APRÈS LA FUITE D'HELENE
îuasive, et on sait que Minerve l'aime. Nous en avons vu des preuves en mille occasions : quand nous étions tous dans le palais de Tyndare prétendant à la main de sa fille, si nous ne mîmes pas vingt fois l epéeà la main , si tant de guerriers rivaux se séparèrent siuis qu'il y eût du sang répandu, la prudence d'Ulysse en fut cause. Avec lui je ne connais pas d'entreprise qui ne puisse réussir, point d'obstacles insurmontables, ni de malheurs sans remède.
Cette demande parut juste, et tout d'une voix on nomma Ulysse pour accompagner Ménélas, quoiqu'il ne fût pas présent; car étant allé à Ithaque chercher son père, il y était resté, laissant partir ensemble Laërte et Mentor. Eux à leur retour lui apprirent ce que l'assemblée avait décidé; nouvelle qui le mit fort en peine, car il ne pouvpit se résoudre à quitter Ithaque, où trop de choses lui tenaient au cœur. Alors il se repentit d'avoir empêché les Grecs de déclarer tout d'un coup la guerre. Car il eût fallu, se disait-il, bien du temps pour se préparer à une si grande expédition ; et qui sait , dans cet intervalle , ce qui aurait pu arriver ? au lieu que maintenant il faut partir ! J'ai hâté moi-même ce que je voulais éloigner.
L'esprit plein de ces pensées, il alla hors de la ville, à un endroit où il y avait un autel de Minerve avec un petit bois de peupliers quil avait plantés autour de cet autel. Là, levant les yeux au ciel avec un soupir : Trompeuse déesse , dit-il , tu me promis, quand j'épousai la fille d'Icarius,que je serais riche et heureux entre tous les Grecs , et tu m'envoies par delà les mers à présent que ma maison esta peine finie, et ma femme si jeune encore avec un fils au berceau. Adieu mes champs, ma femme , mon fils ! adieu mes vignes nouvelles et mes troupeaux de Zacynthe ! Cruelle I arrache mes plants , fais mourir tout mon bétail , et que ma maison s'écroule, si tu ne veux que je jouisse de mes travaux ! Minerve lui répondit : Insensé ! tu n'es pas digne des desseins que j'ai sur toi : cette gloire que je t'ai promise , tu l'attendrais auprès de ta femme ! tu passerais ici ta vie à compter tes agneaux et à serrer tes moissons! Crains, malheureux , que je ne t'abandonne comme j'ai abandonnéTydée, qui me fut aussi cher que toi! Je veux que tu ailles à Troie, et je te prépare bien d'autres travaux. Tu parcourras la terre et les mers. Les peuples t'admireront. Les rois te feront des présents. Tu seras semblable aux dieux, et tu auras plus de biens que jamais n'en amassèrent, par la faveur de Mercure, ni ton aieulAutolycus,
ni l'industrieux Sisyphe. Ulysse repartit : Déesse, je t'obéirai; mais que deviendra ma femme? Je vois ce qu'il en coûte à Ménélas pour avoir voulu voyager. Hélène et Pénélope sont de même pays , de même âge, de même famille ; quand l'une s'est mariée, l'autre en a fait autant; lorsque Hélène a été mère, Pénélope n'a pas tardé à le devenir. On sait ce qu'Hélène a fait en l'absence de son mari, et voilà celui de Pénélope qui part pour un long voyage. Seraient-elles destinées à se ressembler en tout? Peuvent-elles, dit Minerve, se ressembler moins en effet ? L'une a été enlevée avant son mariage, l'autre a quitté sa mère pour la première fois quand elle a suivi son époux ; l'une est fille de Léda, l'autre est née dans une maison où , depuis qu'elle ouvrit les yeux , elle n'a vu autour d'elle que sagesse et modestie. L'une est protégée par Vénus, l'autre par Minerve. Que te faut-il de plus ? Suis ta destinée ; tu éprouveras partout les effets de ma bienveillance.
Il répliqua quelques mots; mais la déesse était déjà dans les demeures de l'Olympe.
Le lendemain , ayant pris congé de sa femme et de son père , il partit avec Eurjbate, et vint à Argos, ou Ménélas l'attendait. Agamemnon et Nestor l'attendaient aussi; les autres princes étaient retournés chez eux. Là on fit des sacrifices dans la maison de Diomède. On immola des bœufs, des porcs , des chèvres et des agneaux à Jupiter, à Junon, déesse tutélaire de la ville; à Neptune, et à Mercure, sans oublier les autres dieux. On tint tabledix jours entiers, pendant lesquels toutes choses furent concertées et préMies, autant que possible, pour le succès de l'ambassade, chacun tâchant de deviner ce qui arriverait et ce qu'il faudrait faire ou dire. Nestor donna aux députés force confits et instructions sur la conduite qu'ils devaient tenir, leur racontant de quelle manière il s'était conduit lui-même en une infinité de rencontres, où il avait été comme eux chargé de porter la parole, soit dans la paix, soit dans la guerre. On consulta les devins , on observa les oiseaux , et tout annonçant les dieux favorables, Ménélas et Ulysse partirent sur le vaisseau didoménée qui retournait àCnosse, accompagnés, lund'Eurybate , l'autre d'Étéonée. Ayant doublé le cap de Malée, ils voguaient à pleines voiles, et voyaient déjà dans le lointain les montagnes de Crète, quand le vent changea tout à coup , et les repoussa vers les côtes de la Laconie , en grand danger d'y périr. Mais l'île de Cranaé leur offrit un port où ils abordèrent, non sans l'aide de quelque dieu, car autrement ils ne pouvaient éviter de faire nau-
IMÉNÉLAS,
frage. L'embouchure d'une rivière y formait un abri commode, où, se trouvant en sûreté, ils descendirent à terre, saluant les dieux du pays, et firent des libations à Jupiter sauveur et au fleuve qui leur avait donné un asile. Après quoi, comme ils voyaient bien qu'il leur faudrait attendre, là, le temps et le vent favoi-ables, ils se mirent à chasser pour épargner leurs provisions , et se dispersèrent dans l'Ile. Ulysse et Ménélas ne se séparèrent point , et chassèrent tout le jour ensemble. Sur le soir, comme ils revenaient fatigués du chemin , de la chaleur et du gibier qu'ils portaient, se trouvant au bord du fleuve, non loin du vaisseau, il leur prit envie de se baigner : l'endroit paraissait fait exprès, défendu du vent par les montagnes environnantes, et du soleil par des arbres dont les lierres et la vigne sauvage rendaient le couvert plus sombre. La même verdure tapissait le rocher au pied duquel l'eau du fleuve entretenait une fraîcheur continuelle. Là on n'entendait guère que quelque léger souffle qui agitait les feuilles, on ne voyait que le ciel, et il semblait qu'on fût loin de tout le reste du monde. Ce fut là qu'Ulysse et son compagnon , voulant ôter la poussière et la sueur qui les couvraient , se jetèi-ent dans le fleuve. Ménélas , en s'approchant de la rive opposée, vit quelque chose qui avait l'air d'une bande d'étoffe, que le courant de l'eau aurait emportée si elle n'eût été retenue par des roseaux. Comme il y portait une main, une voix se fit entendre du milieu du fleuve , et lui dit : Étranger, qui que tu sois, ne m'ôte pas ce souvenir de la beauté la plus parfaite qui ait paru sur ces bords. J'ai vu les nymphes Orcades et celles de la suite de Diane : entre les Néréides j'ai admiré Galatée , et je ne croyais jamais voir rien de plus beau que Doris ; mais ni Doris, ni G alatée, ni Thétis elle-même, ne peuvent se comparer à Hélène. IHous l'avons vue ici avec ce beau Troyen que Vénus lui donne pour époux, et, un soir comme à présent , sous cet antre que tu vois, ces gazons leur ont servi de lit nuptial. Ce qu'ils dirent, Écho, si tu veux, te le redira, car elle a tout répété : ce qu'ils firent, demande-le aux satyres de ce bois, qui les épiaient entre les broussailles. Zéphyre enleva en se jouant la ceinture d'Hélène déposée sur un buisson , et la fit tomber dans mon onde : ils ne s'en aperçurent pas , trop occupés d'autres choses. Moi je la cachai dans mes roseaux, ne voulant pas faire à la mei- un don si précieux. Avant de partir, elle, bientôt se levant , chercha sa ceinture et ne la trouva plus, et lui, l'aidant à la chercher, disait : Belle 1 ta ceinture est perdue.
Amour l'aura prise pour celle de sa mère. Ainsi folâtrant, ils s'en retournèrent le long de mes bords , non sans s'arrêter en plus d'un endroit ; et crois-moi qu'il n'est en amour ni passereaux ni tourterelles qui ne soient paresseux au prix d'eux. Vénus elle-même, du haut de ce rocher, prenait plaisir à voir leurs jeux, et souriait en les regardant.... Mais de grâce, si je t'ai fait quelque bien, si j'ai reçu ton vaisseau battu par la tempête, si tout à l'heure j'ai rafraîchi ton corps fatigué, pour tout salaire, je t'en conjure, laisse-moi une dépouille si chère, que je la serre dans ma grotte, et personne plus ne la verra. Toi , si jamais tu vois Hélène , parle-lui de Cranaé , et dis-lui que le fleuve Amissus garde sa ceinture.
A ce discours, Ménélas demeura quelque temps sans pouvoir parler. Le dépit et la colère étouffaient sa voix. A la fin , il éclata en reproches contre Vénus. Ingrate déesse, dit-il, je t'ai préférée à toutes les divinités; j'ai prodigué sur tes autels et l'encens et les victimes : aucun mortel sur la terre ne t'a honorée comme moi ; et voilà ma récompense. Me traiterais-tu plus cruellement si j'eusse profané ton temple et méprisé tes mystères? Ah ! puissé-je périr si jamais jeté sacrifie, et si je n'abhorre ton culte autant que je l'ai chéri !
Ulysse à ces mots lui mit la main sur la bouche : Malheureux! que fais-tu? lui dit-il; veuxtu donc te perdre, et nous avec toi? Ah! que je crains que la déesse ne t'ait entendu , et ne dise à Neptune de nous faire tous périr ! Tu ne sais pas ce que c'est que !a colère de Vénus , toi qu'elle a toujours aimé, et tu crois qu'elle pardonne tout à ses favoris. Mais, voyons, de quoi te plainstu? Tu parles de tes sacrifices ! Mais qui t'a donné Hélène ! Quelle autre que Vénus t'a fait préférer à tant de rois qui la demandaient comme toi? Une seule nuit d'Hélène eût payé tes hécatombes, et tu l'as gardée deux ans. Peut-être te rêviendra-t-elle ; peut-être, si Vénus le veut, sera-t-elle encore à quelque autre; mais, quoi qu'il arrive, enfin , peu comme toi pourront se vanter d'avoir eu part à la couche de la fille de Jupiter. La posséder sans partage eût été trop pour un mortel ; tant de beauté n'était pas faite pour un seul homme. Le dernier de ses amants sera encore égal aux dieux ; et tu oses te plaindre , toi qui crois être le premier ! Tu appelles Vénus ingrate après tant de bienfaits! Hâte-toi de l'apaiser, et, pour lui faire oublier ces téméraires paroles, pro* mets-lui à ton retour un sacrifice des cent premiers-nés de tes agneaux.