MÉNÉLAS, APRES LA FUITE D'HÉLÈNE
prhiccs, d'avoir une maison pleine d'or et d'airain, des chars, des troupeaux innombrables, des milliers desclaves et cinquante villes qui lui font dos présents; il faut que la Grèce marche sous ses ordres , que princes et peuples quittant leurs foyers servent de cortège aux Atrides. Il va faire voir à l'Asie combien de rois lui obéissent , et nous, nous allons mourir inconnus pour la gloire d'Agamemnon. >'ous demanderons Hélène à Troie ; mais y sera-t-elle encore quand nous arriverons ? Thésée l'eut avant Ménélas , auquel Paris l'a dérobée : croyez-vous qu'elle lui demeure , et qu'un adultère fixera celle que n'ont pu retenir ni le toit paternel ni le lit conjugal ? De longtemps nous ne reviendrons , s'il nous la faut suivre partout où l'emporteront ses folles amours. Et que n'attendons-nous que la même inconstance qui cause sa fuite produise son retour ? Un amant l'emmène, un autre la ramènera. Qui sait même si , de main en main , quelque jour elle ne reviendra pas dans celles de sou époux , sans armer pour cela l'Europe et l'Asie ?
Mais tous ces discours touchaient peu ceux qui désiraient la guerre, et qui l'emportaient par le nombre; ils ne manquaient pas non plus de raisons ni de paroles pour soutenir ce parti. C'est de nous, disaient-ils, que triomphe Paris en emportant nos dépouilles; c'était pour ce Phrygien que nous donnions à Hélène des voiles, des bijoux, des esclaves, sans parler de ce nombre infini de bœufs et d'agneaux que nous avons menés chez son père. Si les plus puissants de nos rois reçoivent de tels affronts, à quoi ne doivent pas s'attendre les autres? Ces barbares croiront aisément que la Grèce a plus d'une Hélène ; et qui se flattera de conserver sa femme ou sa fille, lorsqu'on aura vu la fille de Tyndare enlevée impunément au frère d'Agamemnon? Mais tant de nations , tant de rois , faire la guerre pour une femme! Voilà ce que l'on nous dit. Quoi! un arbre coupé sur des terres contestées, un sanglier poursuivi, une cavale égarée, mettent deux peuples en armes , et nous n'oserions avouer que nous combattons pour Hélène ! Encore , de ces guerres acharnées qu'on se fait ainsi de ville a ville, que rapporte-t-on chez soi? de misérables dépouilles , un bétail expirant , quelques chétives esclaves. A Troie, dieux immortels! quel butin nous attend ! Là se trouvent entassés l'or, l'airain, les étoffes précieuses , et tant d'autres choses que nous ne pouvons même imaginer; car ils ont l'usoge de mille biens inconnus chez nous; mais, pour en juger, que n'avons-nous pas vu sur ce
vaisseau plus riche à lui tout seul que la Grèce entière !
Ils parlaient de cette sorte dans les assemblées. Hors de là ce n'était que projets de départ et de débarquement ; on calculait combien de vaisseaux la Grèce pouvait assembler, d'où et quand il faudrait partir, combien de temps on serait en mer, combien à prendre la ville, et déjà plus d'un j)ensait en revenir qui ne devait pas même y arriver. Véritablement, disaient quelques-uns, il y a loin d'ici à Troie ; mais puisqu'un vaisseau y va, mille peuvent y aller. Ajax disait : Nos pères l'ont prise sous Hercule. Et Diomède ajoutait : Nous sommes meilleurs guerriers que nos pères.
La plupart se trouvant dans ces dispositions , la guerre eût été bien déclarée ; mais Ulysse fit remarquer qu'il était inouï qu'on eût décidé une affaire de cette importance sans consulter les vieillards. Car, après tout, pourquoi tant de précipitation? Nous ne pouvons rien entreprendre avant la saison favorable. S'il s'agissait de quelque chasse, de jeux qu'on voulût célébrer, nous écouterions nos anciens, nous suivrions les avis de ceux qui ont acquis avec le temps la connaissance de ces choses ; et pour aller si loin , à travers tant de mers , chercher une guerre dont l'issue peut être fatale à toute la Grèce , nous ne prenons aucun conseil !
Malgré la fougue de cette jeunesse qui n'avait de pensée que pour la guerre, Ulysse pourtant fut écouté. Ou convint que ce qu'il disait était conforme à la raison et à l'usage de tous les temps; il fut résolu dune commune voix qu'oc assemblerait les vieillards le plus tôt possible. Philoctète, Ulysse, Eumèle, Antiloque et plusieurs autres, allèrent quérir leurs pères, et .partout où l'on connaissait des hommes que l'expérience et le don de la parole rendaient propres au conseil , on envoya des hérauts leur dire de venir à Argos. Ceux des lieux voisins tardèrent peu; il fallut attendre les autres. Mais dès que Nestor et Pelée furent arrivés , on se mit à délibérer : alors on vit dans l'assemblée une grande contrariété de sentiments et de volontés; car les vieux étaient tous d'avis de laisser Ménélas et son frère démêler eux seuls leur querelle avec le Troyen. Les serments faits par des amants dans l'ivresse de la passion leur semblaient de faibles motifs pour envoyer de là la mer toutes les forces de la Grèce ; étant d'ailleurs chose assurée que de tels, serments ne vont jamais jusqu'aux oreilles des dieux. Mais les jeunes gens ne pouvaient souffrir ce langage,