‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 177 sur 203 · CHEZ LA COMTESSE D'ALBANY · texte numérisé non relu

CHEZ LA COMTESSE D'ALBANY

rais mon art encore trente années, je ne saurais jamais autant qu'il m'en resterait à apprendre. Or, voilà ce que je veux dire : dans ce grand art de commander les hommes à la guerre, la science ne vient pas comme cela peu à peu , mais tout a la fois. Dès qu'on s'y met , on sait d'abord tout ce qu'il y a à savoir. Un jeune prince à dix -huit ans arrive de la cour en poste , donne une bataille, la gagne , et le voilà grand capitaine pour toute sa vie, et le plus grand capitaine du monde. — Qui donc"? demanda la comtesse; qui a fait ce que vous dites là ? — Le grand Condé. — Oh ! celui-là c'était un génie. — Sans doute, dit-il; et Gaston de Foix ? L'histoire est pleine de pareils exemples. Mais ces choses-là ne se voient point dans les autres arts. Un prince, quelque génie qu'il ait reçu du ciel , ne fait point tout botté , en descendant de cheval, le Stabat de Pergolèse, ou la sainte Famille de Raphaël.

« Voulez-vous, lui dis-je, qu'un prince soit peintre ou maître de chapelle? — Non, dit il; Dieu me garde d'avoir cette pensée, Molière l'a dit, je m'en souviens : La coutume chez nous ne veut pas qu'un gentilhomme sache rien faire; à plus forte raison un prince. Mais ces gens, qui ne savent rien faire, savent faire la guerre, n'est-ce pas ? — Assurément , et mieux que d'autres. — Oh 1 pour mieux , c'est une autre affaire. J'ai vu

Des gens de tout métiers, de tout poil, de tout âge,

comme dit la Fontaine, endosser le harnois et se trouver guerriers sans y avoir jamais pensé. J'ai vu des peintres , de mes camarades à moi , jeter là la palette et conduire des troupes à la guerre comme s'ils n'eussent fait autre chose de leur vie. Je doute qu'il y ait un maréchal qui ne se trouvât embarrassé , si l'empereur lui commandait un tableau d'histoire. Je crois, lui dis-je, comme vous, que peu s'en acquitteraient bien , et vous seriez apparemment dans la même peine si on voulait vous obliger à commander un corps d'armée. — Peut-être. — Quoi , vous en doutez ? — Mais c'est qu'en effet il y a une grande différence. — Et quelle? — Le maréchal est sûr de ne pouvoir faire un tableau. Il n'a pas besoin d'essayer ; mais moi , je ne puis être sûr, avant d'en avoir fait l'épreuve, si je ne commanderais pas bien. — Pourquoi, dis-je, sauriez-vous moins que lui ce que vous pouvez faire , ou lui mieux que vous de quoi il est incapable ? — Ah ! c'est qu'on n'a jamais vu un général peindre , au lieu qu'on a vu commander des peintres, et des gens d'autres professions , ou même sans profession , au-dessous

desquels je n'ai pas l'humilité de me placer, et je ne crois pas qu'on soit tenu d'être si modeste.

« Tout de bon, dit madame d'Albany, vous vous mettriez demain à la tête d'une armée ? — Je n'irais pas , dit-il , m'offrir ; mais si on m'en priait. . .

— Vous vous y prêteriez ? — Et comment m'y refuser ? j'aurai beau dire que je suis peintre, pauvre diable, sachant dans mon métier peutêtre quelque chose, hors de là quoi que ce soit, on me répondra que les princes qui ne savent rien du tout font ce qu'on exige de moi, et que ce que fait bien un prince , tout le monde le peut faire. Dire que je n'ai lu de ma vie une ligne de leur tactique , ni vu seulement la parade , mauvaise excuse que cela. Messieurs tels et tels, vivants ou morts depuis peu, sans en avoir plus de pratique, ni d'étude que vous , ont pris de ces commandements , et s en sont acquittés avec l'applaudissement universel : que répondrai-je ?

« Mais enfin, repartit madame d'Albany, il y a des règles à la guerre, et ces règles-là il les faut savoir. — Voulez-vous, Madame, que je vous dise là-dessus ma pensée ? J'ai peur qu'il n'en soit de la guerre comme du langage. Il y a des règles pour parler, et ces règles font un art qu'on appelle la grammaire. Or, on a remarqué que les maîtres dans cet art , et tous ceux qui s'étudient à parler régulièrement, parlent plus mal que les autres. — Justement, dit-elle, et les princes et les gens de cour, qui ne savent point ces règles , sont ceux qui parlent le mieux ; et voilà comme ils font la guerre. — Sans savoir ce qu'ils font, reprit Fabre. — Comme M. Jourdain de la prose.

— Ce qu'on pourrait vous dire, Madame, c'est que, dans la vérité, le langage de la cour. . . — Quoi? allez-vous encore me disputer cela , et avez- vous résolu de ne nous rien accorder ? Expliquez-nous plutôt pourquoi, s'il est si commun de voir des gens faire la guerre sans l'avoir apprise, et si c'est une chose si aisée, pourquoi il y a si peu de grands capitaines. — Mais, Madame , de fait, y en a-t-il si peu ? Comptez dans chaque siècle les sculpteurs et les peintres; je dis les bons, ceux dont les ouvrages se peuvent regarder deux fois ; comptez les poètes , vous en trouverez de loin en loin, à certaines époques rares et fortunées, quelques-uns, en quelque coin de l'Europe. Car, des quatre parts de la terre , trois sont stériles pour les arts , et le sol à cet égard le plus favorisé de la nature est dix siècles sans rien produire. Dix siècles se passent sans qu'on voie un peintre, un écrivain passables. Mais de grands généraux , il y en a toujours en tous temps, en tous lieux.

CONVERSATION

— Mon Dieu ! dis-je , au contraire , il n'y en a jamais qu'un. Vous ne verrez nulle part dans l'histoire deux conquérants contemporains; et sous Alexandre il y avait plusieurs grands peintres, plusieurs sculpteurs, poètes, orateurs excellents; mais il n'y avait qu'un Alexandre. — Que ditesvous? Il y en avait mille auxquels il ne manquait ({uune armée; et son secrétaire même qui n'était point soldat , qui ne portait en campagne que la plume et l'écritoire, se trouva grand capitaine sitôt que Dieu le voulut, et battit les Cassander, les Polysperchon et tous les traîneurs de sabre. Allez, il y avait dans l'armée d'Alexandre cent officiers capables de la commander comme lui, et hors de l'armée mille individus ayant eu eux, sans le savoir, tout ce qui fait les Alexandre. — Et croyez-vous, dis-je, qu'il n'y ait pas mille gens ignorés qui possèdent toutes les qualités propres à faire un grand peintre ? — Sans doute il y en a, dit-il, mais beaucoup moins que de ceuxlà dont on ferait de grands généraux. — Et à quoi le voyez-vous ? — Parbleu, cela est clair. La moitié des gens qui se battent sont vainqueurs et grands guerriers. De deux généraux opposés l'un battra l'autre, et sera grand ; c'est laffaire d'une heure. Combien peu, de tant de gens qui s'appliquent aux arts , parviennent en toute leur vie à la médiocrité ! L'étude donne les talents , le hasard les commandements; mais vingt ans d'étude ne font pas toujours un bon peintre, chaque jour de bataille fait un grand général ! — Sur ce pied-là , dit la comtesse , nous en devons avoir bon nombre ; que d'exagération ! — Vraiment, reprit-il, j'ai tort; non-seulement la moitié, mais tous sont d'étoffe à faire des héros , et la fortune manque à plusieurs, le mérite à aucun. — J'entends; selon vous on s'élève toujours par la fortune, jamais par le mérite. — Franchement, dit-il, le mérite a fort peu de part à tout cela. Un homme naît grand , ou on le fait grand , sans que le mérite s'en mêle. David n'est pas né peintre, et perèonne ne l'a fait peintre; il s'est fait lui-même ce qu'il est : à cela il y peut avoir du mérite. En un mot, on est général sitôt qu'on a une armée; on a une armée dès qu'on est fils de Philippe, ou gendre de Pompée, ou ami de Sylla, et on gagne des batailles. Est-on peintre dès qu'on a une toile et des couleurs, et peut-on faire un tableau? N'y va-t-il que d'être parent de David ou de Canova, pour tenir un rang dans les arts? — Mais aussi, dit-elle, est-ce tout d'avoir une armée? — Si ce n'est pas tout, c'est beaucoup; car après cela il n'y a plus qu'une bataille a gagner.

et la fortune se charge encore de cette partie-là; mais pour qu'un homme soit peintre, il y faut plus de façon; cela ne se donne pas en dot ni ne se lègue par succession. Jamais le pinceau du Titien ne fut un héritage ; Raphaël ne dut rien au bon plaisir de Michel-Ange; il eût servi de peu à Lysippe d'épouser la sœur de Scopas ou la fille de Praxitèle. Pour parvenir au comble de la gloire de son art, ni alliance, ni parenté, ni naissance , ni faveur ne le pouvaient dispenser d'un seul des degrés nécessaires de ce pénible apprentissage; et, pâlissant sur le modèle, encore eût-il perdu ses veilles comme tant d'autres, si le ciel ne l'eût doué d'une âme capable de sentir les beautés naturelles ; car il faut tout cela : une exquise sensibilité et un travail opiniâtre, un enthousiasme de génie et une patience à l'épreuve des difficultés, une conception vive et prompte et une lente méditation, tout ce que peut joindre l'étude à une heureuse nature, assemblage plus rare que la fortune et les commandements; et voilà pourquoi si peu d'hommes excellent dans les arts, tandis qu'il y a un grand général partout où l'on se bat. — C'est là que vous en revenez toujours, dit la comtesse. — Et notez bien, poursuivit-il, remarquez encore ceci, de grâce. Ce général n'a qu'un adversaire; celui-là, vaincu par adresse , par ruse , par force ou par hasard, lui livre le prix. Tous ses compagnons sont ses instruments, agissent par lui et pour lui, confondent leur gloire dans la sienne. Mais, pour un artiste , autant de camarades , autant de rivaux qu'il doit combattre tous ensemble et séparément, à armes égales, sans fraude, sans supercherie, et s'il sort vainqueur de cette lutte , il n'a encore rien fait; on lui oppose les anciens, toujours présents et vivants dans leurs ouvrages , pour lui disputer la palme avec tout l'avantage que donne une gloire établie. Car enfin , une bataille ne se rapproche point d'une bataille. Les victoires passées ne font nul tort à celles d'aujourd'hui; au contraire, la dernière efface toujours toutes les autres : Pharsale fait oubUer Arbelles, et au jour de Cerisoles on ne se souvient plus de Marignan. Mais , que Canova envoie une figure à Paris , elle y trouve l'Apollon , le Laocoon, le Gladiateur. Sa besogne est mise à côté de celle d'Agathias, mort il y a deux mille ans; et chacun peut, d'un coup d'oeil, juger qui des deux a mieux fait. Non-seulement ses contemporains , mais tous les siècles passés lui disputent le triomphe. — En vérité , dit la comtesse , je ne sais pas s'il impose; mais il parle sur la chose comme

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v'j/ avail raison. Qu'en peusez-vous? me dit-elle.

— Moi? Madame, je vois que le monde est bien sot d'honorer tous ces gens qui gagnent des batailles et soumettent des provinces , et de ne pas voir que la gloire, l'estime, l'admiration publique appartiennent de droit aux peintres et aux poètes. Voilà de beaux héros, vraiment, que ces César et ces Alexandre, pour être ainsi célébrés et divinisés ; parlez-moi d'un homme qui fait des tableaux de chevalet ou des rimes redoublées. Quel tort on vous fait là, messieurs! Cela crie vengeance ! — Ne vous fâchez pas , me dit-il ; tout va mieux que vous ne pensez , et les artistes ni les poètes n'ont pas tant à se plaindre de l'injustice des hommes ; car, travaillant pour la gloire, ils en ont de reste , et sont mieux pai'tagés à cet égard que les conquérants. — Comment ? mécriaije, surpris d'une pareille assertion. — Oui, vous et bien d'autres, dit-il, vous prenez le bruit pour de la gloire. — Oh ! nous savons faire celte distinction. — Mon Dieu, non, vous ne la faites point. Vous croyez ( quand je dis vous, c'est la plupart des gens ) qu'un homme dont ou parle beaucoup a beaucoup de gloii*e. — Selon, dis-je, comme ou en parle. — Et ce fut là, continua-t-il , la dispute de Boileau et du prince de Conti. Vous savez ce trait? — Non, je pense. — Boileau était dans le carrosse du prince de Conti, et on parlait de cela justement, de la gloire des lettres et des arts, que le prince rabaissait fort, faisant cas seulement de celle qui s'acquiert par les armes. Chacun, comme vous croyez bien, fut de l'avis de Son Altesse. Boileau seul , peu courtisan , soutint et par vives raisons prétendit prouver que la gloire d'Homère égalait celle d'Alexandre. Ladessus un homme passant , le prince l'appelle , et lui demande : Mon ami , dites-moi qui était Alexandre ? — Un grand capitaine, Monseigneur.

— Et Homère, qui était-il? — Ma foi. Monseigneur, je ne sais. — On se moqua du pauvre Boileau. Vous voyez que le prince prenait pour de la gloire le bruit des conquêtes d'Alexandre, et triomphait de ce que cet homme en avait oui

[uelque chose, n'ayant de sa vie entendu le nom du poète. Mais , Monseigneur, demandez-lui qui est le bourreau de Paris, il vous le nommera sur-le-champ ; et qui est le premier prédicateur de la cour, il ne saura que vous répondre. Est-ce que le bourreau a plus de gloire , et préféreriezvous sa renommée à celle du révérend père Bourdaloue ? Voilà ce que put dire Boileau. Il avait trop de sens pour juger autrement de ces choseslà. Il se connaissait en gloire . non pas seulement

en poésie, et il faisait, lui, peu de cas de celle d'Alexandre. H le traitait de fou , d'enragé : vous rappelez-vous ces vers? Qui, traînant après soi les horreurs de la guerre, — oui, oui, de sa vaste folie.. . . — C'est cela, — remplit toute la terre; mais

s'il parle de Racine : Eh gui, voyant un jour :

conmient est-ce qu'il dit? ne bénira d^ abord le siècle fortuné.... — Ah ! il étaitpoète. — D'accord.

— Vous êtes orfèvre ^monsieur JosseP — Mais les âges suivants ont trop bien confirmé ce jugement de Boileau pour que l'on en puisse appeler ; et sa prédiction s'accomplit chaque jour sur nos théâtres , ou tout Paris applaudit les pièces de Raciiie. Chaque jour on bénit le siècle qui vit naître ces pompeuses merveilles. Le siècle qui vit les carnages d'Arbelles et d'Issus, s'avisa-t-on jamais d'en bénir la mémoire ? Et regrette-t-on qu'Alexandre n'ait pas vécu plus longtemps pour donner d'autres batailles , comme on pleure que Racine ait refusé à la scène de nouveaux chefsd'œuvre après Athalie ? En un mot , qu'est-ce que la gloire ? — La gloire ? dis-je : pour en trouver la juste définition , il y faudrait penser un peu. — Oh! dit la comtesse, la voici toute trouvée, la définition; et elle prit un livre près d'elle, et tournant quelques feuillets : c'est du Montaigne, nous dit -elle ; et elle lut : La gloire est C approbation que le monde fait des actions que nous mettons en évidence. Et Fabre là-dessus : — Eh bien I est-ce cela ? Vous paraît-elle exacte cette définition ? Et comme je fis signe que je m'en contentais : — Voyons donc à présent , dit-il , qu'approuve davantage le monde, la guerre ou la poésie? — On approuve l'une st l'autre en sou temps. — Mais , répliqua-t-il , en tout temps oo approuve les vers , pourvu qu'ils soient bien faits , comme ceux de Racine ou de Boileau; qu'en dites-vous ? — Sans doute. — Et les peintures comme celles de Raphaël , les statues telles que l'Apollon, nesont-ce pas là des choses qu'on approuve toujours? — Belle demande. — Et partout?

— J'en demeurai d'accord. — La guerre, poursuivit-il , bien faite , conmie la faùsaient Alexandre et César, l'approuve-t-on toujours? — Je ne répondis pas d'abord. — Que vous en semble"? — Eh ! mais, lui dis-je, c'est selon. — Selon quoi? — Selon qu'elle est ou juste ou injuste , et encore selon l'intérêt que chacun y peut avoir. — Vou'. dites bien , me répondit-il ; car, par exemple , ceux quelle ruine , et le nombre en est infini , ne l'approuvent nullement. Les orphelins, les veuves , les parents à qui elle arrache im fils en âge de payer les soins paternels; enfin les pères.

CONVERSATION

les mères, les femmes , les enfants, voilà comme vous voyez une bonne partie du monde , sans parler des marchands, laboureurs, artisans, qui n'approuvent point la guerre, quelque bien qu'on la fasse. Aussi , à dire vrai , les connaisseurs sont rares. Tandis qu'il y aura peut-être quelques tacticiens qui s'écrieront, à la lecture d'une relation : Oh la belle bataille! le beau siège! tout le reste du genre humain , noyé dans les pleurs chargera d'exécration l'auteur de la bataille ou du siège. Voilà l'approbation qu'on donne à la plus belle guerre.

« Avec tout cela , dis-je, il y a des guerres justes ; vous ne le nierez pas. — Quoi ! dit-il , elles le sont toutes. Il n'y en a pointqui ne soit juste d'un côté et injuste de l'autre. — Eh bien ! la guerre juste on l'approuve. — Vous ne m'entendez pas, dit-il. Nous parlons de la gloire des guerriers. La gloire, en ce genre, c'est de tuer beaucoup. C'est cela qui fait le héros à tort ou à droit , il n'importe ; et celui qui perd la bataille n'est jamais qu'un misérable, eût-il toute la raison du monde. Le vainqueur seul est le grand homme, et le plus grand homme est celui qui tue davantage : car ce ne serait rien d'avoir tué quinze ou vingt mille hommes, par exemple. Avec cela on est à peine nommé dans l'histoire. Pour y faire quelque figure , il faut massacrer par millions. Or, ces boucheries-là, quelque belles, quelque admirables qu'elles soient , au dire de ceux qui s'y connaissent , le monde, pour user des termes de Montaigne, les approuve peu, généralement.

« Nous lui témoignâmes quelque doute que cela fût vrai. Car on admire , disions-nous, beaucoup plus les conquérants que les rois bienfaisants, «t la comtegse ajouta qu'il n'y avait point d'homme qui n'aimât mieux être Alexandre que Titus. — Il se peut , et je le crois comme vous , répondit Fabre; peut-être aussi admire-t-on plus un fameux brigand , qu'un sage magistrat. Cependant on approuve le juge qui fait pendre le brigand. Enfin vous et moi, me dit-il , nous approuvons plus Raphaël d'avoir bien peint la Madone et l'enfant Jésus, que César d'avoir égorgé trois millions d'hommes en sa vie ; et le monde est, ce me semble, assez de notre avis. Il se fait tous les jours des massacres qui valent bien ceux de César, mais le monde y prend peu de plaisir, et divinise des ouvrages bien au-dessous de ceux de Raphaël. Si les vœux de la terre y faisaient quelque chose, on verrait moins de Césars et plus de Raphaels. En doutezvous ? c'est qu'on approuve la besogne de ceux-ci, uon de ceux-là ; et pour en venir aux exemples , [

continua-t-il , Alexandre, dont nous parlions, c'est le coryphée des destructeurs de l'espèce humaine; nul ne l'a surpassé dans cet art. Les guerres d'Alexandre en son temps, pensez-vous qu'on les approuvât? — Tout le monde, non. — Comment, tout le monde? Et de qui croyez-vous qu'elles fussent approuvées? Des Perses qu'il exterminait? il n'y a pas d'apparence. Des Grecs qu'il massacrait à Thèbes ? Des Macédoniens à qui sa gloire coûtait leur sang , leurs enfants et le produit le plus net de leurs héritages? Mais non; de ses compagnons peut-être , des chefs de son armée qui périssaient victimes de ses extravagances ou punis de les avoir blâmées? A celui qui lui conseillait de faire enfin la paix, vous savez ce qu'il répondit : Oui, si j'étais Parménion, c'est-à-dire, si j'étais un homme; mais je suis un héros, il me faut du carnage; tout autre passetemps est indigne de moi, et je veux m'y divertir tant que je trouverai des villes à saccager, des champs à ravager, des gens à égorger. Pensez, je vous prie, comme cette rage plut au général Parménion , qui eût bien voulu jouir un peu de sa nouvelle fortune à Pella , et comme il goûta le projet de s'en aller subjuguer l'Inde et la Libye, Ce que Roileau appelle folie dans Alexandre, alors on le nommait autrement, et personne, croyezmoi , n'approuvait ses fureurs , non pas même ceux qui en profitaient.

« Voyant qu'il s'arrêtait et nous regardait pour connaître ce que nous pensions : Il y peut avoir, dis-je, à cela quelque chose de vrai. — Or, dites moi , reprit-il , les poèmes de Racine , les tableaux du Poussin , ou du temps d'Alexandre les peintures d'Apelle , les sculptures de Lysippe , furent approuvées des Grecs, des Macédoniens, des Perses également. Étrangers, citoyens, alliés ou ennemis , tous d'un commun accord louèrent ces ouvrages et leurs auteurs. Si cela n'est écrit , il est probable au moins. Eh ? — Je n'en fais nul doute. — L'approbation du monde, ou la gloire, selon Montaigne , était donc pour ceux-ci et non pour Alexandre. Que vous en semble? — Mais vraiment.... — Et eux , des millions de bras ne s'armèrent point pour les aider à se faire un nom. Point de gens à cheval , point de phalanges à leur commandement : seuls, sans bouleverser l'Europe et l'Asie, sans piques ni épées,ils ont forcé le monde à les admirer. Encore, ajouta-t-il, ceux-là dont la renommée coûte si cher au genre humain, que laissent-ils après eux? un bruit, un souvenir mêlé avec celui de désastres fameux ; mais rien qui soit proprement d'eux ; nul monument ,

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