‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 190 sur 203 · APRÈS LA FUITE D'HÉLÈNE · texte numérisé non relu

APRÈS LA FUITE D'HÉLÈNE

Cela dit, il prit la ceinture, et faisant signe à Ménélas de détonrner la vue , il la jeta loin derrière lui. Elle tomba au milieu du fleuve , et disparut aussitôt. Ayant achevé de se baigner, ils reprirent leurs habits, et regagnèrent le vaisseau où, trouvant de retour tous leurs compagnons, ils se mirent à préparer le repas. On brûla en l'honneur des dieux les prémices du gibier, sur lesquelles Ménélas répandit du vin pur avec une coupe d'or destinée a cet usage, et se souvenant des conseils d'Ulysse, promit à \'énus de lui sacrifier, aussitôt son retour à Sparte, les cent premiers-nés des agneaux.

Le repas fait , ils s'endormirent , quelques-uns sur le vaisseau , les autres sur le rivage même , et dès le matin, comme le vent se trouva favorable, on mit à la voile. Ce jour et la nuit leur suffirent pour aller en Crète, où ils laissèrent Idoménée; et de là le même vent les conduisit à Lemnos. Le roi Eumée, fils de Jason, les traita magnificfuement ; et ayant appris le sujet de leur voyage, il voulut que son fils Ouétor les accompagnât. Sa présence, leur dit-il, vous épargnera les questions dont la curiosité du peuple fatigue les étrangers. Il vous conduira chez un ancien hôte et ami de notre maison, Anténor, homme riche et considéré , qui vous accueillera et vous protégera à tout événement. Ainsi vous ne serez pas obligés d'aller en suppliants demander l'hospitalité à des inconnus. Car, que Priam veuille vous recevoir chez lui, il y a peu d'apparence. Étant «lonc partis avec Onétor, ils vinrent en peu de temps à Sigée , qui était le port le plus proche de Troie. Ménélas et Ulysse se rendirent à la ville accompagnés d'Onétor et des deux hérauts. Le premier édifice qui s'offrit à eux en entrant, était un temple achevé depuis peu, à ce qu'il paraissait. Pendant qu'ils s'arrêtaient à le considérer, quelqu'un qui se trouvait là leur dit ; Ce temple vient d'être bâti par Paris à la manière grecque, pour une divinité qui préfère cette ville à son ancien séjour. Nous adorions Vénus sous un nom différent, et dans la citadelle comme tous les dieux du pays; mais Hélène... qui que vous soyez, vous avez entendu parler d'Hélène.... Lorsqu'elle partit de Lacédémone, Vénus lui dit en songe d'emporter à Troie son image , révérée de tous les temps dans la Grèce. Elle le fit, et vint ici avec la déesse qu'elle porta dans ses bras

depuis le port justju'à la place où ce temple est aujourd'hui. La , limage lui étant échappée des mains, il n'y eut force au monde qui put seulement la remuer de l'endroit où elle était tombée. Les devins, consultés, déclarèrent que ce lieu plaisait à Vénus, et qu'il fallait qu'elle demeurât où elle-même s'était fixée, venant de si loin. On lui éleva ce temple , dont Hélène est la prêtresse , et ou elle enseigne aux femmes du pays le culte de la déesse. Elle y est en ce moment même.

Ces mots furent à peine prononcés, que Ménélas courut à la porte du temple; Ulysse le suivit; d'abord pour le retenir, ensuite pour ne pas le laisser seul. Après Ulysse vinrent Onétor et les deux hérauts. Parvenus au seuil de l'enceinte , ils s'arrêtèrent ; Ménélas se tint a l'entrée ayant les autres derrière lui, la tête avancée, le corps en dehors, caché par la porte; de sorte qu'il voyait, sans être aperçu, ce qui se passait dans l'intérieur. Hélène était auprès de l'autel entourée de ses femmes , t[ui tenaient un grand voile déployé devant la déesse. Elle levait les mains au ciel : Vénus , je t'offre ce voile que j'ai tissu et orné de tout ce que la pourpre et l'or ont de plus précieux. Depuis que j'ai commencé cet ouvrage, mes mains n'en ont plus touché d'autre. Hélas ! quand je commençai , ce fut le jour même que Paris partit en me disant adieu. Je ne crojais pas le finir avant son retour, et passer toute seule ces longues nuits ayant deux maris dans le monde. Déesse, que veux-tu que je de\ienne ? Pour t'obéir, j'avais quitté mon premier époux; le second me quitte à son tour; faudra-t-il bientôt que j'en suive un troisième ? On ne sait où Paris est allé, personne depuis son départ n'en a eu de nouvelles. Cependant les chefs de la ville et les princes troyens me font la cour. Chaque jour Éraste et Sarpédon m'apportent de nouveaux présents. Déesse , fais de moi ce que tu voudras ; traîne-moi comme une esclave par les villes de l'Asie ; livremoi tour à tour à tous tes favoris ; je ne trouverai pas un autre Paris ! Ah ! plutôt ramène-le-moi , nous te sacrifierons des hécatombes parfaites. Ne sépare plus deux cœurs qui ne te servent jamais mieux que lorsqu'ils sont unis. Si tu ne veux pas me laisser fidèle , du moins rends-le-moi quelquefois, et que je ne sois plus à d'autres qu'à lui

A la Véronique, le 26 septembre iMi2.

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