‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 198 sur 203 · ET PERTE SUBITE · texte numérisé non relu

ET PERTE SUBITE

DL.NE PARTIE INÉDITE DD LIVRE PREMIER DES PASTORALES DE LONCtS, FAITES DANS l.N EXEMPLAIRE DE L'ABBAYE FLO- RE.NTIXE, QUI SE TROUVE A LA BIBLIOTHÈQUE MÉDICO-LAl- RE>TIE>">E'.

A M. DOMINIQUE VALERL\NI,

OIKECTZUK OKS KTDDES DB TIMEÏCATE, PlOfCSSEDE d'ÉLOQDISCK ET DE PHILOSOPHIE.

Quœsivit... lucem, ingemuitque repertâ.

ViRG.

Quoique éloigné de moi, vous avez donc appris, mon cher ami , la nouvelle du douloureux événement arrivé à notre fameux exemplaire des erotiques grecs?

Dans la paisible retraite que vous avez consacrée à Minerve et aux Muses, qui eût pensé que

^ Voir la lettre à M. Renouard , page 3G3 de ce volume.

les éclats bruyants de la trompette de la Renommée eussent pu sitôt vous annoncer une nouvelle si extraordinaire ? Non content des récits confus et incertains qui vous sont parvenus, vous désirez que je vous rende compte moi-même de l'événement , vous le demandez au nom de la vérité et pour que l'avenir ne soit pas trompé par tant d'explications mal fondées qui se sont répandues ; permettez-moi de vous dire que le soin que votre amitié réclame m'est d'autant plus pénible qu'il me rappelle la gravité d'un événement que le temps ne pourra faire oublier, et dont le simple souvenir me saisit d'horreur.

Je dirai donc avec le di\in poëte :

Ta Tuoi ch'k) rinnovelli

Disperalo dolor, clie il cor mi preme ,

Già pur pensando pria ch'io ne favelli.

Dante.

Je veux cependant vous satisfaire, car votre zèle et votre amour pour les bonnes études ne permettent pas qu'on vous refuse pareille satisfaction ; je vous la donnerai publiquement, en livrant cet écrit à la presse, parce que, ce malheur intéressant tout le monde littéraire, il est nécessaire qu'il soit en même temps connu de ^'ous et de tous ceux qui font leurs délices de nos études favorites, de tous ceux qui professent le respect pour la savante et vénérable antiquité. Écoutezmoi donc, et que votre coeur se prépare à une patience a toute épreuve, à un calme que rien ne puisse troubler, tandis que moi,

Farô corne colui che piange e dîce.

Il y avait à peine deux mois , qu'entre plusieurs manuscrits, on avait déposé dans notre bibliothèque Laurentienne le célèbre Codex de l'abbaye des moines de Mont-Cassin de cette ville, écritvers la fin du XIII"^ siècle, et contenant différents éro-

FACTUM

tiques grecs, tels que les Pastorales de Longus le sophiste. Le gouvernement, par une disposition vraiment sage, avait ordonné que non-seulement les manuscrits, mais encore les livres et tous les objets d'art ou de science existant dans les bibliothèques des moines supprimés de la Toscane , fussent recueillis par une commission créée à cet effet. Par l'effet de cette précaution, on empêchait qu'une foule de choses rares et d'importance ne fussent ou endommagées, ou égarées, ou perdues. Déjà notre bibliothèque, comme toutes les autres bibliothèques publiques , a commencé à recueillir les fruits d'une mesure aussi louable, et le manuscrit dont je vous parle est parmi les acquisitions qui l'ont enrichie. Je ne vous rappellerai pas la valeur d'un tel trésor , ni combien il est estimé et connu des savants ; je vous dirai seulement que c'est l'unique copie qui nous reste des écrits de Xénophonl'Éphésienet deChariton. Le premier, comme vous savez, fut publié par notre illustre Cocchi, le second par d'Orville, à qui, sans nul souci de sa propre gloire, Cocchi fit présent d'une copie qu'il avait préparée pour la publier lui-même. Tant il est vrai que nos savants, convaincus que la science est le patrimoine de tous, se sont toujours montrés généreux et empressés dans tout ce qui a la littérature pour objet , et ont dédaigné le monopole des trésors littéraires qu'ils possédaient.

Le père Montfaucon vit cette copie, et dans l'ouvrage qu'il publia sous le titre de Bibliotheca bibliothecarum , il fit dès 1729 mention spéciale des Pastorales de Longus qui se trouvent dans ce manuscrit. D'Orville aussi en parla, lorsqu'en 1 750 il publia le roman de Chariton aphrodisien , et notre incomparable Salvini , dans la préface qui est en tête de son élégante traduction des Amours d'Abrocome et d'Antie de Xénophon Éphésien, publiée en 1757, ne manque pas non plus de le citer.

On ne saurait donc trop s'étonner, qu'il me soit permis de le dire, que M. Villoison, qui a donné en 1778 une belle édition de Longus, ait négligé de confronter le texte de la copie de JFlorence et se soit contenté de quelques manuscrits incorrects et en petit nombre qui se trouvent à la Bibliothèque royale de Paris, se bornant à reproduire l'édition de Colombani, premier éditeur de Longus d'après la copie, ainsi que luimême nous l'apprend, qui se trouve dans la bibliothèque Alamanni.

Villoison aura pensé que le manuscrit de l'abbaye Florentine était le même que celui dont s'était servi Colombani, et en conséquence il l'aura

jugé inutile à son objet. Sans doute cette idée sp sera élevée en lui au degré de certitude absolue en voyant que le manuscrit rappelé par Colombani ne s'était point retrouvé dans la famille Alamanni ; mais cette réflexion ne devait pas l'empêcher de consulter de nouveau , et sans parler d'autres motifs , il aurait dû penser que les premiers éditeurs , avec toute l'attention imaginable, commettent souvent des erreurs, soit à raison de la nouveauté des recherches , soit à cause de la négligence des imprimeurs, soit enfin par toutes autres causes qui ne peuvent manquer de se présenter à l'esprit d'un critique érudit et clairvoyant. S'il se fût livré à ces recherches, il aurait découvert que le manuscrit de l'abbaye Florentine est tout autre chose que celui d'où on a tiré la première édition de 1594; il y aurait trouvé la fameuse lacune du livre premier entièrement remplie, et le monde savant jouirait depuis longues années du roman de Longus , plus correct et plus complet ; un pareil trésor ne serait pas resté enseveli jusqu'à nos jours, pour être découvert, je ne sais s'il faut s'en affliger ou s'en glorifier, de la manière que je vais vous le raconter.

M. Courier, savant officier français , qui cultive avec passion les lettres grecques, vint me trouver vers le commencement de novembre dernier avec M. Renouard, imprimeur fort instruit, de Paris , qu'il avait rencontré à Bologne se dirigeant comme lui vers cette capitale de la Toscane. Je connaissais déjà beaucoup M. Courier pour l'avoir vu autrefois fréquenter la bibliothèque Laurentienne, et parce qu'il m'avait été adressé , il y a deux ans environ , et recommandé par M. l'abbé Andrès, et par monseigneur Marini, deux noms qui suffisent pour tout éloge. Javais été prié par ces savants de prêter mon aide à M. Courier et de lui laisser consulter nos copies de Xénophon, dans le but d'illustrer le Traité de la cavalerie et celui de l'Hipparchique qu'il voulait dès lors publier. Je répondis de tout mon zèle à son empressement et aux désirs de mes respectables maîtres et amis, et je le fis avec un véritable plaisir, imaginant voir se renouveler en lui l'exemple de Xénophon , de Polybe et de Palmer, qui surent au milieu du bruit des armes et des cris des combattants se livrer à l'étude pleine de charmes de la littérature , montrant ainsi que ce n'est pas sans raison que les anciens imaginèrent la fille de Jupiter en même temps guerrière et souveraine des arts et des sciences. Je le revis avec d'autant plus de joie que Je génie tutélaire qui veille sur les hommes

DV SlGNOll FURIA.

studieux me le ramenait sain et sauf des bords du Danube, où l'avaient appelé la voix de l'honluur et le bruit de la guerre. Après les compliments réciproques, il me pria de la plus irracieuse manière de conduire son ami à la bibliothèque Laurentienne, pour admirer tout ce qu elle renferme de rare et de précieux; car, ajoutait-il, (juel regret nemporternit-il pas si, ayant traversé l'Athènes de l'Italie, il en était parti sans avoir rendu sa visite et son hommage à un sanctuaire si fameux de la savante antiquité! J'accueillis iH'tte prière avec plaisir, et nous allâmes ensemble à la bibliothèque où tout ce qui mérite d'être \u fut mis sous les yeux des deux savants voyageurs. Entre mille objets de conversation, M. Courier me demanda s'il existait quelque copie manuscrite de Longus, parce que, disait-il, son intention était de publier le roman de Daphnis et Chloe. Il désirait voir s'il y avait moyen de remplir la lacune qui se remarque dans le premier livre de cet auteur. A peine m'eut-il fait part de son intention, que , tout transporté, je lui indiquai le manuscrit de l'abbaye Florentine où se trouvent , parmi les autres erotiques , les Pastorales de Longus; je présume , lui dis-je, que la lacune n'existe pas dans cette copie qui est de la plus haute ancienneté , et qui n'a encore, que je sache, été consultée par personne.

>^ous jetâmes avec empressement les regards sur l'endroit défectueux, et nous trouvâmes avec joie que rien , dans cette copie , ne manquait au texte de l'auteur. Enchanté de cette découverte {[ue nous venions de faire en commun , M. Courier me pressa de lui accorder la permission de copier le précieux complément et de coUationner ensuite tout le texte de Longus. Je cédai trèsvolontiers à cette demande , rien ne m'étant plus agréable que de favoriser par mon zèle et mes conseils les efforts des suivants , et de faire honneur à la bibliothèque dont j'ai le bonheur d'être le chef.

Moi-même alors, conjointement avec l'abbé Beneini mon sous-bibliothécaire , très-versé dans les études grecques, je dictai le complément, et nous lui évitâmes ainsi une peine très-grande, une longue et ennuyeuse faMgue, en déchiffrant ces caractères très-fins , presque effacés à force d'ancienneté , et , en beaucoup d'endroits, à peine visibles , capables enfin d'arracher les yeux. Je me servais pour cela de loupes excellentes, comme on peut le voir par ce que j'en dis dans les Prolégomènes de mon Ésope grec-latin , publié l'année dernière et tiré du même manuscrit où l'on

trouve un plus grand nombre de fables qu'on n'en connaissait, et écrites d'un style im peu différent de celui des fables publiées par le moine Planude.

Quelque étendues que fessent les connaissances de M. Courier dans la langue grecque, il lui manquait l'habitude de lire des caractères difficiles et obscui-s, et il avoua lui-même qu'il lui aurait fallu quarante jours pour venir à bout de lire cette copie. Vous voyez donc bien, mon cher ami, quelle part nous avons eue dans la décou verte de ce passage de Longus, et combien M. Courier répond'mal à nos soins et aux secours que nous lui avons donnés , lorsque , dans notre Gazette Universelle , n° 90, en parlant de ce fait, non-seulement il ne nous accorde pas l'éloge que nous méritons, mais encore il l'expose de manière à faire entendre qu'on connaît à peine dans notre ^ille le nom des lettres grecques, ainsi que le prix et l'utilité des anciens manuscrits î Cette injustice doit être attribuée à quelque distraction d'esprit ; car il n'ignore pas qu'il y a peu de villes, je ne dis pas en Italie, mais dans quelque pays et à quelque épo([ue que ce soit, où ces études soient plus florissantes qu'elles ne le sont ici. Savoir ensuite si nous apprécions les monuments de l'antiquité savante et les manuscrits que possèdent nos bibliothèques, nous en attestons les auteurs classiques qui sont fréquemment reproduits , à la demande des savants étrangers ou nationaux, plus corrects ou plus complets, ou plus enrichis de ces ornements solides qui contribuent si fort à améliorer et à accroître les connaissances humaines.

Monsieur Courier ayant donc obtenu , grâce à nos soins, la copie qu'il désirait, et l'ayant plusieurs fois encore collationnée avec le texte, après quelc{ues jours d'un exercice laborieux pour se mettre au fait du manuscrit , se mit en devoir de coUationner le texte entier de Longus. Connue il avait pris des arrangements avec M. Renouard pour en donner à Paris une édition , et celui-ci devant sous peu de jours retourner à Paris, je permis, afin que M. Courier pût terminer sa confrontation, et profitât de l'occasion pour envoyer les variantes du manuscrit ainsi que les autres recherches qu'il avait faites sur Longus, je permis qu'il demeurât depuis neuf heures du matin jusqu'au soii' dans la bibliothèque, et cela au grand dérangement desemployés. Nous nous associâmes, le sous-bibliothécaire et moi , à £€s laborieuses recherches ; et avec notre aide , rou\ rage a^ aneait rapidement.

FACTUM

Le 10 novembre, nous touchions au but tant désiré , lorsque prenant moi-même le manuscrit des mains de M. Courier pour le replacer dans mon bureau, ce qui se faisait tous les jours, j'y remarquai une feuille d'une autre couleur que les autres et plus large , qui m'y parut étrangère; j'ouvris aussitôt le manuscrit à cet endroit pour en ôter cette feuille inutile , et dont le contact pouvait nuire aux pages, déjà si usées par le temps, de

notre précieuse copie Oh ciel! quel fut mon

effroi , quelle fut ma douleur en voyant que cette feuille était attachée à la page du manuscrit, en remarquant une énorme tache d'encre, laquelle , en séchant , avait fortement collé une ;feuille à à l'autre! cette page (apprenez le malheur) était justement celle où se trouvait le complément si précieux !

A cet horrible spectacle , mon sang se glaça dans mes veines ; et , durant plusieurs instants , voulant crier, voulant parler, ma voix s'arrêta dans mon gosier ; un frisson glacé s'empara de mes membres stupides. Enfin, l'indignation succédant à la douleur : Qu'avez-vous fait ! m'écriaije; quelle est la cause de ce malheur? Il me répondit qu'il ne pouvait pas l'expliquer; que, comme moi, il en était surpris, et qu'il n'esi pouvait donner d'autre raison , si ce n'est qu'ayant ce jour-là remué l'encre avec les barbes de sa plume pour la rendre plus fluide, et qu'ayant, par mégarde, jeté cette plume ainsi imprégnée sur la table, où se trouvaient des papiers, un de ceuxci s'était taché par le contact de la plume et avait été ensuite placé comme marque dans le manuscrit auquel il avait communiqué cette tache. Dans ce moment de trouble , quoique je ne fusse pas entièrement persuadé , un tel accident me parut possible , et considérant que là où il n'y a plus de remède , toute question est vaine , tout reproche inutile, je demandai aussitôt à M. Courier une copie authentique de ce supplément, ainsi qu'une attestation écrite sur la feuille même que je ne voulus pas déranger, prouvant qu'il était l'auteur de ce malheureux événement ; il ne put et ne sut pas même refuser, tant ma demande était juste ; il promit de medonner une copie du supplément, et écrivit au dos de la page tachée le certificat ci-dessous :

Ce morceau de papier posé par mégarde dans

le manuscrit pour servir de marque, s'est trouvé

taché d'encre : la faute en est toute à moi qui ai

fait cette étourderie. En foi de quoi, f ai signé.

Florence, le 10 novembre 1809.

CouriiER.

Le lundi suivant { c'était le 12 novembre), Courier revint à la bibliothèque avec son ami Renouard , désirant revoir cette horrible scène. A la première vue il se montra réellement surpris et affligé. Curieux de voir comment la page était tachée , ce qu'on ne pouvait faire sans enlever la feuille qui était restée collée ainsi que je vous l'ai dit , il se disposait à la détacher en la mouillant avec sa langue; je m'opposai à cette entreprise; mais inutilement ; car, d'un mouvement brusque et précipité , il l'enleva , la déchirant en quatre parties , de sorte que la tache alors s'offrit tout entière à nos yeux. Je ramassai les plus petits morceaux de la feuille déchirée parmi lesquels son attestation se trouva intacte pour ma satisfaction et pour ma justification , encore qu'un tel événement s'étant passé dans un lieu public et en présence d'une foule de personnes, ne pût jamais être l'objet d'un doute.

Voyant que le mal était irréparable, je rappelai aussitôt à M. Courier la promesse qu'il m'avait faite de me donner une copie du passage effacé. Il me dit alors que , distrait par diverses pensées, il avait oublié de me l'apporter, ajoutant qu'il donnerait volontiers non pas une, mais cent copies pour réparer le dommage causé au manuscrit , dommage qu'aucun prix ne pouvait réparer.

M. Renouard entendait tout cela et donnait son assentiment; moi , habitué à agir de bonne foi et persuadé que tout honnête homme agit ainsi , je ne soupçonnai point que M. Courier voulût manquer à sa parole; et loin de là je m'y confiai entièrement , ne pouvant supposer qu'il pût agir d'une manière opposée à son caractère, et que, pour un si mince sacriflce , il se refusât à réparer le mal qu'il avait fait et pour lequel tous les trésors du monde, disait-il, n'avaient point de compensation. Mais que direz-vous , mon cher ami , quand vous apprendrez que le lendemain même du jour où il me renouvela sa promesse, il y manqua sans aucun égard et se rendit coupable (je suis fâché de le dire) d'un manque de foi, non-seulement envers moi , mais envers toute la république des lettres dont il foule aux pieds les droits , et enfin envers toutes les nations civilisées , intéressées à la conservation des monuments qu'il dégrade, et que les souverains de la Toscane ont rassemblés de tout temps , pour le bien commun. Et quelle raison pensez-vous qu'il ait donnée pour excuser un pareil procédé ? C'est que M. Renouard , qui était parti ce jour même pour la France, le lui avait expressément défendu. Mais de quel droit 31. Re-

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