‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 167 sur 203 · DE CLAVIER-BLONDEAU · texte numérisé non relu

DE CLAVIER-BLONDEAU

même que mon appel vous fût parvenu , M. de Beaune fait publier ma condamnation. Vous voilà bien surpris , Messieurs ; vous pensiez que votre jugement pouvait faire quelque chose à l'affaire ; mais songez-y, de grâce ; M. de Beaune est maire, et M. de Beaune avait fait son procès-verbal. Or, jamais rien n'a résisté au procès-verbal de monsieur le maire , appuyé surtout comme il l'est d'une lettre du préfet Votre sentence , après cela , n'est qu'une pure formalité, d'ailleurs assez indifférente , qu'il n'a pas cru devoir attendre , ou qu'il attendait, pour mieux dire, dans une parfaite assurance , n'ayant nul doute à cet égard.

Le cas que fait M. de Beaune de l'autorité judiciaire a mieux paru encore dans cette affaire-ci, quand les juges de Tours, pour quelque information, le firent appeler. La réponse fut simple : // n'avait pas le temps. Monsieur le maire n'a pas le temps. Voilà ce qu'il leur fit dire par son garde champêtre, qui est l'homme du maire, comme le maire est l'homme du préfet. Quelle dignité dans ce peu de mots à un tribunal assemblé ! Monsieur le maire n'a pas le temps. C'était comme s'il eût dit : Monsieur le maire est à la chasse, ou monsieur le maire est maintenant dans l'antichambre du préfet ; monsieur le maire fait sa cour; il n'a pas le loisir de comparaître devant les tribunaux. Qu'un maire est grand dans son village] Tout s'empresse à lui plaire; tout tremble à sa parole. Il poursuit, il accable quiconque a le malheur d'attirer son courroux. Il le frappe de son procès-verbal; et si les juges lui demandent des explications, il répond qu'// n'a pas le temps. Après cela, Messieurs, devez-vous être surpris que monsieur le maire de Véretz n'ait pas attendu votre arrêt pour me déclarer condamné 1 II y a plutôt de quoi s'étonner qu'il n'ait pas commencé par me mettre en prison.

J'eusse aimé mieux cela que de m'entendre lire à l'église, au prône, ma sentence d'emprisonnement, flétrissure nouvelle et inouïe, espèce de carcan inventé pour moi seul, exprès par monsieur le maire, qui, de sa propre autorité, ajoute cette peine à la peine portée contre moi. J'eusse mieux aimé qu'il doublât la durée de ma détention, et me tînt, puisqu'il fait ainsi tout ce qu'il veut, six mois en prison au lieu d'un. Père de famille de soixante ans, me voir diffamé, moi présent, en pleine assemblée, devant tous mes amis , mes voisins , mes parents , tous les regards sur moi; me voir noté par le doigt du pasteur, quel affront ! quelle honte ! J'eusse voulu être mort; et quand je sus que cet affront n'était qu'un plaisir de mon-

sieur le maire , que les juges n'avaient pu l'ordonner, je ne vous dirai point , Messieurs , ce qui me vint a l'esprit. J'ai soutenu les cruelles épreuves où m'a mis la haine de monsieur de Beaune , sans que , jusqu'à présent , grâce à Dieu , la prudence m'ait abandonné. Heureusement pour lui , les années m'ont fait sage ; il le sait , et compte làdessus : veuille le ciel qu'il ne se trompe pas , et que ma patience dure autant que ses persécutions I

Tous les gens de loi consultés déclarent cet acte du maire illégal et contraire , non-seulement aux lois, mais aux plus communes notions de police et d'administration , au bon sens. Voilà ce qu'en pensent les gens de loi généralement. Leur chef et le vôtre , Messieurs , dont l'autorité serait grande en cette matière , indépendamment de sa place, monseigneur le garde des sceaux, informé de ce fait, sur le simple récit, refusa de le croire, en disant : Cela est impossible ; et depuis , convaincu par des preuves de la vérité de ce que d'abord il jugeait impossible, il a dit : Cela est incroyable. J'ose vous citer ces paroles et m'en prévaloir devant vous , parce que ces paroles sont mon bien , dans le malheur ou je me trouve , et ont un grand poids , montrant mieux que je ne saurais faire , avec quelle audace M. de Beaune a foulé aux pieds toute justice dans sa conduite à mon égard. Sa conduite , dans cette affaire , a été de tout point incroyable.

Passons sur le serment qui me coûte cinquante francs. Mais son refus d'autoriser la recherche des bois volés à M. Courier, que vous en semble , Messieurs ? Un maire , la seule autorité à laquelle on puisse, loin des villes, recourir contre les voleurs , se faire ouvertement leur protecteur, le fauteur, le receleur, en quelque sorte , d'un vol public et manifeste, d'une suite continuelle de vols, cela est-il croyable? y voyez- vous. Messieurs, la moindre vraisemblance? Puis, cette fantaisie de se dire insulté, quand je vais, malgré moi (je ne le voulais pas, on m'y força) , lui faire une réquisition légale , nécessaire , sur un objet pressant ; cela encore se peut-il croire ? et cette rage ensuite , cette guerre acharnée , ce soin d'ameuter contre moi tout ce qui peut avoir ombre d'autorité dans le département , ce piège préparé d'une feinte douceur, pour me faire souscrire des aveux propres à me perdre ; cette publication, cette amplification de jugement qui me condanme , cette signature du greffier, cet extrait prétendu conforme ; tout cela , non , Messieurs, ne me parait pas possible, et n'est croyable que pour ceux qui en ont été les témoins , ou qui

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