ET TOUTE LA COBRUPTIOX DE >"0S SIÈCLES
Messieurs, c'était aussi pour conserver l'innocence d'un prince enfant, du dernier rejeton d'une race royale , que Massillon élevait sa voix éloquente. Il est triste de penser que si Massillon vivait encore, il se verrait probablement traduit sur les bancs dune cour d'assises!...
Au surplus , ce n'est point une assertion sèche et dénuée de preuves que l'auteur vous présente. Il ne s'est pas borné à censurer les mœurs de la cour : il a justifié sa censure par des faits; sa critique n'est que la conséquence forcée de ces faits ; avant d'attaquer la conséquence , prouvez que les faits sont controuvés.
Voici la triste alternative que je présente à l'accusation. Ou vous niez, lui dirai-je, les faits rapportés dans l'écrit ; et alors les monuments historiques sont là pour vous confondre : ou vous les avouez, mais vous en faites l'apologie ; et alors c'est vous-même qui outragez la morale publique : ou vous les avouez et les condamnez , et vous prétendez cependant que j'aurais dû les taire . parce que les coupables ont siégé sur le trône ou ou près du trône ; et alors , c'est encore au nom de la morale publique que je repousse cette doctrine honteuse. Quoi ! des désordres coupables auront été coTimis, et l'histoire, l'institutrice des peuples et des rois , de\ïa garder le silence ! Quoi 1 l'adultère aura souillé les palais, et vous com-
PROCÈb
manderez , au nom des mœurs , respect pour l'ad altère I il y aura des vices privilégiés ! Des scandales auront un brevet d'impunité; et si, à l'aspect des mœurs outragées , je laisse éclater mon indignation , c'est mon indignation qui sera criminelle ; c'est moi qui aurai outragé les mœurs !
Messieurs , l'Egypte honorait ses rois , mais elle jugeait leur cendre , et le jugement des morts était la leçon des vivants et de la postérité.
Que signifie cette distinction qu'on s'est efforcé d'établir entre l'histoire et d'autres écrits ? La vérité a-t-elle , pour se montrer, des formes privilégiées? existe-t-il un genre d'ouvrages dans lesquels la vérité soit criminelle?
C'est , il faut le dire , c'est la première fois qu'on voit un écrivain traduit devant les tribunaux pour avoir rapporté des faits dont on ne conteste point la sincérité ! C'est la première fois que l'accusation vient nous tenir cet étrange langage : Cela est vrai, mais vous ne deviez pas le dire. Nous avons vu incriminer des doctrines , condamner des opinions ; il nous restait à voir accuser des souvenirs historiques; il nous manquait devoir traîner la vérité devant la cour d'assises !
C'est, dites-vous, attentera lagloire nationale, c'est dépouiller la nation de son plus riche patrimoine.
Ce ne serait plus alors qu'une simple question d'amour-propre national, et non plus une question de morale politique.
Mais est-ce donc flétrir la nation que de flétrir les vices de quelques hommes dont les noms figurent dans son histoire? une nation est-elle solidaire pour tous les individus qui la composent ? Le patrimoine de l'honneur national se composet-il des vices ou des crimes dont elle a été le témoin? Vous nous reprochez d'avoir attenté à la gloire nationale? Ai-je donc essayé d'avilir les trophées de Fontenoi , les vertus de Sully, les lauriers de Racine ! Voilà le patrimoine de l'honneur national ; la France peut revendiquer la solidarité de la gloire ; elle ne revendiquera jamais la solidarité de la honte.
On a plus vivement encore insisté sur le troisième chef d'accusation. Suivons le ministère public sur ce nouveau terrain.
M. Courier s'attache à prouver, comme nous l'avons vu , que le voisinage de la cour est dangereux pour les simples habitants de la campagne. Une des choses qu'il redoute dans le voisinage , c'est la contagion des mauvaises mœurs. Voici , à cet égard, comme il s'exprime :
« Sachez qu'il n'y a pas en France une seule
« famille noble, mais je dis noble de race et d'an- " tique origine, qui ne doive sa fortune aux fem- « mes; vous m'entendez. Les femmes ont fait les « grandes maisons; et ce n'est pas, comme vous « croyez bien , en cousant les chemises de leurs « époux , ni en allaitant leurs enfants. Ce que nous « appelons , nous autres , honnête femme , mère « de famille, à quoi nous attachons tant de prix , « trésor pour nous , serait la ruine du courtisan. «■ Quevoudriez-vousqu'ilfîtd'unedameflbwesto, « sans amants , sans intrigues , qui , sous prétexte « de vertu , claquemurée dans son ménage, s'at- « tacherait à son mari? Le pauvre homme ver- « rait pleuvoir les grâces autour de lui , et n'at- « traperait jamais rien. De la fortune des familles « nobles, il en paraît bien d'autres causes, telles « que le pillage , les concussions , l'assassinat , les « proscriptions , et surtout les confiscations. Mais « qu'on y regarde, et on verra qu'aucun de ces « moyens n'eût pu être mis en œuvre sans la faveur « d'un grand , obtenue par quelque femme ; car, « pour piller, il faut avoir commandements , gou- « vernements , qui ne s'obtiennent que par les « femmes , et ce n'était pas tout d'assassiner Jac- « ques Cœur ou le maréchal d'Ancre , il fallait , « pour avoir leurs biens, le bon plaisir, l'agrément « du roi , c'est-à-dire des femmes qui gouvernaient « alors le roi ou son ministre. Les dépouilles des « huguenots , des frondeurs , des traitants , autres «■ faveurs, bienfaits, qui coulaient, se répandaient « par les mêmes canaux aussi purs que la source. « Bref, comme il n'est, ne fut, ni ne sera jamais, «■ pour nous autres vilains , qu'un moyen de for- « tune , c'est le travail ; pour la noblesse non plus « il n'y en a qu'un, et c'est... c'est la prostitu- « tion, puisqu'il faut, mes amis, l'appeler par « son nom. »
Laissant de côté tous les commentaires plus ou moins infidèles qu'on a faits sur ce passage , et le réduisant à son expression la plus simple, qu'y découvrons-nous? Cette proposition fondamentale, et dont le passage entier n'est qu'un développement : « Que les mœurs des courtisans « sont corrompues. « J'aurais difficilement imaginé que cette proposition fût outrageante pour la morale publique , et que les mœurs des cours dussent être pour nous un objet de vénération. Depuis quand n'est-il donc plus permis de dire, d'une manière générale, que tel vice, tel défaut, tel genre de dépravation règne dans telle classe de la société?
Ici, j'interpelle encore l'accusation. Niez-vous les faits ? J'offre de les prouver. Les avouez-vous T
DE PAUL-LOUIS COURIER
J'ai donc eu raison d'avancer ce que j'ai avancé.
Expliquez-vous enfin d'une manière catégorique. Est-ce pour avoir controuvé des faits que vous m'accusez ? Ce n'est plus qu'une question de vérité historique ; nous pouvons la décider avec des autorités. M'accusez-vous pour avoir dit des vérités fâcheuses à quelques amours-propres? Alors , je vous demande où est la loi qui condamne la vérité , et qui fait du mensonge un devoir de morale publique. Mais du moins expliquezvous : parlez ; qu'on sache ce que vous voulez, ce que vous prétendez. >'iez franchement les faits, ou bien avouez-les franchement, sans vous perdre en vaines déclamations qui ne prouvent rien , si ce n'est votre embarras et votre faiblesse.
Pour moi , je vous dirai que , de tout temps , l'historien , le moraliste, l'écrivain satirique , ont été en possession de censurer les vices généraux , et surtout les vices des cours. Je vous dirai que l'auteur que vous accusez n'a fait que redire , avec moins de force peut-être, ce que mille auteurs estimés avaient dit avant lui. On vous a cité Massillon et Montesquieu; écoutez mîùntenant Mézeray et Bassompierre.
Mézeray parle de l'introduction des femmes à la cour. « Du commencement , dit-il , cela eut de " fort bons effets , cet aimable sexe y ayant amené ' la politesse et la courtoisie , en donnant de vi- « ves pointes de générosité aux âmes bien faites. •< Mais depuis que V impureté s'y fut mêlée, et « que Vexemple des plus grands eut autorisé la « corruption , ce qui était auparavant une belle " source d'honneur et de vertu, advint ux sale « BouBBiEB DE TOUS LES VICES ; le déshonncur