L'ESPAGNOL AMANT DE SA SOEUR
En 1583, un Espagnol connu sous le nom de Louis d'Aiguevives (don Louis d'Acquaviva) demeurait rue Saint- André des Arts, lui , sa femme et deux enfants , tous établis à Paris depuis environ dix ans. Ils passaient dans leur voisinage pour de fort honnêtes gens, et elle surtout, Espagnole comme lui, pour une personne singulièrement charitable aux pauvres , qui même , disait-on , dépensait en pieuses libéralités plus que son mari n'eût voulu. Le lendemain de la Saint-Martin , toute la famille fut arrêtée et menée en prison au Palais, où, par le procès qui fut fait , ou reconnut que ce don Louis était le propre frère de sa femme , tous les deux , quoique bien mariés , étant nés à Saragosse du même père et de la même mère ; ils furent en conséquence condamnés par la cour à être brûlés vifs , et leurs enfants , l'un garçon , âgé de 1 8 ans , l'autre fille , ayant un an ou deux de moins, à une prison perpétuelle; ce qui fut exécuté.
Cet événement fit horreur à tout le monde. Plusieurs même le regardaient comme un signe de la colère du ciel et un avant-coureur de quelque plaie dont Dieu voulait frapper la race présente. Ce fut aussi ce que dit à la cour l'avocat du roi, maître Pierre Lambin, qui fit merveille de parler en cette occasion , comme certes il pouvait , étant un des plus savants et des plus graves personnages qu'il y ait en France aujourd'hui. Je sais tout cela par mon cousin , le sieur Jean Leclere de la Thibaudière , conseiller, homme de bien et craignant Dieu , lequel était juge dans cette affaire. Maître Pierre, selon ce qu'il me dit, leur fit voir d'abord doctement , par une infinité de passages des auteurs tant sacrés que profanes , que l'inceste a été de tout temps un crime abominable devant Dieu et devant les hommes. Il remarqua que , même parmi les saints , que tout bon catholique révère avec l'Église , il y en a plusieurs qiù pendant leur vie ont été coupables les uns d'adultère , les autres de meurtre , quelquesuns même de parricide, d'inceste aucun que je sache , disait maître Pierre. Ne croirait-on pas , poursuivit-il , que le ciel a séparé ce crime de tous les autres et (|ue sa miséricorde ne s'étend pas
jusque-là , si on ne savait d'ailleurs qu'elle est fn- I finie? Mais comme vous n'ignorez pas qu'il y a des I degrés dans le mal ainsi que dans le bien ^ quel- ; que détestable que l'inceste soif en effet par luij même, cependant les circonstances peuvent en- I core l'aggraver, et il ne faut pas douter qu'il n'y ait une grande différence entre celui qui simplement fait sa maîtresse de sa sœur et celui qui en fait sa femme ; car ce dernier joint à l'inceste la profanation. Le mariage en ce cas seulement est pire que l'adultère, et ce sacrement, par lequel toute autre union est sanctifiée , rend celle-ci plus exécrable. Pourquoi ? c'est une explication que sûrement vous n'attendez pas do moi.
Ces matières sont délicates, d'ailleurs au-dessus de ma portée, et il y a des crimes qu'on ne peut, sans se rendre soi-même coupable , examiner de si près. Renfermons au dedans de nous l'horreur que celui-ci nous inspire. Retenons notre langue et même notre pensée , de peur que , quand la majesté divine reçoit ces sanglantes blessures, les rappeler ne soit lui faire un outrage de plus. A ces mots qui firent , disait mon cousin , une grande impression sur tout l'auditoire, maître Pierre s'arrêta. Mais son silence même ayant je ne sais quoi de mystérieux, ajoutait encore à l'effet de son éloquence , qu'il semblait ne retenir ainsi que pour en grossir le torrent. Bientôt en effet il reprit : Sans doute le monde est menacé de quelque grande catastrophe, et s'il est vrai que la méchanceté doive augmenter jusqu'à la lin, sûrement nous touchons au terme. Où prendrions-nous de nouveaux vices ? quel degré se peut ajouter à la perversité du siècle , et que feraient nos neveux pour enchérir sur nos crimes î L'audace et la perfidie se sont partagé la terre. L'innocence en est bannie. On ne se souvient de l'équité que pour couvrir de son saint nom le brigandage et le parjure. Les tigres dans les déserts ne se jettent pas l'un sur l'autre , ne fout pas leur proie de leur semblable ; mais l'homme déchire l'homme, le fort dévore le faible, le frère dépouille son frère, le fils hâte les jours de son père et plaint la nourriture au sein qui l'a nourri. Un sexe né timide est hardi pour le