DU SIGNOR FURIA
nouard pouvait-il Tobliger à manquer à sa parole? Quels ordres si sévères pouvaient l'empêcher de rendre à une bibliothèque publique respectable , au monde entier, ce qui à bon droit lui appartient, et qui demande, par mon organe, que l'auteur du dommage rende au moins l'intégrité à un manuscrit estimé ? Et s'il est vrai que Renouard le défende, pourquoi Courier le permet-il ? et pourquoi \ se montre-t-il si fidèle à tenir sa promesse à l'égard de son ami , pendant qu'il y manque envers moi ? Écoutez à présent les raisons que, selon Courier, Renouard a données pour l'empêcher de rendre à la Bibliothèque lacopie qu'il avait promise ! Qu'on veut profiter de la circonstance , qu'on veut pour une spéculation (mercantile, oui, mais non littéraire) être les possesseurs uniques du supplément et ainsi éviter le danger que d'autres, profitant de la découverte, ne préviennent leur nouvelle publication de Longus ; et l'on va jusqu'à dire que mon obstination à exigercette copie donne du poids à ce soupçon. A tout cela je réplique que sur ma parole d'honneur je n'accorderai à qui que ce soit la communication du supplément ( et qui aurait pu envier a M. Courier cette petite gloire?) Je tâche de lui persuader que mon empressement n'a d'autre objet que de rendre l'intégrité au manuscrit et d'empêcher que ce supplément puisse être de nouveau perdu ; je lui montre en cela les intérêts du monde littéraire et de l'éditeur lui-même , qui pouvait de cette manière citer le document authentique de cette découverte, et ne courait pas le risque de voir suspecter comme apocryphe ou comme altéré en quelques parties le texte retrouvé de Longus. Mais ce n'est pas tout , on me refuse , et non content de ce refus on va jusqu'à soupçonner ma bonne foi , et on manque ainsi au gouvernement qui , en me plaçant à la tête d'un établissement public, ma donné une marque de sa confiance et a prouvé ainsi que j'étais digne d'estime. Mais , moi , tranquille , et ennemi , comme je suis , de tout ressentiment, mettant de côté les justes reproches que je pouvais faire à la suite d'un pareil refus, je proposai à M. Courier, puisqu'il manquait de confiance en moi, de déposer au moins la copie reconnue authentique signée de nous deux et munie de nos cachets, soit chez le maire delà \ille, soit chez le conservateur des monuments publics , soit enfin entre les mains de toute autre personne jouissan*^ de l'estime publique, de manière qu'elle y reste pour l'utilité générale jusqu'à ce que l'édition parisienne soit exécutée. Je lui dis encore une fois qu'il réfléchisse à quel nouveau danger ce supplément de Longus peutêtreexposés'il est confiéseulement
p. L. COCRIER.
à une feuille fragile et périssable, pouvant s'égarer en passant d'un lieu à un autre, sujette enfin , en tant de circonstances faciles à prévoir , à être perdue , malgré les soins les fJlus minutieux.
Vous croyez à présent , mon cher ami , que M. Courier a cédé à tant de bonnes raisons, /ous vous trompez. Opposant à mes paroles , comme il faisait dans les batailles, un courage intrépide , une âme forte et une résolution hardie , il a refusé de rendre à la Bibliothèque la copie solennel lement promise, et sur laquelle elle a toutes sortes de droits ; il a fermé l'oreille aux conseils de ses amis, aux plaintes d'une ville entière, en un mot, aux reproches de toute la république des lettres , qui n'approuvera jamais son étrange et opiniâtre résolution , mais qui ne cessera de gémir sur le dommage immense feit, par sa faute, au manuscrit de Longus. Plus j'aime et estime le mérite de M. Courier, plus je déplore que cette affaire l'ait exposé au blâme universel des gens de lettres, et lui ait fait oublier ce précepte d'Euripide :
Aviî'pa ^' cù y,f £wv
fu6iaâvai.
Iphig. is Acl.
Dès que cette perte fut consommée , je me hâtai d'en prévenir M. Thomas Puccini , chambellan de S. A. L et R. la grande duchesse de Toscane , conservateur des établissements publics et des monuments des arts et des sciences, et directeur de la galerie de Florence. Il demeura, comme moi , saisi d'horreur, et frémit en apprenant cet horrible événement , et surtout lorsqu'il vit l'état du manuscrit. Mais, pénétré de tout le zèle qui le distingue si éminemment et qui l'enflamme pour l'honneur de la patrie et pour la conservation des objets confiés à ses soins, il eut recours à tous les moyens pour apporter quelque remède à ce malheur inouï. En effet il serait trop long de dire tout ce qu'U fit pour engager M, Courier à rendre une copie de la page détruite, et préserver de cette manière Longus d'un nouveau désastre. Qu'il vous suffise de savoir qu'il mit tout en œuvre pour lobtenir,et que si le succès ne répondit pas à ses soins infatigables , il faut vraiment dire que le manuscrit de Longus de l'abbaye Florentine était, dans les arrêts de la destinée, réservé à rester inutile pour les lettres , ou à se voir détruit au moment même qu'il passait de son obscurité à un éclat qui devait le préserver de ce malheur.
Après l'entretien qu'il eut avec M. Courier, monsieur le conservateur songea à recourir à des
FACTUM
moyens plus puissants et plus efficaces, aux ressources que fournit la chimie des encres, si étonnante et si utile depuis les récentes découvertes. Il invita M. Gazzevi, un des chimistes les plus distingués dont s'honore non-seulement Florence, mais toute l'Italie , célèbre professeur du musée Impérial , à coopérer à une entreprise qui avait pour objet de rendre la page tachée à son ancien état. Il s'agissait de voir si parmi tant d'acides divers qui agissent sur les couleurs et en détruisent les principes, il ne s'en trouverait pas un qui eût la propriété d'enlever l'encre nouvelle sans attaquer l'ancienne écriture dont on n'apercevait plus de vestiges; l'entreprise était difficile, le succès douteux ; le savant chimiste n'en fut point arrêté , et le 5 décembre , après avoir fait des essais et des analyses sur l'encre dont la tache était faite, il appliqua un acide préparé exprès à la partie endommagée du manuscrit. Cette affreuse tache est précisément au dos de la feuille 23 du manuscrit, précisément à l'endroit où se trouve le supplément. Elle est de forme irrégulière en partant du haut de la page , et s'étend en ligne courbe jusqu'à son extrémité dont elle ne laisse intactes que trois lignes vers la partie inférieure. Outre cette première et très-grande tache presque centrale , on en voit de plus petites qui sont comme une continuation de la tache principale, lesquelles , éparses çàet là sur la surface de la page, ont entièrement détruit l'ancienne écriture. On peut calculerque ces taches couvrent en divers endroits au moins le quart de la page entière , en sorte que le manuscrit étant en lignes très-serrées et d'une écriture très-fine , il y a un grand nombre de vers effacés et des lacunes qui interrompent entièrement le sens de l'auteur. Il faut remarquer que , parmi ces petites taches , on en rencontre une en tête de la page et du côté de la marge extérieure, qui est la plus considérable de toutes et qui a une forme particulière et bien différente des autres. Cette tache annonce tant par sa forme ronde ({ue par d'autres signes particuliers, qu'elle n'a pas été faite de la même manière que les autres. Elle semble avoir entièrement le caractère d'une tache primitive , formée, non par le contact accidentel d'un papier taché , mais bien plutôt par une plume ou tout autre instrument fortement trempé d'encre, agité et secoué sur la page pour en faire tomber une énorme goutte de cette liqueur pernicieuse. On remarque, en outre, que dans cette même place, où commence le supplément de la lacune , on a entièrement, soit avec l'ongle, soit avec un grat-
toir, effacé la troisième partie d'un vers, et l'on voit la même chose pratiquée au vers dix-neu- ^'ième et ailleurs, en sorte que par ce moyen on a fait disparaître plusieurs mots qui auparavant étaient intacts.
Tel était l'état de la tache et de la page avant qu'on la soumît au procédé chimique ; j'ai voulu vous en donner une idée, afin que vous puissiez savoir le mieux possible comment a été endommagé un manuscrit si fameux et respecté par tant de siècles.
Je continue maintenant le récit des opération.^ chimiques. D'abord, les premières tentatives du célèbre professeur firent concevoir les plus belles espérances de succès, lorsqu'on vit que l'acide préparé par lui attaquait l'encre nouvelle, lui ôtait sa couleur noire et laissait encore paraître l'ancienne écriture qui était restée intacte dans le reste de la page. On espérait en conséquence venir à bout d'enlever entièrement ce voile épais, et de découvrir les traces de la première écriture ; mais après vingt essais répétés durant un pareil nombre de jours , dans le cabinet de M. le conservateur, en sa présence, et devant un grand nombre de savants qui faisaient des vœux pour le salut de l'infortuné Longus, on n'obtint rien autre chose que d'anéantir la couleur noire de l'encre moderne; tandis que la partie jaunâtre résultant de l'oxyde de fer dont elle était naturellement et môme excessivement chargée, ne put point être enlevée. L'ancienne écriture ne s'étant pareillement conservée que par la propriété de l'oxyde de fer, il s'ensuit qu'elle demeure, malgré tous les efforts, confondue et comme absorbée par la plus nouvelle, sans aucun espoir de réparation. Voilà le récit exact et sincère de ce qui est arrivé à ce malheureux manuscrit. Vous en serez affligé comme moi, en pensant qu'un seul instant a pu détruire ce que cinq siècles avaient conservé intact. Cet exemple prouve que nous sommes injustes quand nous accusons de la perte des monuments de l'antiquité, plutôt l'injure du temps que la négligence des hommes.
Mais vous demanderez à présent quelle impression un tel événement a produit sur l'esprit des gens de lettres ! Je vous dirai qu'ici tout le monde en a été indigné au dernier point, et j'imagine que ceux qui sont plus éloignés et qui auront appris ce malheur auront éprouvé le même sentiment. Toutes les personnes auxquelles j'ai fait simplement le récit de cet événement ont eu grande peine à croire qu'il soit arrivé de la manière que je vous l'ai raconté , de la manière que vous l'avez