L'ESPAGNOL AMANT DE SA SOEUR
crime. Une fille à peine nubile provoque la séduction; devenue femme, à peine mère, elle médite son divorce, ou fuit avec un adultère, laissant sa maison déserte et ses enfants au berceau. 0 mœurs de nos ancêtres, qu'êtes- vous devenues? Pudeur, amour, foi conjugale, ètesvous disparus pour toujours ? c'est par là que toute vertu s'éteint, que toute société se dissout. Et quelle société peut-il y avoir où il n'y a pas même de famille ? Quelles lois seront respectées où celles de la nature sont sans force ? Ces douces lois qu'elle a gravées dans le cœur de chaque individu , n'en peuvent être effacées que par des excès qui ne laissent aucun espoir d'amendement , lorsqu'une race dégénérée périt de sa propre corruption , et ne peut plus subsister plus longtemps. Voilà le point 'ou nous en sommes. Nos vices suffisent pour notre ruine , et la génération présente s'anéantirait elle-même , s'il ne fallait pas que la justice divine fût une fois satisfaite. 0 Dieu, dont l'extrême indulgence laisse monter à ce comble nos iniquités , tu ne peux attendre désormais de ton ingrate créature ni progrès dans le mal , ni le retour vers le bien, ta vengeance va éclater; nulle innocence sur la terre ne retient plus ton bras, ta foudre ne peut frapper que des têtes coupables , et dans un nouveau déluge tu ne trouveras pas cette fois un juste à sauver.
Ce discours de maître Pierre , quoique admiré de tout le monde , ne fut pas également approuvé. Quelques-uns prétendaient y sentir une forte odeur d'hérésie, d'autres disaient d'athéisme, et proposaient, pour apaiser le courroux du ciel dont il nous menaçait , de brûler avec les Espagnols maître Pierre et sa harangue. Pour moi, disait mon cousin, j'aurais bien voulu qu'on ne brûlât personne , et je dis qu'il n'était pas nouveau de voir les ignorants accuser d'impiété ceux qui en savent plus qu'eux; que de grands hommes avant maître Pierre avaient éprouvé la même injustice , qui bien loin d'avoir méconnu la Divinité nous apprennent encore aujourd'hui à la connaître par ses œuvres; que l'étude de la philosophie et l'imitation des anciens donnaient aux discours des savants cet air qui semblait s'éloigner du langage vulgaire, mais que, dans le dogme et la croyance , ils différaient d'autant moins du commun des hommes , que pour l'ordinaire ils se mêlent peu de ce qui regarde ces matières , dont ils se rapportent aux juges établis de Dieu pour cela; que les damnés auteurs de ces schismes, qui font tant de bien et de mal depuis quelque temps, n'étaient pas des philosophes, mais des théolo-
giens; que du philosophe au dévot la différence était la même que d'un courtisan qui loue le prince pour avoir part a ses faveurs, aux magistrats qui expliquent ses sages règlements sans prétendre à aucune grâce ; que la science et la sagesse , depuis Saloraon à qui Dieu donna l'une et l'autre, étaient rarement séparées. Voilà par quelles raisons je défendis maître Pierre. Mais je m'aperçus bientôt qu'en voulant le justifier, je me faisais tort à moi-même, et que je gâtais mes affaires, sans rendre la sienne meilleure. Cette réflexion fut cause que je n'en dis pas davantage. L'accusé demanda qu'il lui fût permis , attendu qu'il s'expliquait mal en français , de prendre un avocat , et la cour y consentit ; il choisit maître Fijac, homme habile et des mieux parlants que j'aie jamais entendus. Voici ce qu'il dit à peu près :
« Je vois tout le monde persuadé que la cause dont je me charge est désespérée , et que les accusés ne peuvent rien alléguer pour leur défense. Quoiqu'en cela on se trompe fort, comme j'espère le faire bientôt voir, cependant cette persuasion leur nuit plus que toute autre chose, et leur justification n'est réellement difficile que parce qu'on la croit impossible ; car quelle que puisse être leur cause , ils seraient au moins écoutés s l'on n'était pas prévenu qu'ils n'ont rien à dire. Dans le fait, je ne m'étonnerais pas que fou crût mes clients coupables , car les apparences sont contre eux ; mais ceci est bien pis , on croit qu'ils ne peuvent être innocents ; comme si jamais l'apparence n'était démentie par le fait.
« Pour détruire une prévention contre laquelle je ne puis lutter qu'avec beaucoup de désavantage, les moyens que j'ai sont bien faibles. Tout ce que je puis faire, c'est de prier chacun de vous en particulier qu'il se souvienne combien de fois il s'est vu forcé dans sa vie de reconnaître pour faux ce qu'il tenait pour certain, et qu'il songe que la même chose peut lui arriver encore.
« Mais avant d'entrer en matière , comme mon dessein n'est pas de vous séduire par des paroles ni de chercher à vous égarer dans un dédale de sophismes, méthode qui ne conviendrait ni à vous ni à moi , je vous veux donner d'abord le fil de mon discours, et mettre dans ce que j'ai à dire toute la clarté possible par une seule observation qui sera la base de ma défense. Cette observation, c'est qu'encore que tout accusateur doive prouver avec évidence que celui qu'il accuse est coupable, le réciproque n'a pas lieu a