CHEZ LA CO]MTESSE D'ALBANY
achevez-le, c'est l'affaire de deux ou trois coups.
— Quoi? dit-il, n'y a-t-il donc point d'accommodement? et qui vous céderait pour ce siècle-ci la guerre et les sciences, ne quitteriez-vous pas à l'autre les arts, la politesse, le goût? — Bon, Vous voudriez, je crois, faire les choses égales. Non, point de quartier , ou vous signerez que nous l'emportons en tout sur votre Louis XIV, et que quiconque a pu soutenir le contraire est extravagant, ridicule. -^ Vous me croyez abattu, dit-il, vous tne portez le poignard à la visière. Eh bien ! plus d'accord, plus de paix; je reprends tout ce que Je voulais bien vous céder, et je vous soutiendrai mordicus, jusqu'à mon dernier syllogisme, que ce siècle-là est en tout supérieur au vôtre autant que le cèdre àl'hysope. — Dans les sciences? dis-je. — Dans les sciences , dans toutes les sciences, depuis l'astronomie jusqu'à îa croix de par Dieu. — Et dans la guerre? — Oui. — Quelle folie! — Me voilà prêt à vous le prouver a pied et à cheval.
« Vous croyez qu'il se moque , me dit madame d'Albany; mais il est homme à se charger d'une pareille cause. — Pourquoi non ? — Vous allez , lui dis-je, nous faire voir qu'on sait aujourd'hui moins de physique , de mathématiques. — Point du tout ; ce n'est pas là de quoi il s'agit. — Comment? — Non, il n'est pas question d'examiner si nos savants en savent plus que ceux-là , étant venus après eux. Car d'abord, instruits par eux, ilsontsucequeceux-là savaient ;etdepuis, Userait étrange qu'ils n'eussent pas appris quelque chose que ceux-là ignoraient. Les progrès qu'ont fait faire aux sciences les uns et les autres, voilà ce qu'il faudrait voir, et balancer les découvertes.
— Eh ! mais , lui dis-je , ce serait pour n'en pas finir. — Non, reprit-il, les grandes découvertes sont en petit nombre. Les nôtres , celles de nos pères, tout cela serait bientôt compté; et mettant à part ce qu'ils nous ont laissé, à part ce que nous-mêmes avons amassé, on verrait à l'œil que tout notre fonds nous vient d'eux, et que depuis longtemps en ee genre nous acquérons peu ; puis le mérite, qui n'est pas petit, de nous avoir, eux, ouvert la route et aplani les obstacles. — Oh ! ce qu'ils ont fait pour nous, nous le faisons pour d'autres. — Oui , mais c'est le premier pas qui coûte. — Ils moissonnaient, dis-je ; nous glanons. Au reste, ajoutai-je, peut-être avez- vous raison en un sens , et je pense qu'il y am-ait assez à dire pour et contre. — Vraiment, dit madame d'Albany, la matière est belle, et ce serait affaire à vous deux déclaircLr ce point, s'il ne vous man-
quait.... — Quoi ? dit f abre. — Oh ! rien, une misère; de savoir de quoi vous parlez. — Quant à cela , dit-il , ce n'est pas une affaire. J'ai cru longtemps aussi qu'on n'était point docteur sans prendre ses degrés, et que pour parler des choses il les fallait connaître; mais je vois tous les jours tant de gens raisonner des arts sans en avoir la moindre idée, et en faire de gros livres, et en tenir école, que, ma foi, je ne veux plus être ignorant sur rien, et je vais tout à l'heure vous parler de la guerre en amateur éclairé. Cai* je me doute que c'est là où vous m'attendez. — Vous soutenez donc , lui dis-je , la gageure jusqu'au Ix)ut ? — Hautement. — Allons , voyons comme vous vous en tirerez. — Oui, dit la comtesse, voyons, parlez-nous de batailles.
« Il fut un moment à rêver debout contre le mur de la fenêtre, regardant vers Capri, et à quelques mots que nous lui dîmes il ne répondait rien ; puis revenant à nous : Il faut d'abord, dit-il, établir la question. — Quelle question? lui disje; il n'y a point de question. Vous vous mettez en tête de soutenir qu'aujourd'hui nous sommes moins guerriers qu'on ne le fut sous Louis XIV; appelez- vous cela.... — Oui, voilà ce que c'est, nous sommes moins guerriers; voilà ce que je veux démontrer. Or, qu'est-ce que guerriers?
— Guerriers , dis-je , ce sont les gens qui font la guerre. — Ainsi, dit-il, les plus guerriers seraient ceux qui font le plus la guerre? — Assurément.
— Non , reprit-il , ce n'est pas là la question ; ai-je raison de la vouloir déterminer exactement ? Rien n'est si rare que de s'entendre et de savoir de quoi l'on dispute. Rappelez-vous donc qu'il s'agit de la gloire du siècle , qui consiste non à faire beaucoup la guerre, mais à la bien faire; hé? — Sans doute. — Car, ajouta-t-il, si vous me disiez, dans notre première discussion , qu'on peint plus à présent que du temps du Poussin , j'en demeurerais d'accord ; mais non pas si bien ; et que l'on écrit davantage , sans contredit ; mais de quelle façon? voilà le point. Or, il en va de même de la guerre à mon avis. — J'entends bien, dis-je; vous prétendez qu'on la faisait alors mieux, avec plus de science et d'habileté qu'aujourd'hui.
— Justement.
« Madame d'Albany riait, et elle lui dit : Après cela vous nous conterez vos campagnes , vos sièges, vos bâtai 1 les ; car, pour parler de ces choses-là, il faut bien que vous en ayez quelque expérience.
— Je ne crois pas , dit-il , quant à moi, cette nécessité. — Quoi ! vous connaîtrez qui fait mieux ou plus mal la guerre, sans l'avoir jamais faite,
CONVERSATION
sans être du métier! — Fort bien. Ne puis-je juger les acteurs à moins d'être acteur moi-même ? etdelapièce,n'oserai-jeen dire mon avis si je n'ai composé? Mais vous, Madame, je vous prie, fitesvous jamais la cuisine? — Non, dit-elle, qu'il me souvienne, — Eh bien ! à table , l'autre jour, chez madame votre sœur, vous déclarâtes son cuisinier le meilleur de Naples et du royaume. N'ayant jamais pratiqué l'art, vous prononçâtes hardiment sur le mérite de l'artiste; et en effet à l'œuvre on connaît l'ouvrier, sans qu'il faille être pour cela immatriculé dans la profession. Enfin on faisait mieux la guerre en ce temps-là; et voici comme je le prouve. — Un moment , dis-je , répondezmoi. Pourquoi fait-on la guerre? — Pourquoi? — Oui , quel est le but qu'on se propose en faisant la guerre? N'est-ce pas de battre l'ennemi? — Sans doute. — Et de le dépouiller? — Fort bien.
'< En quinze jours nous battons plus d'ennemis, et faisons plus de conquêtes qu'on n'en eût su faire en cent ans alors. — Un moment, me dit-il , à mon tour. Quel est le but du jeu? de gagner, si je ne me trompe ? — Oui. — Eh bien ! de deux joueurs jouant séparément contre différents adversaires , l'un gagne dix sous , l'autre dix louis ; et le premier qui gagne dix sous a joué trois heures durant , le second trois minutes ; en trois coups il a donné le mat, et gagné dix louis. Lequel joue le mieux? — C'est selon, dis-je. — Comment selon ? y pensez- vous ? Dix louis en trois minutes, et dix sous en trois heures? — Mais dis-je, si l'homme aux dix louis a eu affaire à une mazette? — Ah! voilà ce que c'est! Dans vos guerres vous avez affaire à des mazettes qui vous laissent conquérir des royaumes en quinze jours; et en quinze ans alors à peine gagnait-on quelque place. Qu'est-ce à dire, sinon qu'alors on se battait , la partie se défendait ? Alors étaient les grands joueurs , alors se faisaient les beaux coups. Si on perdait à Malplaquet , on prenait sa revanche à Oudenarde. L'échec de Ramillies se réparait à Denain. C'était au plus habile. Aujourd'hui que voit-on , des marauds qui dépouillent quelque enfant de famille.
« Il dit autre chose encore.... Vos courses de Paris à Vienne.... On abandonne plutôt la capitale maintenant qu'alors on ne reculait un pas sur la frontière.... L'honneur en ce temps-là , aujourd'hui le butin.... Et puis il ajouta, dont je me souviens bien : Voulez-vous que je vous dise? On pille , on massacre aujourd'hui , on ravage beaucoup plus qu'alors; mais certainement on se bat moins.... Car la guerre , qui avait autrefois deux
parties, l'attaque et la défense, n'en a plus qu une maintenant; et s'il y eut jamais un art de s'égorger, la moitié en est perdue. — Assurément, dit la comtesse, ce n'est pas faute qu'on l'exerce. Pour moi j'aurais cru tout le contraire; c'était l'art que j'imaginais le plus perfectionné de nos jours. « Mais, Madame, dis-je , remarquez-vous qu'il doute même s'il y a un art de faire la guerre ? — Comment? — Demandez-lui plutôt. Et le voyant sourire : — Mais , dit-elle, il y en a tant de livres. — Oh ! il y a , dit-il , des livres de théologie , et même des livres de magie. Cependant je ne crois pas plus à l'une qu'à l'autre. — Et qu'est-ce donc que la tactique, la fortification, la castramétation ? — Que je meure si j'en sais rien ! Oh bien ! je le sais , moi , et je m'en vais vous le dire, dit madame d'Albany. La tactique, c'est l'art de ranger des soldats selon certaines règles, pour donner des batailles. En un mot, c'est l'art de se battre. — Et sans cet art , dit-il , on ne se battrait point? Oh ! la bonne science 1 ajouta-t-il , et bien nécessaire 1 car comment ferions-nous, je vous prie, pour nous entre-tuer, si de grands hommes ne nous en montraient la méthode? — Tout ce qu'il vous plaira; mais elle existe enfin cette méthode , cette science , vous ne le sauriez nier. — Écoutez, dit-il : je veux croire , puisque tout le monde l'assure , qu'il y a un art de la guerre; mais vous m'avouerez que c'est le seul qui ne demande point d'apprentissage. C'est le seul art qu'on sache sans l'avoir appris. Dans les autres, il faut de l'étude et du temps : on commence par être écolier; mais dans celui-ci on est d'abord maître , et pour peu qu'on y apporte des dispositions, on fait son chef-d'œuvre en même temps que son coup d'essai. — Expliquez-nous ceci, dit madame d'Albany; car votre idée est étrange , ou je ne vous comprends pas. — Eh quoi ! dit-il, moi, par exemple, quand j'ai voulu être peintre , je ne me suis pas mis à peindre tout d'un coup. Il me fallut d'abord apprendre le dessin; je dessinai d'après la bosse, je dessinai d'après nature. Mais, avant d'en venir là , combien de temps croyez-vous que je demeurai à faire des yeux et des oreilles , des pieds , des mains , une demi-figure , puis une figure entière? Et venu là, nouveau travail ; nouvelles études d'après le modèle vivant. Que d'application ! que de patience 1 que de difficultés 1 et je n'avais pas encore commencé à peindre ! Enfin je peignis, fort mal d'abord, ensuite moins mal, puis un peu mieux. Au bout de trente ans finalement , je siii oeintre tel que j'ai pu l'être, et quand j'étudi