les juges; je m'y suis refusé, et je crois que je fais bien , et on finit par en convenir. Je suis sûr de n'avoir point de tort. J'ai le public pour moi, et c'est ce que je voulais. On m'approuve généralement, et ceux même qui blâment la chose en elle-même conviennent de la beauté de l'exécution. Deux personnes qui n'ont entre elles aucun rapport, car c'est M. Dubost et Etienne, m'ont dit que cette pièce est ce qu'on a fait de mieux depuis la révolution. Ainsi j'ai atteint le but que je me proposais, qui était d'emporter le prix. Plus on me persécutera, plus j'aurai l'estime publique.
LETTRES INÉDITES
A MADAME COURIER
Paris, 6 juin 1821.
Je ne puis absolument l'écrire. Je n'ai pas un moment à moi. Et d'ailleurs je crains que mes lettres ne soient décachetées. Rien encore de décidé sur l'affaire du pamphlet. Il y a encore beaucoup de formalités à remplir. Je ne puis m'expliquer là-dessus. Mais sois tranquille : j'ai pour moi tout le monde. Ton parent me sert bien, du moins par les informations qu'il me donne , car du reste il a une peur extrême de se compromettre. Je suis logé chez le philosophe dont tu as reçu la lettre après mon départ , et qui était d'avis que je ne bougeasse de là-bas. Je suis bien aise d'être venu , par plusieurs raisons que je ne puis te marquer. Je ne sors presque point de ma chambre, qui est un grenier ayant vue sur le Luxembourg. Je travaille du matin au soir à mon Longus et à d'autres choses. Les invitations me pleuvcnt de tous les côtés. Je n'en accepte aucune , et fuis les cliques de toute espèce , nonseulement par une aversion naturelle, mais aussi parce que je ne veux point perdre de temps. Je n'ai point encore vu le maréchal. Ils sont à la
campagne. Je ne vois plus ni ta mère ni Je
suis enterré pour tout le monde.
Paris, 10 juin 182 1.
Il est décidé que je serai jugé par la cour d'assises. On te signifiera je ne sais quel grimoire qu'il faut me renvoyer. Ne t'inquiète point. On croit non-seulement possible, mais probable, que je m'en tirerai. Au reste , tu sais comme je pense. Mon but était de faire quelque chose qui fût bien, et il paraît que j'ai parfaitement réussi. Le reste s'arrangera.
J'ai vu aujourd'hui Hyacinthe, qui m'a reçu merveilleusement. Il a voulu absolument me mener chez son beau-frère. Autre réception, accueil , enthousiasme, etc. Sa mère se porte bien. Cassé était chez lui, qui est un peu maigri; assez spirituel. Ta mère et Amelin m'ont servi de toute leur puissance, et se sont mis en quatre.
Tu me renverras , poste restante , ce que tu recevras relatif aux assises.
J'ai pris un avocat que tu connais peut-être. Il se nomme Berville. Il venait chez ta mère autrefois. C'est un jeune homme de beaucoup d'esprit et fort aimable.
Adieu , chère femme : ménage surtout ta santé ;
garde-toi de te rendre malade , car nous serions perdus tous. Toute l'existence de la famille roule sur toi seule à présent.
[Entre la mise en accusation et l'époque du jugement pour le Simple Discours , Courier revint à la Chavonnière , et prépara sa défense, morceau admirable qu'il voulait prononcer lui-même, essayant ainsi de la tribune, et de l'effet qu'il pouvait produire sur une assemblée. Mais il ne se décida pas à parler, détourné un peu par son avocat, et beaucoup par une certaine indolence naturelle et la crainte de ne pas réassir à son gré '.
Au mois d'août il retourne à Paris. Du commencement du mois est daté son pamphlet Aux âmes dévotes. Il le fit, celui-là, à Paris, contre son usage assez constant; car ordinairement il travaillait à la campagne, ne venant à Paris que pour faire imprimer.]
A MADAME COURIER
Paris, août 1821.
J'ai parlé à Cotelle, qui m'offre de l'argent; mais je ne puis me faire à l'idée de vendre ce que j'écris. C'est une sotte idée avec laquelle je suis né , et qui m'empêche de pouvoir faire un marché avec ces libraires, quoique je sente la duperie de donner et la nécessité de quitter cette méthode. Enfin je verrai. Je lui refuse mon fragment : il veut l'avoir absolument. Corréard aussi veut l'avoir. Au milieu de tout cela je ferai quelque sottise.
Je travaille tout le jour à mon Longus , et me prépare pour le 28. Tout le monde croit que je m'en tirerai.
J'occupe tout seul l'appartement de Cousin ; sa conduite avec moi est fort aimable, et en le voyant je suis tenté de croire qu'il y a des caractères francs et généreux; mais que penser de ceux qui dès la jeunesse sont avares , fourbes et de mauvaise foi?
Adieu , cher ange.
A MADAME COURIER
Paris, août I82I.
Je viens de voir dans les gazettes que l'affaire de Cauchois-Lemaire sera jugée avant la mienne. Je crois cela fâcheux pour moi; je ne me repens point néanmoins de n'être pas venu le mois passé.
' Il achevait en même temps sa traduction du fragment d'Hérodote , et sa préface de ce même fragment. On voit dans la lettre suivante qu'il songe à le faire imprimer. Ce fut par Bobée et sans en tirer prolit, mais seulement en 1832.
ÉCRITES DE FRAjSCE ET D'ITALIE.
J'espère comme toi que notre Paul sera bon ; mais il faut qu'il vive avec nous, ou du moins avec toi. Ainsi, soigne ta santé, d'où dépend la vie de nous trois.
Je vais voir aujourd'hui Bobée et Berville : nos iurés doivent être nommés. Je suis tout occupé à méditer ma harangue, que peut-être à la lin je ne prononcerai pas. Tous les avocats sont d'avis que je ne dise mot : le public s'attend que je parferai. Nous verrons.
A >L\DAME COURIER
Paris, août I82I.
Mon jury est abominable, et il y a peu d'espérance.
Quel bonheur que j'aie pu avoir cet appartement de Cousin ! Sans cela , je ne sais ce que je serais devenu : la chaleur est affreuse et Paris inhabitable. Tu es bien heureuse d'être à la Chavonnière.
Je dois demain aller voir Berville à la campa ■ gne chez son père, pour concerter ensemble toute notre défense ; il faut que je me prépare.
Dimanche.
J'ai fait hier un dîner d'avocats ou je me suis assez diverti, chez Berville, à la campagne, aux Carrières de Charenton. J'ai pensé mourir de chaud en allant. On a beaucoup parlé de moi et de mon affaire : jeté conterai tout cela. On croit généralement qu'ils n'oseront pas me condamner. Il y a des circonstances favorables que je ne puis t'écrire. On est fort curieux de savoir comment je me tirerai de ma harangue : les avocats croient et espèrent que je ne réussirai pas. Je suis à peu près sûr du succès si je me décide à parler; mais peut-être trouverai-je plus à propos de me taire.
Quoi qu'il arrive , je vais sûrement te rejoindre bientôt , car , quand même on me condamnerait , [aurais selon toute apparence du temps pour mettre ordre à mes affaires. Je ne m'arrêterai ici que pour faire imprimer le plaidoyer de Berville et mon discours , ce qui sera bientôt expédié. Je meurs d'impatience de me revoir auprès de toi et de notre cher enfant; sans vous deux je n'existe pas.
A xMADAME COURIER.
Paris, 29 août I82I.
Deux mois de prison et deux cents francs d'amende, voila le résultat d'hier.
Je ne puis absolument t'écrire. Je vais travailler à publier ma défense, et les plaidoyers pour et contre; je ne sais si on me donnera du temps.
Tes lettres me font un plaisir que tu ne peux imaginer, et c'est mon seul bien ici où tout m'ennuie et m'excède. On me recherche , on veut me voir; mais, ma foi, je ne suis pas assez content de mes vieux amis pour en vouloir de nouveaux. Toute ma paren taille est venue à mon jugement. J'ai manqué tomber en syncope.
Je de>Tais être ivre de louanges et de compliments ; j'en ai reçu hier à foison de toute part. Je m'étonne moi-même du peu de plaisir que cela me fait.
Si tu veux lire un rapport à peu près exact sur mon jugement de la cour d'assises, prends le Courrier d'aujourd'hui 29.
[Après son jugement, Courier resta quelque peu pour achever son Procès de Paul-Louis Courier. Mais tout empressé de revoir sa femme et son enfant, il revint en Touraine sans se donner le temps de le faire imprimer. Il mit ordre à ses affaires, et retourna à Paris en septembre ; il n'était pas encore décidé à se mettre en prison; mais on verra, dans les lettres suivantes , les motifs qui le déterminèrent malgré sa répugnance.]
A ALADA^^IE COURIER.
Paris , septembre ou octobre I82I .
Toute réflexion faite, je crois que je ferai mieux de surveiller ici l'impression de mon Longus que l'on va commencer, et pour cela je me mettrai à Sainte-Pélagie. J'emploierai mon temps utilement, et ce temps passé, je serai quitte. Cependant je ne puis encore prendre aucune résolution. Mon Jean de Broë paraît demain. On y travaille le dimanche ; je crois qu'il aura du succès, et achèvera de me mettre bien avec le public.
La censure a rayé dans le Miroir l'annonce de mon Jean de Broë ; on ne sait si les autres feuilles pourront l'annoncer. C'est à présent le temps des élections.
Il faut que tu me copies deux passages de Brantôme ; c'est dans le tome 3', page 1 7 1 et page 333. Dans chacune de ces deux pages tu trouveras ces quatre mots : quand tout est dit. Copie, et envoie-moi les deux passages où se trouvent ces mots.
LETTRES INÉDITES
A MADAME COURIER
Paris, jeudi matin, juin I82I.
Ma brochure a un succès fou ; tu ne peux pas imaginer cela ; c'est de l'admiration , de l'enthousiasme, etc. Quelques personnes voudraient que je fusse député , et y travaillent de tout leur pouvoir. Je serais fort fâché que cela réussît, par bien des raisons que tu devines. Je n'oserais refuser ; mais je suis convaincu que ce serait pour moi un malheur. Cela ne me convient point du tout. Au reste , il y a peu d'apparence, car je crois que je ne conviens à aucun parti.
Tu trouveras quatre exemplaires de la brochure avec tes souliers qui doivent être partis aujourd'hui.
Vendredi.
Je n'ai point mis ma lettre, et j'ai mal fait; tu l'aurais reçue demain samedi. Tous les gens que je vois sont dans l'enthousiasme de ma brochure. On l'a lue avant-hier au parquet du procureur du roi ; je ne sais ce que c'est que ce parquet. On la lisait tout haut , et il y avait foule. Tout cela ne peut manquer, je crois, de bien tourner pour nous. Tu m'entends.
A MADAME COURIER
Paris , mardi matin , octobre I82i.
Je vais décidément me loger où tu sais aujourd'hui ou demain.
J'étais hier chez Delaunay le libraire. Je trouvai là un homme qui voulut me mener chez le père de l'enfant que je protège. Je m'y suis refusé , et j'ai bien fait; je ne veux me fourrer dans aucune cabale.
Cherche dans Bonaventure Desperriers , nouvelle 74, vers la fin; tu trouveras ces mots : le plus du temps , c'est-à-dire la plupart du temps. Copie cette phrase, et me l'envoie dans ta première lettre.
\ MADAME COURIER
Paris , jeudi matin , 1 1 octobre 182 1 .
Ce soir, je m'établis à Sainte-Pélagie, non sans beaucoup de répugnance. On y est fort bien ; on ne manque de rien ; on voit du monde ; on reçoit des visites de dehors plus que je n'en voudrais. Cependant Tu sais ce que je pense sur la sottise de ceux qui se mettent en prison. Dieu veuille que je ne m'en repente pas.
Le mari de Z... est furieux contre moi à cause
de ma dernière brochure. Il prétend que cela le compromet beaucoup. Tu vois ce que c'est qu'une place. Tout le monde est pour moi; je peux dire que je suis bien avec le public. L'homme qui fait de jolies chansons disait l'autre jour : A la place de M. Courier, je ne donnerais pas ces deux mois de prison pour cent mille francs. Ne me plains donc pas trop , chère femme , si ce n'est d'être séparé de toi.
Un vieux président que tu as vu chez ta tante a dit qu'il était fâcheux que cet arrêt ne pût être cassé; qu'il était ridicule. Il paraît que ce n'est pas seulement son opinion. Il ne parle jamais . dit-on , que d'après d'autres.
Ne réponds pas à tout ceci, et ne me mets rien dans tes lettres qui ne puisse être vu de tout le monde.
J'allai hier voir le local qu'on me destine : il me paraît bien disposé , au midi , sec , en bon air. Tous ces gens-là ont la mine de se bien porter ; ils reçoivent des visites sans fin jusqu'à huit heures du soir. Il y avait là trois jeunes femmes ou filles très-jolies.
A MADAME COURIER
Paris, dimanche, U octobre I82l.
Je suis entré ici le 11 ; c'était, je crois, jeudi dernier. Je suis étonné de n'avoir point de lettres de toi depuis ce temps. J'ai peur qu'il ne s'en soit perdu quelqu'une; j'en serais bien fâché. J'attends de toi des nouvelles importantes. Sois tranquille sur mon compte ; je suis aussi bien qu'on peut être en prison : bien logé , bien nourri ; du monde quand j'en veux , et des gens fort aimables ; logement sain , air excellent. J'espère n'être point malade; c'était tout ce que je craignais.
Te rappelles-tu deux volumes que nous avait prêtés la Homo ' sur l'histoire de la peinture en Italie? l'auteur * vient de me les envoyer avec cette adresse : Hommage au peintre de Jean de Broë. Je reçois le Constitutionnel sans y être abonné. Je ne sais à qui je dois cette galanterie.
Je suis dans une chambre grande comme ta chambre jaune , exposée au midi ; point de cheminée; en hiver on met un poêle; couché sur un lit de sangle et un matelas de crin que j'ai apporté; une petite table pour écrire; une autre pour manger. Je mange chez moi ; on m'apporte de chez un restaurateur assez passable, aux prix ordinaires. Ma chambre donne comme les autres
* uiDralre de Tours.
• M. Bejie , connu sous le pseudonyme de Stendal.
ÉCRITES DE FRANCE ET D'ITALIE
sur un long corridor. On m'enferme , le soir à neuf heures, à double tour; cela me contrarie extrêmement , quoique je n'aie nulle envie de sortir. On m'ouvre le matin à la pointe du jour. Nous avons une promenade grande comme le quartier de terre d'Isambert : nous n'en jouissons qu'à certaines heures. Le reste du jour, elle appartient 1UX prisonniers pour dettes, qui sont séparés de nous. On vient nous voir de dehors ; mais il faut aller demander à la police une permission qui ne se refuse pas; cependant c'est un ennui. Il y en a qui aiment mieux être ici qu'en pays étranger, et je crois qu'ils ont raison ; cependant je maintiens toujours que c'est une grande sottise de se mettre en prison. Il y a ici un homme qui l'a faite cette sottise-là, et s'en repent cruellement. Cauchois-Lemaire voit sa femme tous les jours , et beaucoup d'autres gens ; il me paraît tellement accoutumé à ceci qu'il n'y pense seulement pas. Pour moi , cinq jours , depuis que je suis enfermé, m'ont paru longs, et les cinquantecinq qui me restent me paraissent aussi bien longs.
Adieu 1 trésor. Embrasse le cher Paul.
A MADAME COURIER
Sainte-Pélagie, mardi, octobre 1821.
J'ai eu des nouvelles d'Emilie par Béranger, avec qui j'ai dîné hier. Elle va partir pour l'Amérique avec son mari , qui la vient chercher. Béranger la dit fort aimable et très-spirituelle. Elle se vante de nous connaître , et d'être liée avec toi : c'est depuis qu'on parle de nous. On en parle beaucoup , et chaque jour j'ai des preuves du grand effet de ma drogue.
Vendredi.
J'ai encore dîné hier avec le chansonnier : il imprime le recueil de ses chansons , qui paraît aujourd'hui. C'est une grande affaire, et il pourrait bien avoir querelle avec maître Jean Broë. Il y a de ces chansons qui sont vraiment bien faites : il me les donne.
Samedi.
Je rêve souvent de Paul et de toi , et sans dormir je m'imagine souvent que je vous tiens dans mes bras l'un et l'autre. Le temps me paraît long , quoique je sois fort occupé. Ce n'est pas vivre pour moi que d'être sans vous deux.
A MADAME COURIER
Sainte-Pélagie , octobre.
Ta description de Paul à table m'enchante. Que ne suis-je avec vous deux! Cependant mon absence aura cela de bon , que tu t'accoutumeras à te passer de moi pour toutes les affaires.
Je reçois des visites qui me font perdre un temps bien précieux. C'est à présent surtout que mes journées sont chères. Ta tante m'a fait demander si je tenais beaucoup à la voir.
Les chansons de Béranger, tirées à dix mille exemplaires, ont été vendues en huit jours. On en fait une autre édition. On lui a ôté sa place ; il s'en moque : il en trouvera d'autres chez des banquiers ou négociants, ou dans des administrations particulières. Il était là simple copiste expéditionnaire. On ne sait s'il sera inquiété ; je ne le crois pas. Il a pourtant chanté des choses qui ne se peuvent dire en prose.
Mes drogues se vendent aussi très-bien , et le marchand est venu m'annoncer ici que nous pourrions bientôt compter ensemble. Je crois que j'ai bien fait de m'en tenir au marché à moitié. On le dit honnête homme; et c'est pour commencer. Je le tiens par l'espérance.
Le 3 on 4 novembre I82i.
Violet-le-Duc m'est venu voir avec Bobée. Il veut avoir mes notes sur Boileau. Je serai obligé de leur donner quelque chose qui me fera perdre un temps infiniment précieux.
B. vient aussi me tourmenter : il m'a tenu trois heures aujourd'hui. La perte de ces heures est irréparable pour moi et pour mon Longus qui s'imprime. Il est probable que jamais je n'aurai le temps d'y retoucher après cette édition , qui n'est cependant pas telle que je la voudrais. J'ai heureusement donné quelques touches imperceptibles à ma lettre à Renouard , qui , sans y rien changer, raniment quelques endroits , mettent des haisons qui manquaient. Je suis assez content de cela.
Je relis ton excellente lettre. Toute réflexion faite, je suis bien aise que tu sois jeune, pour moi et pour notre fils. Je lui parlais hier tout haut sans y penser. Tes détails me ravissent.
Il fait un bien beau temps. Que je serais heureux avec toi et notre cher Paul ! Il faut lui garder toutes nos lettres, afin qu'il voie quelque jour combien il a été aimé. Je ne puis me consoler d'avoir perdu celles de mon père.
T.ETTRES INÉDITES,
A MADAME COURIER
Le 31 octobre I82I.
J'ai reçu tes divines lettres dont la dernière est du 26. J'en ai eu trois à la fois qui m'ont rendu bien heureux. Je t'avoue que l'endroit où tu me parles de tes talents enfouis, perdus, m'a fait pleurer. J'ai eu bien peur que quelqu'un n'entrât chez moi, car on n'aurait su ce que c'était. Pourquoi n'ai-je pas eu seulement ton portrait ? Tu as bien fait de ne pas aller au déjeuner. Il est sûr que tu as bien fait, car ne voyant personne ordinairement, il eût été mal de voir du monde en mon absence. Cela aurait fait croire que je te tenais malgré toi dans la solitude. Je comprends à merveille comment tu as accepté sans le vouloir. Cela m'est arrivé mille fois.
La lettre que je t'envoie est du frère de Dupin le fameux avocat. Ce frère est lui-même fameux par de fort bons ouvrages sur l'Angleterre. Je t'envoie cela, parce que tu aimes à voir les succès de ton mari.
A MADAME COURIER
Sainte-Pélagie, jeudi 8 novembre I82I.
On a donné ma dernière brochure à éplucher à un substitut, pour voir s'il n'y aurait pas moyen de me faire un second procès. On prétend qu'elle ne sera point attaquée , et je l'espère. Je ne conçois même pas qu'on y puisse rien attaquer. Tout se réduit à dire que de Broë est un sot. Ainsi je suis fort tranquille, et tu ne dois point t'inquiéter.
J'ai vu d'autres personnes que tu ne connais pas. Cousin est très-malade de la poitrine. Quoique je sois fort occupé, mon temps passe bien lentement. Je suis moins patient que ceux qui ont cinq ans à demeurer ici. Une prolongation ne me plairait nullement. Mais cela n'est pas à craindre.
Le 16 novembre I82I.
Me voici levé à quatre heures , et l'homme qui tousse toujours m'empêche de travailler. Je l'écoute , et il me semble que j'ai mal à la poitrine.
Je quitte à l'instant Béranger, qui va être jugé , et sans doute condamné. J'ai vu le député qui se nomme comme ton charretier de Saint-Avertin. C'est un brave homme; il est de mon âge, et il a une jeune femme. Mais cette femme n'est pas une Minette ; elle aime la dépense et le plaisir.
Madame Shœnée est venue ie. voir un prisonnier son parent. Elle a fait un éloge de toi qui a charmé toutes ces bonnes gens. Ils sont venus me le redire , et je suis convenu avec eux qu'il on était quelque chose.
Samedi.
J'ai reçu tout à l'heure un colonel fameux ' dont je te dirai le nom. Je le crois homme de mérite, et je ne m'étonne pas qu'il ait l'ambition de se distinguer.
A MADAME COURIER
Le 23 novembre I82i.
Hier un de nos camarades prisonniers s'est évadé fort adroitement. Tu verras cela dans les journaux.
Je n'ai eu personne hier , et ma journée s'est passée merveilleusement. Les visites m'ont fait un tort immense. Sans cela ma vie serait très-supportable ici. C'est une vie de moine, mais sans nulle... beaucoup meilleure que celle des moines. Il est vrai que je suis bien chanceux d'avoir cette chambre-ci. J'entends tousser ceux qui habitent du côté du nord. J'ai rayé.
Éloïse doit m'apporter ton portrait, que j'attends avec impatience. Il y a dans cela un peu de vanité. On verra l'ange dans la prison, ou du moins son image. Un de mes compagnons me disait l'autre jour : J'aime les hommes qui aiment leurs femmes.
[Courier, rendu à sa famille, se trouva si heureux de la tranquillité de ses champs et de la paix dont il jouissait, qu'il jura bien de ne plus se brouiller avec les procureurs du roi , et pour cela faire , il composa peu, quoiqu'il demeurât plusieurs mois sans aller à Paris. A cette époque seulement, il termina complètement le fragment , premier publié , d'Hérodote , et corrigea son Daphnis et Chloé (dont alors il fixa le texte), pour la collection des romans grecs de Merlin; il revit aussi le Théagène et Chariclée de cette même collection.
Il assemblait des matériaux pour une édition des Cent Nouvelles. Elle aurait été fort précieuse. Ce travail est tout informe, et rien malheureusement n'en peut être profitable au public.
Cependant, entraîné par son penchant , il ne jjut se tenir de fronder un petit, et il fit la Pétition pour les villageois qu'on empêche de danser. Il s'imaginait assurément n'être pas inquiété pour ce pamphlet-là, et continua en toute sécurité ses études
' Fabvier
ÉCIUTES DE FRANCE ET D'ITALIE
3Si
habituelles. La chose n'alla point ainsi que Courier 'avait espéré. Pendant son absence momentanée, une saisie de cette pétition fut faite à la Chavonnière, et Courier lui-même, après une courte apparition en Touraine, reçut du juge d'instruction un mandat pour être interrogé à Paris. On connaît l'issue de ce procès : il fut acquitte, maison garda l'ouvrage saisi.
Le jugement eût peut-être été plus sévère si on eut su que , malgré les embarras où il était actuel- "ement plongé, Courier, en se rendant à Paris pour cette nouvelle affaire , avait dans sa poche la Première Réponse aux Anonymes. Mais , devenu prudent à ses dépens , il cacha son nom , et la laissa imprimer au premier venu , revoyant néanmoins les épreuves avec un soin extrême.
Les deux premières lettres suivantes rendent compte de ses démarches.]
A MADAME COURIER
Paris, mercredi 1822.
J'ai vu hier madame Arnoult; je suis allé chez elliB , comptant apprendre des choses qui auraient pu m'être utiles ; mais je n'ai rien appris. Je l'ai trouvée changée; elle a été surprise, au contraire, de me voir si peu vieilli. Ils mont fait de grands compliments sur ma réputation. J'ai été étonné de la trouver si bien informée ; car ils sont à mille lieues de la littérature; enfin je me suis amusé une heure.
Un M. Henin , chez la veuve , s'est vanté de te connaître. Le connais-tu ? Je ne t'en ai jamais entendu parler. Il est antiquaire, je l'ai vu jadis je ne sais où. Il parle très-bien l'italien; il dit que tu es belle, que tu vaux un trésor. Cela prouve qu'il a du moins vu des gens qui te connaissaient.
On m'a envoyé gratis un cours d'agriculture pratique en sept ou huit cahiers. Cela est trop scientifique.
Je trouve ici , en rentrant chez moi , un mandat du juge d'instruction pour être interrogé demcdn.
Mardi, 1822.
Me voici dans mon nouveau logement, où je vois de mon lit la moitié de Paris et une belle campagne. La jardinière me fait mon manger. Je suis à peu près, pour vivre, comme à la Filonnière.
Je m'occupe de la Réponse aux Anonymes. On imprime l'Hérodote. Tu peux croire que je suis
occupé , mais je serai ici à merveille pour tout. Il faut que je te quitte; il est dix heures, je vais à mon jugement.
Jeudi.
Mon affaire est remise à mardi; je compte faire défaut. J'ai diné hier chez Cauchois-Lemaire avec Manuel, Réranger et des femmes. Réranger me conte qu'Emilie est en Amérique. Elle est allée d'abord aux États-Unis, ou elle s'ennuyait fort; puis la fièvre jaune étant venue , je ne sais où Emilie s'en est allée. Son mari va à Saint- Domingue sans elle.
Je lis un livre saisi, défendu, qui est fort curieux; ce sont les Mémoires nouvellement imprimés de Madame, duchesse d'Orléans, mère du duc d'Orléans régent. On voit bien là ce que c'est que la cour; il n'y est question que d'empoisonnement , de débauche de toute espèce , de prostitution. Us vivaient vraiment pêle-mêle.
[Des lettres que Courier écrivit fort régulièrement à sa femme, pendant ses fréquents voyages cette année 1823, très-peu auraient de l'agrément pour le public. Entendu à demi-mot par son correspondant, il n'a besoin souvent que d'une ligne ou d'une phrase pour le tenir au courant de leurs affaires les plus intimes ; n'employant d'ailleurs nulle circonlocution pour exprimer l'éloge ou le blâme des objets dont il est frappé. Il continua, selon sa coutume, de composer à la campagne, et retournait à Paris pour chaque nouvelle brochure , ne se fiant à personne du soin de les faire imprimer. Il y porta , au mois de février, la Seconde Réponse aux Anonymes. Selon toute apparence, cette lettre, ou pour mieux dire les recherches qu'elle nécessita sur des choses très-délicates et très-cachées , eurent pour Courier de graves conséquences.
Suivent, en ordre de date, le Livret de Paul-Louh ;
La Gazette de village , toute de faits véritables, et qui peut-être quelque jour sera annotée ;
Puis la Pièce diplomatique, laquelle fut composée à Paris ;
Enfin les petits articles, publiés en leur temps dans plusieurs journaux , et auxquels deux ou trois lettres ci-jointes pourront former un utile complément.]