‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 166 sur 203 · PROCÈS DE CLAVIER-BLONDEAU · texte numérisé non relu

PROCÈS DE CLAVIER-BLONDEAU

assurément. Si j'eusse pu m'en dispenser ! Mais le moyen? On avait volé quatre gros arbres dans nos bois , et ces arbres, pour les saisir chez les voleurs assez connus , il me fallait non-seulement l'autorisation de M. le maire, mais sa présence, suivant la loi. Je fus le trouver et le requis, mon procès-verbal à la main, de m'accompagncr; je lui fis lecture de la loi , le tout en vain ; il refusa, et fut cause que huit jours après on nous coupa vingt autres arbres choisis dans toute la forêt , les plus grands de tous, les plus beaux , et avec le même succès : et depuis, une autre fois encore... mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Il refusa de maccompagner, sans autre raison que son plaisir, et de là même prit prétexte de me faire un procès , de se plaindre, disant que je lavais insulté. Quelle apparence ? je n'en fis que rire. Mais me voyant tant d'ennemis, que tous ceux qui pouvaient me nuire s'y employaient avec chaleur, j'eus recours à M. Courier. Je lui dis : Aidez-moi ; la chose vous regarde. Parlez , faites agir vos amis. Mais il me répondit : Mes amis sont à Rome, à Naples, à Paris, à Constantinople , à Moscou. Mes amis s'occupent beaucoup de ce que l'on faisait il y a deux mille ans, peu de ce qu'on fait à présent. S'il est ainsi , lui dis-je, qui me protégera, qui prendra ma défense? j'ai contre moi tout le monde.

Alors il me répond : Blondeau , que vous êtes simple. Mettez le feu à mes bois , au Heu de les garder, et vous ne manquerez pas de protecteurs. Vous aurez pour appui tout ce qui pense bien dans le département. L'homme le plus méprisé , le plus vil , le plus abject de la province entière , a trouvé des amis, des parents, même parmi les magistrats de Tours, dès qu'il m'a voulu faire quelque mal , et pour avoir chassé ma femme de chez elle, il va recevoir de moi deux mille francs à titre de dommages et intérêts. Le fripon qui me vola, l'an passé, la moitié d'une coupe de bois, obtient de l'équité des juges un léger encouragement de huit cents francs, que je lui paye comme indemnité. Ces gens-ci, aujourd'hui, sous la sauvegarde de toutes les autorités , coupent mes plus beaux arbres , les serrent paisiblement chez eux ; défense de les troubler. Demain ils me plaideront sur le vol qu'ils m'ont fait, et gagneront assurément. Faites comme eux ; vous serez favorisé de même. Si, au lieu de me piller, vous défendez mon bien , vous irez en prison ; attendez-vous à cela.

Tout comme il l'avait dit, la chose est arrivée. Je fus jugé, ou, pour parler exactement , je fus ;

condamné à un mois de prison, sans preuves, sans audition de témoins. Les témoins, vous le savez, n'ont été entendus que depuis, ici, devant vous. Messieurs , après mon appel de la sentence rendue à Tours contre moi. A Tours, les juges n'ont pas voulu , sans doute de peur de scandale, examiner si j'avais dit : Allez vous promener, ou allez vous faire f ; question délicate qui roulait sur la différence de promener à l'autre mot. Il fut décidé, sur le seul procès-verbal de M. le maire, que je l'avais outragé ; en conséquence, on me condamne à un mois de prison. Mes amis trouvent que j'en suis quitte à bon marché. Car il eût pu tout aussi bien mettre sur son procèsverbal que je l'avais volé ou tué, et vous voyez ce qui s'ensuivait, puisque sa parole fait foi, sans qu'il soit tenu de rien prouver.

Mais moi , je ne m'en crois pas quitte : ce qu'il n'a pas fait, il le fera. Déjà il répand le bruit que je l'ai menacé. Déjà il l'a écrit de sa main, sur le registre de la commune. Bien plus, il l'a fait publier au prône de la paroisse. Oui , Messieurs , au prône, un dimanche, par la voix du curé en chaire, tout le monde a été informé que Blondeau menaçait M. le maire. Cela vous étonne, Messieurs.C'est que vous connaissez les lois : mais moi , je connais M. le maire, et je sais qu'un mois de prison , mes travaux d'une année perdus, ma famille désolée , un procès qui me ruine, ce n'est pas vengeance pour lui. Ce qui m'étonne , moi , c'est de le voir agir avec tant de mesure, user de prévoyance, et même avant la fin de cette affaireci , se ménager des preuves pour une accusation plus grave, comme s'il n'avait pas toujours ses procès- verbaux , qui sont parole d'Évangile pour messieurs les juges de Tours. Sitôt qu'il lui plaira d'avoir été frappé ou même assassiné, qui le contredira dans ses déclarations ? Craint-il qu'on ne s'avise d'examiner les faits ? que le procureur du roi, le préfet, ne lui manquent au besoin, et qu'un jour ces messieurs, ne pensant plus aussi bien, ne se fassent scrupule de perdre un malheureux, parce qu'il sert M. Courier ! et puis , si l'on voulait des preuves, des témoins, n'a-t-il pas ses fermiers , que vous l'avez vu, Messieurs, amener ici dans sa voiture ; gens de bien comme lui, auxquels il coûte peu de lever la main , jurer devant les magistrats? Enfin, les signatures peuventelles jamais manquer à l'auteur d'un écrit qu'on va vous lire , Messieurs ? C'est l'original même de la publication faite en chaire contre moi par M. le curé.

Par jugement rendu, le 5 mars dernier, au tri»

PROCES

bunalclepolice correctionnelle de Tours, Clavier- Blondeau, garde particulier, a été condamné à ZO francs d'amende, à la confiscation de son fusil à deux coups, et aux frais du procès , pour avoir porté des armes de chasse et chassé sans permis de port d'armes.

Plus, àun mois d'emprisonnement, pouravoir menacé et injurié M. le maire de Véretz.

Pour extrait conforme au jugement,

Signé Boubbassé , commis greffier.

Pour copie conforme, DE Beaune, maire.

Je soussigné, certifie avoir publié au prône de ma messe paroissiale , le dimanche 21 mars de la présente année 1819, /es copies du jugement de l'autre part, d'après l'invitation qui m'en a été faite par M. de Beaune, maire de cette commune.

Mahchandeau , curé desservant de Véretz.

Voilà, Messieurs, ce qu'a publié M. le curé, dans la chaire de vérité , ce qu'il a notifié comme un acte authentique aux habitants de la paroisse. Il n'y a de vrai néanmoins, dans cette pièce écrite tout entière de la main de M. de Beaune , que sa seule signature. Le reste se peut dire imaginé par lui ou arrangé selon ses vues. Il n'est point du tout vrai que l'on m'ait condamné pour avoir menacé et injurié le maire. Il n'est point vrai non plus que ce soit là un extrait du jugement rendu contre moi. II est encore moins vrai que ce prétendu extrait ait été délivré par le commis grefiier. Enfin il est faux que ce commis ait jamais signé rien de pareil , et son nom mis là est une pure invention de M. le maire. Le greffier n'a pu délivrer un extrait qui n'est pas conforme au jugement, aussi s'en défend-il et le nie à tous ceux qui lui en ont parlé. Le jugement ne dit point que j'ai menacé ni injurié personne , je suis condamné pour avoir outragé en paroles M. le maire de Véretz. Les juges ont trouvé un outrage dans ces mots : Allez vous faire f .....-, mais quelque envie qu'ils eussent d'obliger M. le maire, ils n'y pouvaient trouver de menaces, quand même M. le préfet le leur eût enjoint par vingt lettres. Si le m£iire voulait des menaces , s'il entrait dans son plan d'avoir été menacé, il fallait qu'il le mît dans son procès-verbal, et cela n'eût pas fait plus de difficulté. Mais alors il n'y pensa pas. Pour réparer cette omission, il entreprit depuis de me faire signer à moi-même et avouer ces menaces en présence de témoins , employant pour cela

une ruse qui devait lui réussir si on ne m'eût averti. C'est encore ici un des traits de l'esprit inventif de M. le maire, et je vous prie d'y faire attention. Messieurs.

Au milieu du procès , dans la plus grande rage de ses persécutions , quand son garde champêtre, ses eédules , ses huissiers ne me donnaient point de relâche , tout d'un coup il feint de s'adoucir, d'avoir pitié de moi , de vouloir me laisser vivre : on m'apprend, de sa part, qu'il se contentera d'une légère satisfaction ; que si je veux lui faire quelques excuses, toute poursuite contre moi cessera. Moi je me crus hors de l'enfer, au premier mot qui m'en fut dit ; je rendis grâces à Dieu , et promis de me trouver le dimanche suivant , après la messe , chez M. le maire , pour lui faire toutes les excuses , toutes les soumissions qu'il voudrait. Le dimanche venu, j'arrive à l'heure dite; je trouve à la mairie le conseil assemblé , beaucoup de gens et M. le maire, auquel je fis excuse (de quoi ? grand Dieu ! ) le plus humblement que je sus, lui demandant pardon de l'avoir offensé, sans dire où , ni comment, de peur de mentir, et promettant de ne le faire plus à l'avenir. Il paraissait content , tout allait le mieux du monde. Pour conclure , on ouvre devant moi le gros registre de la commune , on lit un long narré où je ne compris mot ; on me dit de signer; j'allais signer, n'ayant soupçon de quoi que ce fût , quand quelqu'un me retint : Prends garde, me dit-il , tu vas signer que tu as insulté M. le maire , que tu l'as menacé , violemment menacé , tel jour, en tel lieu , à telle heure; tu vas signer.... que sais- tu encore ? Ces mots me donnèrent à penser ; je refusai , demandai à me consulter ; et là-dessus M. le maire : Tu iras en prison. Je n'entendis pas le reste , car on me fit sortir ; mes excuses ainsi sont restées sur le registre de la commune, et mes menaces et d'autres choses , non signées de moi , Dieu merci.

Voilà les finesses de M. de Beaune , dont je suis bien aise , Messieurs , que vous soyez avertis , afin de vous en garder, car il est homme à vous faire dire tout ce qu'il voudra. Si votre sentence ne lui agrée , telle que vous l'aurez prononcée, il l'arrangera le lendemain, au prône de la paroisse ; et quant aux signatures , vous pensez bien , Messieurs , qu'il ne s'en fera faute , non plus que de celle du commis greffier Bourrasse.

Au reste, de même qu'il sait accommoder à son plaisir les sentences des tribunaux, il sait s'en passer, les prévenir. Remarquez bien ceci , Messieurs; le jugement contre moi est du 5 ; j'en appelle le 1 0 , et onze jours après , le 21, avant

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