PREF\CE
» Nous avons lu , dit Photius , les Métamorphoses de Lucius de Patras, en plusieurs livres. Sa phrase est claire et pure ; il y a de la douceur dans son style; il ne cherche point à briller par un bizarre emploi des mots ; mais dans ses récits il se plaît trop au merveilleux , tellement qu'on le pourrait appeler un second Lucien ; et même ses deux premiers livres sont quasi copiés de celui de Lucien , qui a pour titre : la Luciade ou \\4ne ; ou peutêtre Lucien a copié Lucius ; car nous n'avons pu découvrirqui des deux est le plus ancien. Il semble
bien , à dire vrai , que de l'ouvrage de Lucius l'autre a tiré le sien comme d'un bloc, duquel, abattant et retranchant tout ce qui ne convenait pas à son but , mais dans le reste conservant et les mêmes tournures et les mêmes expressions, il a réduit le tout à un livre intitulé par lui : la Luciadf ou Wine. L'un et l'autre ouvrage est rempli de fictions et de saletés; mais avec cette différence que Lucien plaisante et se rit des superstitions païennes , comme il a toujours fait , au lieu que Lucius parle sérieusement et en homme persuade de tout ce qui se raconte de prestiges , d'enchanté ments . de métamorphoses d'hommes en bêtes ,
LA LUCIADE,
« et autres pareilles sotlises des fables anciennes. » Voilà ce que dit Photius, ou du moins ce qu'il a voulu dire; car ses expressions, dans le grec, sont assez embarrassées. Son jugement d'ailleurs , et le grand sens que quelques-uns lui ont attribué, brillent peu dans cette notice. Qu'est-ce , en effet , que ce parallèle de Lucien et de Lucius, et cet amour du merveilleux qu'il leur reproche, comme s'il parlait de Ctésias oud'Onésicrite? Lucien s'est mo- ({ué des histoires pleines de merveilles et des fables extravagantes , dont la lecture , à ce qu'il paraît , était de son temps fort goûtée. C'est dans ce dessein qu'il a écrit son Histoire véritable , parodie très-ingénieuse et depuis souvent imitée, des contes à dormir debout, d'Iamblique et de Diogène. L'auteur de cette plaisanterie aime les récits merveilleux, comme Molière le langage précieux. Sans mentir, il fallait que Photius ne connût guère les deux écrivains qu'il compare si mal à propos.
Ce qu'il ajoute, et cette différence qu'il prétend établir entre Lucien et Lucius, dont l'un, dit-il, parle tout de bon , l'autre se moque en écrivant les mêmes choses dans les mêmes ternies, c'est bien là encore une rêverie toute manifeste , moins étrange cependant que celle de saint Augustin sur le même sujet. On ne sait, dit ce Père, s'il est vrai que Lucius ait été quelque temps tranformé en âne. Je ne vois pas pourquoi il en doute , ayant accoutumé de dire : Credo quia absurdum. Mais à moins d'une pareille raison, qui jamais se persuadera que Lucius ait pu conter sérieusement sa métamorphose en âne, sa vie, ses misères, sous cette forme, ses amours avec de grandes dames , et donner tout cela pour des faits? Quelle apparence qu'un récit, dont l'Ane que nous avons est l'abrégé fidèle , fût débité comme historique? Si cet abrégé représente, ainsi que le dit Photius , les propres phrases et les mots du livre des Métamorphoses ; si ce sont en tout les mêmes traits qu'on a seulement raccourcis, le même narré, les mêmes paroles, comment donc concevoir que de ces deux ouvrages, où tout était pareil, l'un fût sérieux, l'autre bouffon? et comment l'exacte copie d'un conte ennuyeux était-elle une satire si gaie? Voilà ce que Photius ne nous explique point. Je ne veux pas dire qu'il n'eût lu ou vu à tout le moins les deux livres; mais ou sa notice ne fut faite que longtemps après cette lecture, ou, en écrivant, il pensait à tout autre chose. Il ne sait et n'a pu, dit-il, encore découvrir quel est le plus ancien de Lucien ou de Lucius , ni qui des deux a copié l'autre, et il demeure dans ce doute, sagement ; car il se pourrait que Lucien , bien avant Lucms , eût fait cette histoire de Lucius, lequel ,
venant après cela , aurait copié son historien , et redit de soi les mêmes choses que l'autre en avait déjà dites. Tout cet amas d'absurdités montre avec quelle distraction écrivait le bon patriarche.
Pour moi , je ne puis croire que Lucien ait jamais rien abrégé ; ce n'était pas son caractère ; il amplifie tout, au contraire, et donne souvent à ce qu'il dit beaucoup trop de développement, ayant peut-être retenu ce défaut de son premier métier de sophiste et de déclama leur; esprit d'ailleurs plein d'invention, qui n'avait nul besoin d'emprunt, et certes n'eût su se contraindre à retracer ainsi froidement une compositioH étrangère, sans y jamais mettre du sien, chose dont les traducteurs même et les plus serviles copistes ont peine à se défendre. Voltaire peut, dans ses contes , parfois imiter d'autres écrivains , prendre une pensée, un sujet; mais ira-t-il transcrire des morceaux de Rabelais , des pages de Cyrano ? Ces vives imaginations ne suivent personne à la trace, ne copient point trait pour trait. Dans l'abrégé que Théopompefit de l'histoire d'Hérodote, il nemitpas un mot d'Hérodote; cela se voit par les fragments qui nous en restent. Denys d'Halicarnasse, au contraire, en abrégeant lui-même ses Antiquités romaines, ne fit apparemment , comme dit ici Photius , que resserrer, élaguer, réduire en moindre dimension ce qui se trouvait plus étendu dans son premier ouvrage, dont il put très-bien conserver les phrases et les expresions , s'il n'espérait pas trouver mieux. Ainsi de notre auteur ; car je ne fais nul doute que cet abrégé, si c'en est un, ne soit de Lucius lui-même, qui se déclare et se fait connaître avec assez de détail à la fin de son ouvrage , pour qu'on n'eût jamais dû l'attribuer à un autre. Cela ne fût pas arrivé non plus , selon toute apparence , si , à l'exemple des anciens, il eût pris som de se nommer en tête, non à la fin du livre, et eût dit dès l'abord : Lucius a écrit ce qui suit. Mais ce n'était plus la coutume, et Longin se moque en un endroit de ceux qui alors prétendaient imiter en cela Hérodote et les auteurs du vieux temps. Il y fallait plus de façon. On se nommait quelque part en passant, dans le corps de l'ouvrage , comme fait ici Lucius , et comme Lucien l'a pratiqué dans son Histoire véritable , ou on ne se nommait point du tout. L'ancien usage toutefois , s'il eût subsisté, valait mieux, et eût épargné aux libraires une infinité de méprises ; car il n'y a guère d'auteur célèbre de l'antiquité auquel ils n'aient attribué faussement différents ouvrages.
Maisje vais plus loin, et je dis que ceci n'est point un abrégé ; ce n'est point la copie réduite, mais l'original, au contraire, du livre des Métamorphoses, qui n'était qu'un développement ou plutôt une pitoyahie
ou L'ANE.
impjification de celui-ci, écrite depuis par quelque autre, je crois, queLucius, ou, si Ton veut, par Lucius vieilli, mal inspiré, brouillé avec les Muses, ayant perdu toute sa verve; et vcici sur quoi je me fonde. D'abord les anciens n'abrégeaient que des ouvrages historiques. Ce fut bien tard, sous les empereurs de Coiistantinople, qu'on étendit à d'autres livres cette espèce de mutilation. Alors quelques compilations , de longs traités de grammaire et de philosophie furent réduits en petits volumes; mais toujours on s'abstint de toucher aux ouvrages d'imagination, qui sont chose subtile et légère, dont la substance ne se peut saisir ni presser. Théopompe abrégea l'histoire d'Hérodote, Philiste celle de Thucydide , Brutus les livres de Polybe , quelques-uns leurs propres ouvrages, comme Denys d'Halicarnasse, Timosthène, Philochorus, tous historiens; mais nul ne s'avisa jamais de raccourcir les Mimes de Sophron , ni les Satires ménippées : et que serait-ce qu'un abrégé de Gulliver ou de Gargantua ?
Puis, ce livre aujourd'hui perdu des Métamorphoses, nous l'avons en latin traduit par Apulée. Je dis traduit au sens des anciens; car à présent on nommerait cela imitation ou paraphrase. Dans cet Ane latin, qui représente pour nous l'ouvrage de Lucius , se retrouve en effet le prétendu abrégé , l'Ane grec; tellement qu'ayant lu celui-ci, on le reconnaît dans l'autre , mais démesurément étendu par de froides amplifications et des épisodes sans fin. Les plus beaux traits de l'auteur grec sont là mêlés parmi un tas d'extravagantes fictions, de contes de sorciers , de fables à faire peur aux petits enfants, toutes inventions si absurdes et si dépourvues d'agrément , qu'on n'en peut soutenir la lecture. De pareilles sottises ont à bon droit choqué Photius dans le livre des INIétamorphoses , d'où Apulée les a prises , et sont cause qu'il taxe l'auteur de ridicule crédulité. L'abréviateur, selon lui, ayant seulement supprimé ces impertinences, le reste s'est trouvé faire un ouvrage achevé dans toutes ses parties, un véritable poème dont le début, la fin, reponrfen^a?f»iJ/ieM.... Voilà ce que je ai crois point. D'un amas de confuses rêveries , cet abréviateur aurait fait un chef-d'œuvre de narration en coupant seulement des feuillets ! cela me paraît impossible; on trouve de l'or dans le sable, mais des vases ciselés , non ; et je demanderais volontiers à Photius comment , de ce monstrueux chaos , de cette rapsodie informe des Métamorphoses , certaines pièces auraient pu faire un tout régulier, si elles n'eussent été forgées à part exprès et façonnées pour s'unir. Je trouve donc fort vraisemblable
que Lucius , ayant d'abord composé ce joli ouvrage tel à peu presque nous l'avons, y aura voulu joindre depuis différents morceaux, et, par ces additions de pièces battues à froid et hors de proportion , aura gâté son premier jet. Qu'on prenne la peine de comparer au grec que nous avons le latin d'Apulée; tout ce qu'il a de plus est hors-d'œuvre. Comme dès le commencement de cette longue et puérile histoire de ce Socrate ensorcelé et égorgé par ces deux vieilles , ces outres changées en voleurs , et l'homme qui , en gardant un mort , a le nez coupé par une sorcière; tout cela est ajouté au grec et cousu à la narration. Dieu sait comment. Otez cela, et vous retrouvez l'introduction de Lucius telle qu'elle est ici , toute naïve , toute dramatique , oii , pour la clarté , rien ne manque , pour l'agrément rien n'est de trop , oh enfin ne se peut méconnaître la conception originale. Et quelle apparence qu'un esprit , assez faible ou assez malade pour enfanter tant d'inepties traduites par Apulée , ait pu en même temps imaginer la fable et le charmant récit où ces sottises sont insérées .' Je n'y vois , quant à moi , nulle possibilité.
Quoi qu'il en soit de ces conjectures , qu'on ne peut appuyer de preuves, car la pièce principale nous manque , et les témoignages anciens se réduisent à celui de Photius, qui, comme on voit, est peu de chose , en somme c'est ici l'œuvre de Lucius, puisque le plan et les détails, les pensées, les phrases et les mots lui appartiennent , de l'aveu de ceux qui donnent l'ouvrage à un autre. Le style n'en est pas aussi pur que le prétend Photius, ni en tout exempt des défauts du siècle où l'auteur a vécu. Il y avait alors grand nombre d'écrivains dont l'étude principale était de créer des expressions , de tourmenter la langue, de tenailler les mots , si l'on peut ainsi dire , pour en étendre le sens à des acceptions dont personne ne se fût avisé. Cette secte a été de tout temps; elle fleurissait alors, et notre auteur n'en était pas autant ennemi qu'on le pourrait croire, d'après ce qu'en dit Photius. Il a parfois d'étranges manières de s'exprimer, qui , dans le fait , sont à lui , et dont on aurait peine à trouver des exemples. Mais son plus grand tort , ce me semble , c'est d'aimer trop le vieux langage et les expressions surannées. En effet, il n'est point plus aise que lorsqu'il trouve à placer quelque vieille phrase d'Hérodote appropriée à son sujet. Il ose même faire usage de ces singulières façons de dire , que Platon aura employées une fois peut-être en passant. Il ne s'abstient pas davantage des tournures et des locutions réservées à la poésie, et emprunte 'ïussi bien d'Homère que de Thucydide, se
LA LUCIADE,
souciant assez peu du précepte des maîtres, qui recommandent d'user avec sobriété de ces phrases antiques et poétiques. Il est vrai qu'on ne peut lui reprocher de ne pas s' en servir liabilement , soit aOn de donner à son style de la grâce dans les petits détails et les discours familiers , soit pour le relever à propos ; car c'est chose reconnue de tous les anciens rhéteurs , que les archaïsmes , pourvu qu'on n'en abuse point, ennoblissent le langage; mais la mesure en cela est difficile à garder. Salluste ne sut pas l'observer; il se fit une étude de parler à l'antique, et encourut le blâme de ses contemporains, ayant pillé le vieux Caton sans discrétion, disait Auguste. La Fontaine lui-même, chez nous, tout divin qu'il est, et le premier de nos écrivains pour la connaissance de la langue , souvent ne distingue pas assez le français du gaulois. Virgile seul, plein d'archaïsmes, se pare et s'embellit des dépouilles d'Ennius, et, chez lui, le vieux style a des grâces nouvelles.
Mais que dire d'Apulée, qui, sous les Césars, veut parler la langue de Numa? Je doute fort que de son temps on le pût lire sans commentaire. Il a senti l'agrément que donnait à l'auteur grec ce vernis d'antiquité répandu sur sa diction , et il pense l'imiter. Firenzuola, en traduisant le latin d'Apulée, a su éviter cet excès. Sans reproduire les phrases obscures, les termes oubliés de Fra Jacopone ou du Cavalcanti , il emprunte , du vieux toscan , une foule d'expressions naïves et charmantes ; et sa version , oh l'on peut dire que sont amassées toutes les fleurs de cet admirable langage , est , au sentiment de bien des gens , ce qu'il y a de plus achevé en prose italienne.
On ne trouvera point ces beautés dans ma traduction. Aussi n'était-ce pas mon but, même quand il m'eût été possible de dire mieux que mon auteur, mais de dire les mêmes choses et d'un ton approchant du sien , de représenter enfin , si j'ose ainsi parler, l'Ane de Lucius avec son pas et son allure. Qui ne verrait dans cet ouvrage qu'une narration enjouée , une lecture propre à distraire aux heures de loisir, en jugerait comme ont pu faire les contemporains. Mais pour nous l'éloignement des temps y ajoute un autre intérêt. Comme monument des mœurs antiques, nous avons vraiment peu de livres aussi curieux que celui-ci. On y trouve des notions sur la vie privée des anciens , que chercheraient vainement ailleurs ceux qui se plaisent à cette étude. Voilà par où de tels écrits se recommandent aux savants. Ce sont des tableaux de pure imagination , oii néanmoins chaque trait est d'après nature, des fables vraies dans les détails , qui non-seulement di-
vertissent par la grâce de l'invention et la naïveté du langage, mais instruisent en même temps par les remarques qu'on y fait et les réflexions qui en naissent. C'est là qu'on connaît en effet comment vivaient les hommes il y a quinze siècles , et ce que le temps a pu changer à leur condition. Là se voit une vive image du monde tel qu'il était alors; l'audace des brigands, la fourberie des prêtres, l'insolence dei soldats sous un gouvernement violent et despotique , la cruauté des maîtres , la misère des esclaves, toujours menacés du supplice pour les moindres fautes : tout est vrai dans des fictions si frivoles en apparence ; et ces récits de faits, non-seulement faux , mais impossibles , nous représentent les temps et les hommes mieux que nulle chronique, à mon sens. Thucydide fait l'histoire d'Athènes; M6nandre celle des Athéniens, aussi intéressante, moins suspecte que l'autre. Il y a plus de vérités dans Rabelais que dans Mézerai.
Un jour j'allais en Thessalie pour certaines affaires de famille. Un cheval me portait , moi et mon bagage 5 un valet me suivait. Or, chemin faisant , je me trouvai avec quelques-uns de la ville d'Hypate, qui s'en retournaient au pays ; et , marcliant de compagnie , causant , mettant vivres en commun , nous nous entr' aidions à tromper l'ennui du voyage ; et , comme nous fumes près de la ville, je m'euquis d'eux s'ils connaissaient point Hipparque, un habitant de là, pour qui j'avais des lettres de recommandation , comptant même loger chez lui ; ils me dirent qu'oui , qu'ils le connaissaient, que c'était un des riches du lieu, bien qu'il n'eût qu'une servante seule pour tout domestique , et sa femme ; car il est avare, me dirent-ils , et vit chichement. A l'entrée de la ville, un jardin clos de murs , une maison petite , mais jolie , c'était la demeure d'Hipparque, où me laissèrent mes compagnons. Nous nous embrassâmes. Eux partis , je frappe à la porte. Une femme à grand'peine me répondit du dedans , puis me vint ouvrir; et sur ma demande si le maître était au logis : Oui, fit-elle; mais qu' es-tu? que lui veux-tu? Je lui veux , dis je , rendre une lettre du sophiste Décrianus de Patras. Attends , me dit- elle; et, fermant la porte, elle nous laisse dehors, et s'en va. Elle revint enfin. Introduit près d'Hipparque , je lui présente ma lettre en le saluant. Ils allaient souper à l'heure même, lui etsafemme, couchés surunpetit lit, seuls ; devant eux , une table , non encore servie. Ayant lu la lettre : Oh ! le brave homme , s'écria-t-il , que Dé-
ou L'ANE.
crianus! Oui, certes, il fuit bien de m'adresser ses amis. Tu vois, Lueius, ajouta-t-il, ce que c'est (jue mon logis , une maisonnette peu digne de te recevoir, mais que j'estime un palais, si tu t'en veux contenter. Cela dit, il appelle la servante : Va, Palestre, donne à notre hôte une chambre et ce qu'il lui faut, et puis tu l'enverras au bain ; car ce n'est pas peu de fatigue qu'un pareil voyage. La fille aussitôt nous conduit dans une petite chambre fort propre. Toi, me dit-elle, voici ton lit; et en ce coin, j'arrangerai un matelas pour ton valet, avec un coussin. Lui ayant donné de quoi acheter de l'orge à mon cheval , nous sortîmes et allâmes au bain, pendant qu'elle serrait mon peu de bagues et d'équipages. De retour, nous entrons dans la salle, où, me prenant par la main, Hipparque me fit mettre à table près de lui. La chère fut assez honnête, le vin bon. Quand on eut mangé , on se mit à boire , et nous passâmes ainsi la soirée, devisant, causant, pots sur table, jusqu'à ce qu'il fût heure de dormir. Le lendemain matin, Hipparque rae demande où j'avais dessein d'aller, si je ne ferais point quelque séjour en leur ville. Je vais , dis-je , à Larisse , et compte partir d'ici dans quatre ou cinq jours. Mais c'était feinte que cela; j'y .voulais trop bien demeurer, m'étant mis en tète de trouver quelque magicienne qui me pût faire voir de ces prodiges, comme un homme volant, ou bien changé en pierre. L'esprit plein de cette pensée, j'allais par la ville sans savoir trop commentm'y prendre ; mais j'allais , quand je me vois venir au-devant une femme jeune encore , et riche, comme il paraissait à son train et toute sa personne ; beaux habits , joyaux , riches atours , grande suite de gens et de valets. Plus proche, comme je la regardais, la voila qui me salue par mon nom ; moi de le lui rendre, au mieux que je sus; et elle me dit : Je suis Abroea , si tu ne connais l'amie de ta mère, qui tous vous aime ses enfants, comme ceux mêmes quej'ai mis au monde. Que ne vienstu, mon fils, de ce pas chez moi demeurer? Grand merci , lui dis-je , c'est trop de grâce. Un ami , qui me reçut et me traite en sa maison, le quitter ainsi serait injure. Mais de cœur et de volonté je demeure chez toi, noble dame, et ne t'en suis pas moins tenu. Qui donc te loge? reprit-elle. Hipparque, dis-je. Cet avare ? Ah ! mère, ne parle pas ainsi d'un homme envers moi magnifique, et de qui chose ne me fâche , sinon le trop de chère qu'il me fait. Lors, avec un sourire, me tirant à l'écart : Prends garde, me dit-elle, prends bien garde à sa femme ; c'est la plus grande sor-
cière qui soit en tout le pays. Li})ertine , elle en veut à tous les jeunes gens; et, qui ne fait à sa guise , elle te les change en bête , ou de malemort les fait périr. Tu es jeune, mon enfant, bien fait de ta personne , et ne peux que tu ne lui plaises, étranger d'ailleurs de qui nul n'aura de souci.
A ces paroles , connaissant que j 'avais chez moi ce que je cherchais dehors, je ne l'écoute plus ; mais, sitôt que je la pus quitter, je m'en revins tout courant , et me disais à part moi : Or çà , voici l'occasion venue que tu as tant désirée , de voir des choses extraordinaires. Sus donc, alerte , Lueius! tâche par quelque invention... La femme de ton hôte , tu la dois respecter ; mais fais tant que d'avoir la servante pour amie. En te jouant , folâtrant avec elle, mais que tu lui viennes à gré, elle te dira tout. Chose ne se fait au logis que ne sachent les valets.
Ainsi fantasiant, j'arrive à la maison, où ne se trouvait de fortune, les maîtres étant sortis , que Palestre seule occupée à préparer le souper. D'entrée , je l'aborde et lui dis : Oh ! que doucement tu remues , gentille Palestre , tes fesses ensemble et ta poêle ! Que telle cuisine est friande, et heureux qui peut tremper un doigt en ta sauce. Elle ( car c'était la plus frisque et gente petite femelle! ) me repart de bonne grâce : Fuis , jeune homme , si tu es sage , et si tu veux vivre ; ma poêle est ardente et mon brouet bouillant; que si tu \ touches seulement , jamais ne guériras de la brûlure. Et n'est physicien tant expert , qui te sût alléger ce mal , fors moi seule , ce qui est de plus^ admirable , moi cause de ta douleur. Mais alors, me criant merci, tu seras tout le jour après moi. Plus je te ferai souffrir, moins tu me voudras quitter; non, tu ne t'en iras pas, quand je te jetterais des pierres, ayant éprouvé que c'est de la douceur de mon baume. Tu nourriras ta blessure ; toujours requérant médecine , jamais ne voudras guérison. Qu'as-tu à rire ? Sais-tu bien que je fais cuisine d'hommes ? qu'autant que j'en prends, je les écorche comme beaux petits lapins , les désosse, les fricasse, n'épargnant foie , ni courée ? Je te crois , lui répondis-je ; car de t'avoir vue seulement, je suis déjà sur la braise. Ton feu , sans que je t'approche , m'entrant par les yeux, me cuit et brûle jusqu'à la moelle ; pourtant si tu ne me veux laisser mourir de mon mal , baille-moi, ma mie, tout à l'heure cette tant douce médecine; ou bien, puisque tu me tiens et m'as pris , comme tu dis , fais de moi ce que tu voudras, et m'écorche à ton plaisir.
LA LUCIADE,
Adonc, s' éclatant de rire, la bonne gouge me regarde , et de ce moment fut à moi ; nous complotâmes ensemble qu'aussitôt ses maîtres couchés, elle me viendrait trouver, et passerait avec moi la nuit. Hipparque et sa femme de retour, on soupe après le bain ; bon vin , joyeux devis , allongeaient le repas. Moi, feignant me sentir aggravé de sommeil, je me retire dans ma chambre. Là, je trouvai tout en bel ordre : le lit de mon valet dehors, près du mien une table, un gobelet , du vin , eau froide , eau chaude ; Palestre avait songé à tout ; davantage , mon lit partout jonché de roses , ou entières , ou effeuillées , ou en beaux chapelets arrangées. Voyant toutes choses ainsi prêtes pour le festin, j'attendais mon convive en bonne dévotion.
Elle, sitôt qu'elle eut mis dormir sa maîtresse , s'en vint devers moi sans tarder ; et lors ce fut à nous de boire et de faire carousse de vin ensemble et de baisers ; par où nous étant confortés et préparés au déduit , Palestre se lève et me dit : Songe, jeune homme, comme je m'appelle, et te souvienne que tu as affaire à Palestre. Or sus , on va voir en cette joute ce que tu sais faire, et si tu es appris aux armes comme gentil compagnon. J'accepte ton défi, lui dis-je, et me dure mille ans que nous ne soyons aux prises. Déshabille-toi; fais tôt. Lors elle : C'est moi qui suis le maître d'exercice, et qui vais éprouver ton adresse et ta force en divers tours de lutte; toi, fais devoir d'obéir et d'exécuter à point ce que je commanderai. Commande, lui dis-je. Cependant elle se déshabillait , et quand elle fut toute nue : Dépouille-toi, jouvenceau, et te frotte de cette huile. Allons, ferme, bon pied, bon œil. Accolle ton adversaire, et d'un croc-en -jambe le renverse. Bon, bras à bras, corps à corps, flanc contre flanc; courage , appuie , et toujours tiens le dessus. Çà , sous les reins cette main , l'autre sous la cuisse ; lève haut; donne la saccade, redouble, serre, sacque, choque, boute, coup sur coup; point de relâche; dès que tu sens mollir, étreins; là, là, bellement ; te voilà déjà tout mouillé.
Ainsi faisais-je , obéissant comme novice à sa parole ; et quand j'eus d'elle congé de reposer sur les armes, je lui dis : Maître, tu vois de quel air je m'y prends , que je n'ai faute d'adresse ni de bonne volonté; mais, toi, qu'il ne te déplaise, tu commandes trop en hâte , et n'a pas besogne faite qui veut suivre ta leçon. Elle, du revers de sa main, me baille gentiment sur la joue : Tu fuis le raisonneur, indocile écolier; tu seras châtié, si tu faux au coiBmandement ; attention. Ce di-
sant, elle se lève en pieds; et après s'être un peu soignée : Voyons, dit-elle, si tu es champion à l'épreuve en toutes joutes, et combats jusques à outrance. Puis tombant à genoux sur le lit : Ce n'était que jeu tout à l'heure ce que nous faisions, et pour rompre quelque lance, il ne vaudrait pas la peine d'entrer en champ clos. Maintenant nous allons combattre à fer émoulu '.
En tels ébats se passa cette nuit , tant doux et plaisants à tous deux , où nous emportâmes le prix des combats nocturnes. Grand plaisir y avaisje de vrai. A peu que je n'en oubliai du tout mon voyage à Larisse, et le désir qui m'avait mu de telles armes entreprendre contre cette gente Palestre. Mais à la fin il m'en souvint , et je lui dis : Ma mie , ma chère , fais que je voie ta maîtresse en ses besognes de sorcellerie , ou prenant quelque étrange forme; car je meurs d'envie longtemps a, de voir semblable prodige; ou toi-même, si tu t'en mêles , montre-moi quelque œuvre magique et te transforme à mes yeux. Il m'est bien" avis que tu dois être du métier , m'ayant changé comme tu as fait et transmué de telle sorte, que moi insensible , farouche ( ainsi m'appelaient femmes et filles ) , moi que nulle amour n'avait encore su apprivoiser, me voilà mouton devenu; tu me mènes à ta fantaisie serf et captif, chose impossible , sinon par enchantement; et pourtant il faut bien , ma belle , que tu t'en aides quelque peu. Cesse, me dit-elle, badin, cesse de te moquer. Et quel charme jamais saurait captiver amour, qui lui-même est maître en cet art? Quant est de moi , je n'y sais rien. Je te jure , et crois-moi, mon unique souci, par cette chère tête , par ce lit bienheureux témoin de nos plaisirs , oncques je n'appris à lire seulement. Aussi ma maîtresse est par trop jalouse de sa science. Toutefois s'il avient que je te la puisse montrer en quelqu'une de ses métamorphoses , tu la verras, mon doux ami; et à tant nous nous couchâmes.
Quelques jours écoulés. Palestre vient à moi, et me dit que sa maîtresse, le soir même, se devait changer en oiseau pour aller devers un sien amant. Et moi : C'est à ce coup , lui dis-je , ah I ma chère , c'est maintenant que tu peux combler mes souhaits. Ne t'inquiète , me fit-elle. Et le soir venu , elle me mène à la porte de la chambre où couchaient Hipparque et sa femme ; et là me montre entre les ais une petite ouverture, où mettant
' Il y a ici dans le grec une suite d'équivoques qui ne se peuvent traduire. (Voyez la note l. )
ou L'ANE.
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l'œil , je vis cette femme qui se déshabillait. Déshabillée mie quelle fut, s'approchaut de lu lampe, elle y brûla deux grains dencens en murmurant .jfuelques paroles, et puis ouvrit un gros coffret où étaient force petites fioles; elle en prit une. Ce qiiil y avait en cette tiole contenu , au vrai je ne le saurais dire. A voir, il me parut comme une wrte d'huile, dont elle se frotta toute des pi?ds usqu'à la tête , commençant par le bout des ongles; et lors voilà de tout son corps plumes (jui naissent à foison, puis un bec, au lieu de son nez, fort et crochu. Que vous dirai-je? en moins de rien, elle se fit oiseau de tout point, le plus beau chat-huant qui fût oncques; puis se voyant bien emplumée, bien empennée, battit des ailes, et puis, avec un cri lugubre, par la fenêtre s'envola.
Pour moi d'abord je crus rêver, et que c'était songe que tout cela , et je me frottais les yeux , ne me pouvant persuader que je ne fusse endormi. A toute force, enfin, voyant qu'il était vrai que je ne sommeillais, ni n'en avais envie , je me mis a prier Palestre qu'elle me voulût par cette drogue faire avoir forme d'oiseau et des ailes , et me laissât voler, pour voir si j'aurais en cette guise sens et entendement humain; elle, me voulant satisfaire , entre dans la chambre , m'apporte une de ces fioles, et moi de me frotter aussitôt comme j'avais vu faire à cette femme, pour devenir oiseau ; mais hélas ! je devins tout autre chose ; car j'eus, au lieu de plumes, à l'heure même, poil bourru par tout le corps , queue au derrière , oreilles en tête, longues sans mesure , corne dure aux pieds et aux mains. En me regardant , je vis que j'étais un âne. Et si n'avais-je plus ni voix , ni paroles pour me plaindre, mais baissant la tête semblais d'un regard piteux lamenter ma déconvenue, et accuser Palestre. Elle de ses deux mains se frappant le visage ; Ah ! malheureuse, qu'ai-je /ait? J'ai pris une fiole pour l'autre, trompée par la ressemblance. Mais ne te chaille, mon amour; le remède en est aisé. Tu n'as seulement qu'à manger des feuilles de rose, pour dépouiller cette laide forme, et me rendre l'amant que j'aime. Aie patience cette nuit, et dès qu'il sera jour demain, je t'en apporterai des roses, dont tu n'auras sitôt goûté , que tu seras remis en ta beauté première. Ce disant, elle me caressait, me polissait les oreilles , et me passait la main sur le dos et partout.
Or avais-je corps de baudet, mais le sens et la pensée tout de même qu'auparavant , fors de ne pouvoir parler. Adonc maudissant en moimême et l'erreur de Palestre et ma propre sottise-
je m'en allai l'oreille basse à l'etable, ou était mon cheval avec le >Tai âne de la maison , lesquels aussitôt qu'ils me virent, comme ils crurent que je m'allais mettre à la mangeoire et partager leur pitance, me voulaient festoyer de ruades pour ma bienvenue; mais je connus leur malice et me retirai en un coin , là où je me déconfortais ; et pensant pleurer, c'était braire ce que je faisais ; et me disais à part moi : 0 fatale curiosité ! que serait-ce, si à cette heure survenait d'emblée quelque loup ou autre bête sauvage? Las! sans avoir méfait, tu vas mourir peut-êtrp de la mort des méchants? Ainsi raisonnant en moi-même, j'étais loin de prévoir le sort qui m'attendait.
Sur le tard, que tout était muet et coi partout, à l'heure du meilleur somme, un bruit s'entend comme de gens qui , par dehors , eussent ^ oulu percer la muraille ; et de fait on la perçait ; et tantôt est l'ouverture large assez pour passer un homme ; et un homme entre , et puis un autre , et puis plusieurs autres après, tant que l'etable en était pleine ; et avaient tous des épées. De la ils s'en vont dans les chambres, où d'abord ayant lié Hipparque, mon valet et Palestre, ils se mirent à piller et vider la maison de tout ce qui s'y trouva d'argent , vaisselle et autres biens qu'ils amassèrent dans la cour; et n'y ayant plus rien à prendre , ils nous bâtèrent et nous sanglèrent , mon cheval et l'autre âne et moi ; et de cet amas de butin , tant que nous en pûmes porter, nous le chargèrent sur le dos; puis à grands coups de bâton, nous chassent dans la montagne par des sentiers détournés. De ce que souffrirent dans cette marche mes deux compagnons, je n'en puis que dire ; mais moi, accablé sous le faix, et n'ayant de coutume d'aller ainsi déchaux sur ces cailloux pointus , je mourais, je bronchais à chaque pas ; et s'il m'arrivait de choir , l'un me tirait par le licol , l'autre me dolait de son bâton la croupe et les cuisses. En cette extrémité , je voulus plus d'une fois m'écrier : 0 César; mais je ne faisais que braire l'ô, et César ne pouvait venir ; ce qui m'attirait chaque fois nouvelle tempête de coups, parce qu'ils craignaient que mon braire ne les découvrit. Voyant donc que rien n'y servait et que même ma plainte empirait mon marché, je pris le parti de me taire et d'aller ainsi qu'on voudrait.
Il était jour, et cheminant par monts et par vaux , nous avions déjà fait longue traite; on eut soin de nous emmuseler d'un nœud du licol, pour nous garder de perdre temps à brouter de-
LA LUCIADE,
çà et delà , au moyen de quoi nous jeûnions tous trois également pour cette heure. Mais sur le midi que nous vînmes en une métairie de gens affidés à ces ribauds, comme il paraissait à l'accueil et bonne chère qu'ils leur firent , les embrassant , les priant de se reposer et leur servant à manger, lors on nous mit , nous autres bêtes , dans la paille jusqu'au ventre , avec plein râtelier de foin et mesure comble d'avoine , dont mes compagnons se régalèrent, et moi pour lors je demeurai tout seul à jeûner ; car je ne me pouvais résoudre encore à goûter de tels mets. Regardant de tous côtés si je ne trouverais point quelque chose à ma guise , j'aperçois au fond de la cour une manière de potager où étaient de beaux et bons légumes , et des rosiers en fleur , à ce qu'il me parut. Adonc sans être vu de personne , ainsi que chacun entendait à préparer le souper, je me dérobe et entre là où je pensais , mangeant de ces roses , redevenir Lucius. Or, ce n'étaient pas de vraies roses , mais bien des roses de laurier qu'on appelle Rhododaphné , triste pâture aux ânes et chevaux ; car ce leur est venin, ce dit-on , qui les fait mourir en peu d'heures. Je savais cela, et je m'abstins de ces dangereuses fleurs, mais non des raves, laitues, fenouils et autres légumes dont je mangeais à grand appétit, et m'étais déjà fait bon ventre , quand le maître du jardin survint, lequel, soit qu'il m'eût aperçu, ou fût autrement averti , tenait en main un fort bâton ; ce qu'il en fit n'est pas à demander ; car de l'air d'un prévôt qui prend quelque maraudeur sur le fait , il commença à m'en donner sans regarder où il frappait, la croupe , l'échiné , la tête, battant comme sur seigle vert; dont, à la fin , je perdis patience , et lui détachai une ruade si à propos que je le jetai demi-mort sur ses choux , et m'enfuyais grand erre du côté de la montagne. Mais le traître , quand il me vit ainsi détaler, s'écria qu'on lâchât les chiens. C'étaient dogues de forte race , et y en avait bon nom])re pour faire la chasse aux ours. Cela me donna à penser; je retournai crainte de pis, et m'en revins tout courant à l'écurie , dont bien me prit ; car ces mâtins qu'on avait déjà déchaînés m'allaient étrangler sans remède. Rentrant au logis, je fus reçu à grand renfort de bastonnades, et en devais être assommé , n'eût été l'explosion soudaine du mélange, comme je crois, de tous ces herbages dans mon ventre , qui , leur éclatant au nez avec grand bruit et infection de méphytique vapeur, mit en fuite tous mes ennemis.
Quand il fut heure de partir, on nous i-echar-
gea, et alors m'échurent à porter les choses les plus pesantes. Je pris patience toutefois , et ainsi allions par pays ; mais n'en pouvant plus à la fin de fatigue, moulu de coups ( aussi que ma corne s'usant, j'en ressentais à chaque pas douleur non pareille ) , je résolus de me laisser choir et ne bouger, me dût-on tuer. Car voici comme je raisonnais : Ils se lasseront de me battre , et partageant ma charge aux autres, me laisseront là pour les loups. Mais il en avint autrement, quelque démon prenant plaisir à me tourmenter. Car ainsi que je méditais ce projet à part moi , l'autre âne , mon camarade, ayant même dessein possible, s'abat au milieu du chemin , et eux de le battre et de crier pour le faire relever ; mais rien n'y sert; l'animal reste gisant comme un bloc; quoi voyant, l'un le prend par la queue , l'auti'e par les oreilles, et tâchaient à le remettre en pieds. Mais en fine fin connaissant qu'ils n'y faisaient œuvre, et qu'ils perdent le temps après un malheureux âne, en grand danger d'être surpris, ils lui ôtent sa charge , et nous la font porter à moi et mon cheval , puis lui coupent les jarrets avec leurs coutelas, et le poussent dans un précipice, où roulant à bonds du haut en bas des rochers , notre pauvre compagnon de voyage et d'infortune fit le saut de malemort. Quant à moi , sage à ses dépens, je me résolus déporter vaillamment ma mauvaise fortune et de marcher sans me faire prier, ayant espérance de trouver quelque part des roses qui me rendraient mon premier être , avec ce que j'entendais dire qu'il n'y avait plus que peu de chemin jusqu'au manoir de ces larrons ; comme de fait , allant d'un bon pas , nous y arrivâmes avant le soir, et entrâmes au logis. Là était une vieille assise et un grand feu allumé. Eux premièrement nous déchargèrent , puis serrèrent le butin que nous avions apporté , et disaient à cette vieille : Que fais-tu , que tu ne prépares tantôt à souper ? Voire , fit-elle , tout est prêt ; pain frais , vin vieux , et sauvagine que je vous viens d'habiller. Ils louèrent sa diligence, et devant le feu se dépouillant, se frottèrent, s'oignirent; et d'un chaudron qui pendait à la crémaillère, puisant de l'eau, se la jetaient su( les épaules et sur le corps en guise de bain.
Or arriva une autre troupe de jeunes gens qui apportaient foison de tous biens , riches bagues, comme on pourrait dire, vases d'or et d'argent, étoffes et brocarts de grands prix, joyaux, affiquets, vêtements, tant de femme que d'homme : et ceux-là se joignant aux autres, et ayant serre leur butin, se lavèrent pareillement, puis se mi-
ou L'ANE.
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rent à table tous , et entre eux comnieucèreut tant et si divers propos, que c'était merveille de les ouïr. Moi et mon cheval cependant, fûmes par la vieille servis de bel orge à la man;^eoire , dont mon camarade, i)ensant avoir meilleure part, s'emplissait le ventre à grand'hâte; mais je ne lui lis nul tort ; car pendant que la vieille était ailleurs empêchée, je mangeais à bon escient du pain de la provision.
Le lendemain , ils s'en allèrent tous à leurs besognes, nous laissant pour garde un jeune homme dont la présence me fâchait fort ; car la vieille seule ne m'eût su empêcher de me sauver. Mais lui d'un regard farouche, fort et roide jeune gars, l'épée à la main, faisait le guet, et tenait la porte close. Trois jours après, sur la minuit , voici revenir nos larrons, sans or ni argent cette fois, ni autre butin qu'une fille en fleur d'âge et belle a merveille, qui jetait des cris lamentables. L'ayant fait seoir sur une natte, ils la confortaient de leur mieux, la recommandaient à la vieille, avec ordre d'en prendre soin et ne la jamais quitter. Elle cependant ne voulait ni manger, ni boire, mais ne faisait rien que gémir et se désespérer. Ce que voyant, moi de bonne nature , j'en pleurais à mon râtelier, et ne me pouvais quasi tenir de sangloter avec cette belle.
Or s'étaient mis les voleurs à boire et banqueter toute la nuit ; mais au point du jour un de ceux qu'ils avaient accoutumé de laisser en aguet sur les routes, leur vint dire qu'un étranger allait passer ce matin, homme de grosse dépense, menant grand train avec soi , et qui montrait être fort riche. Ce qu'entendant , tous se lèvent, s'arment en hâte, nous équipent moi et mon cheval, et nous chassent devant eux. Moi qui savais ou l'on allait , et que nous marchions au combat, je ne voulais pour rien avancer, et fusse demeuré derrière si le bâton ne m'eût contraint d'aller. Venus à l'endroit où devait passer ce voyageur, on l'attend; il vient, on l'attaque, on le tue lui et ses gens; et de ce qui se trouva de meilleur dans son bagage , on nous charge moi et mon cheval ; le reste demeiu-a caché dans la forêt.
Au retour, ils avaient hâte de s'éloigner, et nous touchaient à grands coups. Ainsi pressé, harcelé, je heurte du pied contre une pierre, pierre, non , mais rasoir tranchant qui m'ouvrit le sabot jusqu'au vif, dont je souffrais et boitai bas le reste du chemin; et eux : Que faisons-nous, disaient-ils, de ce malencontreux animal qui bronche à chaque pas, chet à tout bout de champ , et ue sert pas pour ce qu'il mange ? Que ne le je-
tons-nous à la malheure dans quelque fondrière? Oui, jetons-le, disait un autre, et nous débarrassons de cette maudite bête. Pendant qu'ils me faisaient de la sorte mon procès, moi qui entendais leurs discours, oubliant mon mal aussitôt, je me mis à trotter, et semblait que jamais je n'eusse été si sain. En peu d'heures nous fûmes au logis. On serra ce que nous apportions, puis nos maîtres souperent', et après repartirent a nuit close pour aller quérir dans le bois le demeurant du butin. Ce malheureux âne, dit un deux, est-ce la peine de l'emmener estropié comme le voila? Ce que nous ne pourrons sur le cheval charger de ce reste de bagage, portons-le nous-mêmes ; c'est le mieux. Ainsi dit, ainsi fait. Ils vont avec le cheval, éclairés par la lune, qui lors était en son plein. Mais demeuré seul, je me disais : Qu'attends-tu, malheureux? Qu'on régale de ta chair les loups et les corbeaux? Tu vois le sort qu'on te prépare. Veux-tu pourrir au pied de ces roches, et n"as-tu
pas tantôt ouï ? La nuit te convie, la lune
brille ; fuis avant que reviennent tes bourreaux. Ainsi discourant à part moi , je m'a\ise que je n'étais point lié. Le licol avec quoi ils me menaient lorsque nous marchions était là pendu à un clou. L'occasion me parut trop belle ; je sors et m'en allais partir, quand la vieille, qui me vit prêt à prendre l'essor, accourt, me saisit par la queue, et tirant à deux mains de toute sa puissance, me pensait retenir; mais moi, je fusse mort plutôt que me laisser prendre et ramener par cette orde vieille, croyant qu'il y allait de mon honneur ; je tirais de ma part et l'eniraînais ; et elle de crier et d'appeler à l'aide la jeune prisonnière, laquelle venue en toute hâte, n'eut pas sitôt \u cette Dircé à la queue d'un âne , que , prenant son parti en fille de généreux courage, elle me saute sur le dos à califourchon, et commence à me talonner. Moi qui n'avais que faire d'éperon , mu de peur pour ma peau et d'envie de m'évader, je cours et gagne au haut, laissant là la vieille par terre étendue de son long, qui ne cessait de crier; et la pucelle cependant s'adressait aux dieux , faisant mille vœux pour son salut. Si tu me sauves, disait-elle, et me ramènes à mes pa rents, ô gentil roussin, tu vivras chez nous sans rien faire , et auras d'avoine par jour un boisseau comble, disait-elle. Pour faire service à cette belle, autant que pour me dérober au supplice qui m'attendait, je détalais, n'ayant souvenance de mon mal ; mais arrivés là où le chemin se partageait en deux, voici fâcheuse rencontre. Les voleurs qui s'en revenaient, nous ayant vi:> de
LA LUCIADE,
loin et reconnus au clair de la lune, tout à coup nous barrent le chemin : Holà! où vas-tu, jouvencelle, qu'il ne te déplaise, à cette heure? N'as-tu point de peur des esprits? Viens çà, belle, viens par ici ; on va te remener tantôt à tes parents : ce disant d'un sourire amer, ils me chassent arinère et nous fout rebrousser chemin; mais lors j'allais boitant, me soutenant à peine, et semblais m'être à ce moment ressouvenu de ma blessure. Tu cloches, disaient-ils, à présent qu'il te faut retourner au logis ; et pour fuir tu avais des ailes, malicieuse bête ! propos qu'accompagnaient toujours force coups, dont j'eus en peu d'heures une large plaie à la cuisse.
De retour, nous trouvâmes que la vieille s'était pendue au roc, pour la crainte quelle eut, ainsi qu'il est à croire, du courroux de ses maîtres, ayant laissé s'enfuir la pucelle avec moi. Ils louèrent son courage et sa fidélité, la détachèrent, et la jetèrent la corde au col , comme elle était , à val des rochers, puis entendirent à manger, ayant lié la fille en un coin ; et tout en buvant parlaient d'elle : Qu'en allons-nous faire ? disait l'un , et comment la punirons-nous de cette jolie escapade ? Comment ? dit un autre ; en la jetant après cette vieille. Mais non , ajouta-t-il ; elle a mérité pis pour nous avoir trahis autant qu'en elle était ; car afin que vous le sachiez , si cette belle eût su tant faire que d'arriver chez ses parents , pas un de nous n'en échappait ; notre retraite découverte, on eût pris des mesures sûres pour nous exterminer tous. Traitons-la donc en ennemie , qui nous a voulu faire du pis qu'elle pouvait , et lui rendons la pareille ; que sa mort ne soit pas si prompte; inventons un supplice qui la fasse longtemps languir dans les tourments et lentement expirer. Puis ils cherchaient quel genre de mort serait le plus douloureux ; et un se prit à dire : Écoutez une rare et nouvelle invention, qui vous plaira, ou je me trompe fort; l'âne doit mourir, c'est la justice, étant couard et paresseux , et de plus ayant fait le malade pour avoir occasion de s'enfuir avec la donzelle , dont il est fauteur et complice ; égorgeonsle demain sitôt qu'il sera jour, et lui ouvrant le ventre , tirons-en les entrailles ; puis au creux de la bête étripée , logeons cette demoiselle vivante , bien et dûment cousue dans la peau du baudet, la tête seulement dehors, afin qu'elle puisse respirer; ainsi l'un dans l'autre empaquetés , portons-les là-haut sur quelque roche ; friande pâture aux vautours. Et considérez , je vous prie , ce que ce sera , pour cette tendre et dé-
licate personne , dhabiter le corps d'un âne mort , endurer sur ce roc brûlant toute l'ardeur du soleil , la furie des insectes, la faim toujours croissante, et n'avoir moyen d'abréger de pareils tourments. Je laisse à part ce qu'elle souffrira de l'infection de cette charogne et d'une fourmilière de vers, qui, à travers les chairs de l'âne, pénétrant jusqu'à elle, la déchireront toute vive.
Chacun là-dessus s'écria; chose ne leur parut à tous mieux imaginée. Cependant je me lamentais et déplorais mon triste sort, pensant que j'allais mourir d'une mort si cruelle à la fleur de mes ans, et, privé de sépulture, devenir le tombeau de cette malheureuse fille.
Or, était -il à peine jour ; tout à coup entre avec fracas une troupe de gens armés, qui se saisissent des voleurs et les emmènent garrottés au gouverneur de la province. Avec eux de fortune était le jeune homme amoureux de cette belle fille et son fiancé , qui lui-même les avait conduits jusqu'au repaire de ces larrons , et lors , ayant recouvré sa belle , la fit monter sur moi , et l'emmena chez lui. Partout où nous passions, les villages entiers accouraient au-devant de nous ; et bonnes gens de nous faire fête , et de nous caresser et s'éjouir avec nous de l'heureux événement que j'annonçais de loin par un braire éclatant , faisant office de trompette dans cette espèce de triomphe.
Au logis , je fus traité en âne favori de ma jeune maîtresse , qui n'avait garde d'oublier le compagnon de sa fuite et de sa captivité , avec elle jà destiné à ce barbare supplice. Par son ordre exprès on me donna foin, paille, avoine, orge de quoi soûler un chameau. Mais lors plus que jamais je maudissais Palestre de m'avoir fait âne. et non chien; ear je vois mâtins à toute heure entrer à la cuisine , en emporter force reliefs de belles et bonnes viandes, et s'en remplir très-bien le ventre , comme chiens savent faire étant de noces.
A quelque temps de là , sur le récit que fit ma maîtresse à son père des obligations qu'elle m'avait, et du zèle que j'avais montré pour son service, le père me voulant récompenser, commanda qu'on me lâchât dans les prés où paissaient les juments poulinières. Ainsi, selon lui, j'allais vivre en toute liesse, n'ayant souci que de paître Therbe et saillir ces belles cavales ; et pour tout autre âne, à vrai dire , c'eût été contentement. Arrivés que nous fûmes au haras , on me mit avec les juments qui le matin allaient en pâture. Mais il eût été mal, je crois, que la chose passât ainsi san^ quelque disgrâce pour moi. Au lieu de me lâcîier
ou i;ane.
dehoi-s emmi les prés , selon l'oidre du maître , pour paître en liberté, le chef du haras me laissait à sa femme Méiiapole, qui m'attachait au iîioulin, et hi me faisait tourner tant que durait le jour , à moudre son orge et son grain. Encore, si j'eusse travaillé pour la maison seulement ! Mais elle prenait à moudre le blé des voisins, dont elle se payait en farine, et le tout à mes dépens, trafiquant ainsi des fatigues de mon pauvre col; et ce qui était de pis, c'est que Forge quon lui donnait pour ma nourriture, elle me la faisait bien moudre, mais non pas pour moi ; car, de la farine se faisaient beaux gâteaux au four, belles fouaces , et ne m'en restait à moi que le son pour mes repas. Que si par hasard on me menait avec les cavales au pâtis , je me voyais de tous côtés assailli par ces étalons, qui, me croyant là venu pour m'ébattre avec leurs femelles , me poursuivaient à coups de pied , me déchiraient à belles dents , dont je pensai périr maintes fois victime de la jalousie de messieurs les chevaux.
Telle vie n'était pas pour me refaire; aussi devins-je eu peu de temps maigre et décharné , n'ayant ni pâture aux champs , ni repos à la maison ; de plus on me menait souvent à la montagne, et j'en revenais chargé de bois : c'était là le comble de mes maux. D'abord il me fallait gravir au haut et au loin des pentes escarpées , des sentiers raboteux , où Ton me donnait pour conducteur un petit scélérat d'enfant qui me faisait enrager; car il ne cessait de me battre, encore cpie j'allasse mon grand trot, et me frappait, non d'un bâton, mais d'une massue pleine de nœuds , et toujours au même endroit , où bientôt , par l'effet des continuels horions , s'ouvrit une plaie vive, sur laquelle le traître allait frappant toujours. Puis , des charges qu'il me mettait parfois sur le dos , il n'est éléphant qui n'en eût été assommé. Où la descente était la plus roide et pénible, c'était là qu'il redoublait de coups. Si ma charge mal agencée venait à pencher d'un côté , en ôter de ce côté pour l'ajouter de l'autre, et rétablir l'équilibre, c'est ce qu'eût fait tout bon ânier ; mais lui , d'une grosse pierre qu'il ramassait en chemin , faisant le contre-poids à la partie pesante, augmentait d'autant mon fardeau ; sans compter qu'au pied du coteau , nous traversions à gué une petite rivière ; là où mon brave conducteur, soigneux de ménager sa chaussure , me sautait en croupe et passait ainsi sans se mouiller. Que si d'aventure je tombais accablé sous le faix , alors vraiment , alors mon sort était à plaindre ; car de descendre
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pour m'aider à me relever, soit en me soutenant delà main, ou en m'allégeant au besoin d'une part de mon fardeau, le petit maraud n'avait garde; mais, sans s'émouvoir, commençait à me donner de son bâton sur la tète et sur les oreilles, tant que pour faire cesser cette rage, force m'était de me remettre de moi-même en pieds. Mais un beau jour il s'avisa d'une invention pour achever de me désespérer. Ayant fait un bouchon d'épines fort piquantes , bien arrangées en rond , les pointes en dehors , il me le pend sous la queue. Lors , à chaque pas que je faisais , ainsi qu'on peut croire , les épines me meurtrissaient de mille piqûres, sans que je les pusse éviter, portant avec moi cette pelote hérissée d'aiguilles qui me battait au derrière. Si je pensais m'y soustraire en ralentissant mon pas , le bâton m'atteignait aussitôt ; voulant échapper aux coups, je me déchirais moi-même. Bref, il avait pris à tâche de me faire mourir.
Endurant ainsi chaque jour des maux infinis, une fois je perdis patience, et lui détachai un coup de pied dont il se souvint, et m'en voulait toujours depuis , ayant ce coup de pied sur le cœur. Or, avint qu'un jour on lui dit d'apporter de quelque hameau , non tant voisin de chez nous, certaines étoupes , à quoi faire il se devait ser>ir de moi. M'ayant donc mené sur le lieu et chargé d'un tas de ces étoupes liées sur mon dos et affermies d'une double corde étreinte avec un bâton , il me préparait ce nouveau tour de son mé tier. Un tison brûlant qu'il avait au partir dérobé de l'âtre , quand nous fûmes en voie assez loin , il le fourre dans ses étoupes , lesquelles d'abord prenant feu ( et ce pouvait-il autrement ? ^ , me voilà enveloppé de flamme et de fumée, prêt a brûler, si une mare, par bonheur, ne se fût trouvée proche , où je me jetai à corps perdu , et, me roulant dans la vase , éteignis cet incendie ; après quoi je repris mon chemin , sûr de n'être pas ars, au moins pour cette fois, n'y ayant moyen de rallumer ces étoupes mouillées , comme il eût bien voulu , le bourreau. Mais force lui fut d'y renoncer et de me laisser en vie. Toutefois arrivant au logis, encore trouva-t-il manière de faire entendre que j'étais cause de tout le mal, m'étant, ce disait-il, en passant frotté tout exprès contre un four. Ainsi échappai-je par miracle au feu des étoupes.
Mais ce petit scélérat, acharné à me persécuter, me joua bientôt d'un autre tour pire encore que celui-là. Me ramenant de la montagne avec du bois sur le dos tant que j'en pouvais porter, il vend ma charge à un quidam habitant de ces
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quartiers ; et revenu à la maison sans un seul fagot, pour s'exempter des étri>ières qui ne lui pouvaient faillir, il forge conti'e moi d'insignes calomnies : Maître, ce dit -il , à quoi bon nourrir cet âne fainéant, qui ne nous rend nul service? Puis, sais-tu quelle habitude il a prise depuis peu? De si loin qu'il voit femme ou fille en fleur d'âge , belle et jolie, rien ne le saurait tenir qu'il ne rompe son lien pour courir après, comme ferait quelque amant à la vue de sa maîtresse ; et mon drôle se prend à braire et à la mordre et baiser amoureusement , et pis si l'on n'y donnait ordre. Vrai , j'ai peur qu'un de ces jours il ne nous fasse quelque affaire; car tout le monde s'en plaint. Quand telle chaleur lui monte, il rompt et renverse tout. A cette heure encore qu'a-t-il fait ? Je le ramenais du bois chargé de bourrées ; il voit une femme passer au long de ces champs , et maître âne de ruer et de jeter là sa charge à travers le chemin ; et si gens de là entour ne fussent tôt accourus au secours de la pauvrette , Dieu sait ce qu'il en allait faire , la tenant déjà sous soi en devoir de besogner d'étrange façon.
Ce que le maître entendant : Vraiment, dit-il , s'il est ainsi que ce méchant âne ne veuille porter charge ni marcher, et qu'encore il coure sus à femmes et filles, tuez-le; j'en suis content; donnez-en les tripes aux chiens , et la chair aux ouvriers ; et si quelqu'un demande ce qu'il est devenu, nous dirons que les loups l'ont mangé. Qui fut aise alors? Ce fut mon coquin de conducteur, II me voulait tuer sur-le-champ; mais de fortune se trouvait là un bonhomme de nos voisins qui , par un conseil mille fois pire, me sauva la vie néanmoins. Vous seriez de grands sots, dit-il, de perdre ainsi un animal qui vous peut encore être utile, et cela pour une bagatelle; car enfin quel est son défaut? Trop de vigueur le fait courir à toute femelle ; eh bien, châtrez-le, croyez-moi; dès qu'il aura perdu cette galante humeur, vous le verrez docile et doux , porter le bât , tourner la meule , et travailler à plaisir. Que si nul de vous ne s'entend à faire cette opération, j'ai affaire pour l'heure et ne puis; mais dans deux jours je reviens ici , et en un tour de main je vous le rends doux comme un agneau.
Cet avis fut approuvé ; chacun demeura d'accord qu'il n'était rien plus à propos. Moi je gémissais et me lamentais, pensant que j'allais d'âne encore devenir eunuque, et je ne voulais plus vivre , délibéré de mettre fin à ma triste destinée , ou par m'abstenir de manger, ou en me jetant en Uisde quelque rocher, pour conserver liiomme
dans l'âne, et mourir du moins tout entier. Mais, le même soir à nuit close, nouvelles vinrent du village à la métairie , que le jeune seigneur et sa femme , sauvée avec moi des brigands , étaient morts par étrange cas. Se promenant au long du rivage de la mer une après-dînée , comme ils s'ébattaient sur la grève , le flot soulevé tout a coup les engloutit ; et ainsi étaient disparus ; commune fin à tous les deux, et d'infortunes et d'amours. Ce qu'entendant, nos gens qui voient la maison sans maîtres , autres que bien anciens et cassés de vieillesse , prennent leur parti de ne plus demeurer en servitude; et faisant main-basse sur tout, s'en vont qui deçà, qui delà, chacun avec ce qu'il avait pu attraper; là où le maître du haras, mieux que nul autre , fit sa main , aidé de sa femme et de nous, de moi s'entend et des autres bêtes, sur lesquels il mit son butin. Nous partîmes ainsi emportant bagues et biens à foison , et toute nuit marchâmes par chemins de traverse âpres et malaisés; que s'il me fâchait de la fatigue, j'étais aise aussi d'échapper à cette maudite opération ; et fîmes tant par nos journées , que nous vînmes en une ville de Macédoine, grande et peuplée, qui s'appelait Beroë. Là nos conducteurs s'arrêtèrent en résolution d'y demeurer et de nous vendre, comme ils firent un jour de foire en plein marché. Le crieur nous fit mettre en rang et nous criait au plus offrant. Gens s'approchèrent pour nous voir et nous marchander, examinant puis l'un, puis l'autre, et de temps en temps nous levaient le pied , nous regardaient aux dents et nous tâtaient les jambes; tant qu'a la fin tous furent vendus , hors moi do'nt personne ne voulut; et déjà le crieur me renvoyait, disant : Celui-là n'a pu trouver marchand ; quand fortune qui se jouait à me faire éprouver tant d'accidents divers, m'amena un nouveau maître, non tel que j'eusse pu souhaiter; car c'était un de ces vagabonds , de ces quêteurs qui vont portant par les campagnes la déesse de Syrie, et la font mendier de maison en maison , homme déjà sur l'âge et le plus sale bardache de toute sa confrérie , lequel ayant offert de moi un demi-écu, fut pris au mot, et tout sur-le-champ m'emmena, bien malgré moi qui gémissais d'avoir à servir telles gens. Arrivés que nous fûmes où demeurait Philèbe ( car ainsi avait-il nom ) , de loin il s'écria tant qu'il put : Holà, ho ! fillettes , accourez voir votre nouveau galant ; je vous ai acheté , mesdemoiselles, un vigoureux Cappadocien qui va vous servir à souhait. Ces demoiselles c'étaient les infâmes débauchés de la séquelle de Philèbe , qui
ou L'AISE.
tous sortirent à sa voix , pensant bien trouver quelque fort et roide jeune drôle avec lui. Mais quand ils ne virent qu'un àne conduit à la longe par Philèbe, ils se prirent à le brocarder : Non, non , ce n'est pas là un serviteur pour nous. Bien est-ce ton époux , mignonne , que tu nous amènes , et où as-tu pris ce beau mari ? N'en serais-tu point déjà grosse? Bon prou te fasse; puissiezvous avoir lignée qui vous ressemble !
Le lendemain, ils se mirent à l'ouvrage, comme ils disaient. Premièrement ils habillèrentla déesse et me la chargèrent sur le dos; puis nous sortîmes de la ville, et allant par pays , arrivâmes en un bourg. Là, on m'établit porte-Dieu; je ne bougeais, tandis que la sainte pénaille faisait rage de danser et de souffler dans ses flûtes avec mille contorsions et grimaces épouvantables , roulant les yeux , tordant le col , la tête renversée , leurs mitres en arrière ; ils se tailladaient les bras avec des épées , se coupaient la langue avec les dents , et remplissaient de sang toute la place à l'entour ; ce que voyant, j'entrai dans des peurs non pareilles , doutant qu'il ne fallût aussi du sang du baudet de la déesse. Après s'être ainsi déchiquetés, ils commencèrent leur quête, et recueillirent des assistants d'abord force menue monnaie , puis des provisions de toute espèce que ces bonnes gens leur apportaient, qui un baril de vin, qui un sac de farine , du pain , du fromage , des figues, et jusqu'à de l'orge pour l'âne. C'était de ces dons qu'ils vivaient et entretenaient la déesse dont j'étais porteur.
Or, un jour s' étant accointés, dans quelque village, d'un jeune rustre grand et fort, ils l'amènent au logis et se font par lui besogner en la manière accoutumée de tels abominables barda ches. Moi , témoin de ces infamies , je n'y pus tenir davantage, et d'indignation oubliant ce que j'étais : 0 Jupiter! m'écriai-je. Cela du moins voulais-je dire ; mais mon gosier me trahit et ne produisit qu'un braire qui fut entendu de dehors; car d'aventure passaient par là quelques paysans, lesquels, ne sais comment, ayant perdu leur âne, l'allaient cherchant de tous côtés, et n'eurent pas sitôt ouï la tempête de ma voix, que croyant avoir découvert ce dont ils étaient en quête , sans hucber, ni parler à âme, ils entrent, et trouvent nos gens empêchés avec ce coquin , et virent très-bien ce qu'ils faisaient , non sans rire , ainsi qu'on peut croire ; et sortant, s'en vont dire à qui voulut l'entendre, ce qui se passait là dedans. Si bien qu'en peu de temps le conte en courut partout. Eux, de honte qu'ils eurent de se voir re-
connus pour ce qu'ils étaient, dès ia nuit suivante délogent et partent sans bruit. Chemin faisant ils murmuraient, blasphémaient, pestaient contre moi qu'ils appelaient leur dénonciateur , m'accusant d'avoir à dessein et malicieusement révélé le mystère. Je prenais patience, et me serais peu soucié de leurs malédictions; mais venus en un endroit qui semblait fort solitaire, ils s'arrêtent, et m'ayant ôté la déesse et ma housse et tout, ainsi nu , m'attachent à un arbre , puis de leurs fouets garnis d'osselets, me donnent à tour de bras sur le dos et partout, m'avertissant à chaque coup d'être à l'avenir plus discret, et de tout voir sans rien dire. Davantage, ils me voulaient tuer comme celui qui seul avait causé le scandale , outre la perte non petite que ce leur était de quitter sitôt le pays; et l'eussent fait, sans la déesse qui fort les embarrassait, étant là gis-"»nte à terre ; et si n'y avait nul moyen de la voiturer autrement. Par quoi force leur fut de me laisser la vie.
De là, relevant leur madone, ils se remettent en voie, et le soir nous vînmes coucher en une maison des champs appartenant à un homme riche qui pour lors s'y trouvait, et tenant à grand honneur d'avoir chez soi la déesse , nous recueillit, nous logea et nous fit grand'cbère. Là, i( m'en souvient , je courus un péril extrême, et ce fut que le maître du logis ayant reçu naguère en présent de quelque sien ami un quartier d'âne sauvage, le cuisinier l'avait pris et le devait accom. moder. Mais il le perdit faute de soin, l'ayant possible laissé dérober à quelque chien ; dont ce pauvre homme craignant les coups qui ne lui pouvaient faillir , et peut-être pis , résolut de se pendre haut et court, comme il allait faire, si sa femme , à mon dam , ne l'en eût gardé. Ne veuille pour cela mourir, ce lui dit-elle, mon ami ; il y a remède à tout , si tu m'en veux croire. Prends l'âne de ces mendiants, et le menant à l'écart, tu le tueras, l'écorcheras; puis coupant habilement le quartier gauche de derrière, apporte-le sous ton manteau et le prépare pour le maître en guise de ce gibier. Ce qui restera du baudet, nous le jetterons quelque part dans ces fondrières ; on croira qu'il s'est perdu, et l'on n'y pensera plus. Vois-tu comme il est gras et refait, et meilleur de tout point que l'autre? Mon homme goûte ce conseil. Oui vraiment, femme, tu dis bien : c'est le seul moyen de me soustraire aux fouets et à la torture.
Pendant que ce bourreau et sa femme tenaient ainsi conseil entre eux , moi qui entendais leur de>is, je compris d'abord où cela allait aboutir, et vis bien qu'il ne me restait pour échapper aux
LA LUCIADE,
eouteau.v qu'un moyen, c'était de m'enfuir, comme e lis , rompant mon lien , et détalant , après quelques ruades en l'air , du côté de la maison , où j'entrai tout courant jusqu'en la salle à manger. Là , le maître du logis était à table avec ses hôtes , les prêtres de la déesse. Entrant de vitesse lancé , je donne au travers des convives , et renverse du choc tables et guéridons. Je croyais avoir bien imaginé cela pour me tirer d'affaire, pensant qu'on m'allait arrêter et mettre quelque part en lieu sûr, pour me garder à l'avenir de semblables vivacités ; mais autrement en alla ; car me croyant enragé , ces gens s'arment contre moi de coutelas et d'épieux , et étaient en point pour me faire un mauvais parti, si je ne me fusse sauvé dans une chambre voisine , où devaient coucher mes maîtres, et où je ne fus pas plus tôt , qu'on m'y enferma sous clef.
Le lendemain, au plus matin , nous partîmes, les mendiants et moi qui toujours portais la déesse, et vînmes en un autre gros bourg non moins habité que le premier , où ils s'avisèrent d'une toute nouvelle invention, qui fut de dire que la déesse ne se pouvait bonnement loger en maison bourgeoise , mais qu'il la fallait mettre avec la divinité du lieu. Ces gens bien volontiers ouvrant le sanctuaire qu'habitait leur déesse grandement honorée d'eux, y placèrent la nôtre fort révérencieusement. Pour nous, on nous donna logis en une assez pauvre maison. Étant demeurés là quelque espace de temps , et voulant ensuite se rendre à la ville voisine, mes maîtres redemandèrent leur déesse aux gens de l'endroit , qui les laissèrent entrer dans le temple, et eux-mêmes la reprendre. Après quoi nous nous mîmes en chemin. Or est à savoir que ces bons prêtres , à l'heure du départ , entrés seuls dans le temple , en avaient dérobé une coupe de lin or, qui était là pour offrande , et l'emportaient cachée sous l'image de la déesse ; de quoi ceux du bourg s'aperçurent quand nous fûmes partis , et envoyèrent gens après nous , qui étant à cheval , bien montés, ne mirent guère à nous atteindre, arrêtèrent ces coquins de mendiants, les appelant scélérats, impies, et redemandaient le vase sacré, lequel, ayant fouillé partout, ils trouvent au giron de la déesse ; si prennent au corps mes larrons convamcus de ce sacrilège , les emmènent liés au bourg, et les retiennent en prison , pour le procès leur être fait ; et la déesse cependant, que j'avais jusque-là portée, fut placée en un autre temple, et la coupe remise en son lieu.
Le jour suivant il fut résolu, par publique délibération, qu'on me vendrait et tout ce qui avait
appartenu à ces quêteurs, et je fus vendu de fait à un homme, non du pays, mais d'un village voisin , boulanger de son métier, qui ayant acheté le même jour au marché dix boisseaux de blé, me les met très-bien sur le dos, et me touche ainsi chargé vers le lieu de sa demeure. Quand nous y fûmes arrivés , d'abord on me mène au moulin, où entrant je vis nombre de bêtes, dont .j'allais être camarade, et y avait là plusieurs meules que ces bêtes faisaient tourner; partout ce n'était que farine. Quant à moi , comme nouveau venu qui avais porté tout le jour charge si pesante et cheminé par la traverse , on me laissa reposer pour l'heure; mais le lendemain, dès qu'il fut jour, on me couvrit la tête d'un sac, puis on m'attache au bras de la meule. Je savais , Dieu merci, ce que c'était de moudre, l'ayant trop bien appris ailleurs; mais je n'en fis pas semblant , dont mal me prit ; car ces gens-là , me voyant faire le rétif, armés chacun d'un fort bâton, m'entourent que je n'en voyais rien, ayant la tête dans un sac , et tous à la fois me chargent d'un merveilleux accord, ce qui me fit aussitôt partir et tourner comme un sabot; par où je connus qu'il est vrai ce que l'on dit communément , que sot est le serf qui attend pour obéir la main du maître.
Cependant je maigrissais à vue d'oeil, et devins bientôt si chétif , que le boulanger résolut de se défaire de moi. Si me vend à un jardinier tenant un jardin , non guère grand , qu'il avait pris à affier. C'était là toute notre besogne. Me voilà donc chaque matin portant des herbes au marché, lesquelles mon maître laissait aux revendeurs de telles denrées, puis me ramenait au logis , et là faisait devoir de fouir, semer , sarcler et arroser planches et carreaux. Je demeurais tout ce temps oisif; mais je n en étais de rien plus aise ; au contraire, ma condition me semblait pire que jamais; car il était hiver alors, et le pauvre homme, qui ne gagnait pas de quoi se vêtir luimême, n'avait garde de me couvrir contre le froid; avec ce que j'étais toujours les pieds dans la boue, fors seulement quand il gelait, qu'à peine me pouvais-je soutenir sur le verglas et la terre dure. Pour vivre , nous n'avions tous deux que quelques méchantes feuilles de chicorée dont les plus amères me demeuraient.
Or, une fois entre les autres , nous nous en allions au jardin; passe un homme de haute taille, soldat ainsi qu'on pouvait voir à sa soubreveste, lequel commence à nous parler dans le langage des Italiens, et demanda au jardinier où il allait
on LANK
avec cet âne. A quoi lui bouncmeut , comme je pense, ne comprenant mot, le regardait sans rien répondre , ce que l'autre tint à mépris , se fâche et lui donne de son fouet. Le villageois saisit mon homme, d'un croc-en-jambe le renverse, rétend au beau milieu du chemin , et le tenant sous soi terrassé, des pieds et des poings le meurtrissait, et d'une grosse pierre qu'il trouva. Le soldat , du commencement , se défendait quoique abattu, et le menaçait de son épée, par ou l'autre averti de ce qu'il devait craindre , lui tire l'épée du fourreau et la jette au loin , puis recommençait à le battre. Le soldat , se voyant en ce point, use de finesse , fait le mort. L'autre prit peur, quand il le vit ainsi sans mouvement , et , tout effrayé, le laisse là , monte sur moi , pique a la ville , emportant avec soi l'épée. A la ville venu , il avait un compère , lequel se chargea du jardin ; et lui , de crainte des poursuites , se retire avec moi chez un autre sien compagnon et ami. Le lendemain, ayant délibéré entre eux , ce qu'ils trouvèrent de plus expédient pour mon maître, ce fut de le cacher dans un bahut. Quant à moi, on me lie les pieds, et à l'aide d'un bâton passé entre mes jambes , ils me portent à deux en une chambre haute , ou l'on me tint enfermé.
Le soldat cependant , sur la route , ainsi que j'entendis depuis, s'étant relevé à toute peine, et acheminé vers la ville , moulu de coups et mal en point, fut rencontré de ses camarades , auxquels il raconte tout au long ce qui lui était avenu , et l'action désespérée de ce maraud de jardinier. Eux aussitôt prennent son parti , et ayant , je ne sais comment , découvert ou nous étions , y viennent accompagnés des magistrats du lieu et de leurs familiers, un desquels entré, fait sortir tout le monde de la maison ; tout le monde dehors , le jardinier ne paraissait point. Soldats de crier qu'il est dedans , et gens de répondre que non , et d'affirmer avec serment n'y avoir céans homme ni bète, âne ni mulet que ce fût. Grand débat làdessus, grands cris de part et d'autre, grande rumeur dans tout le quartier. Moi qui de mon grenier entendais ce vacarme, toujours sot, et toujours curieux mal à propos, j'avance la tête un bien petit hors de la fenêtre pour regarder en bas, et voir ce que c'était. Mais je ne sus si bien faire, qu'ils n'aperçussent mes oreilles, et me voyant, tous s'écrièrent, et par ainsi ceux du logis furent convaincus de mensonge. On entre alors , on fouille partout ; mon maître fut trouvé par les gens de justice, tapi dans son bahut. Ils le prennent, l'emmènent, le mettent en prison ,
pour son procès lui être fait ; et moi , me dévalant tout ainsi qu'on m'avait guindé , ils me donnent au soldat pour dédommagement. S'il en fut ri et brocardé , de mon apparition là-haut et de la manière dont j'avais aidé àdécouvrir mon maître, il n'est jà besoin de le dire ; on en fit le dicton qui court : Guigne baudet à la fenêtre.
Ce que devint après cela le pauvre jardinier, je ne sais. Mais le soldat qu'il avait battu me vendit dès le lendemain, et eut de moi cinq beaux écus. Celui qui m'acheta était le serviteur d'un homme merveilleusement riche et puissant, faisant sa demeure ordinaire à Thessalonique , ville principale de Macédoine; et voici quel était l'office de ce serviteur. Il préparait les mets particuliers du maître; et il avait un frère dans la même maison, esclave comme lui , excellent pâtissier, et de plus panetier , qui faisait le pain pour leur seigneur. Ces deux vivaient, logeaient ensemble, ainsi que bons frères , toute besogne faisaient en commun , tout profit partageaient entre eux. Ils m'installent en leur logis. Or, par le devoir de leur charge , ils assistaient aux repas du maître, et retournant eu rapportaient force reliefs de toute façon , l'un de chair et de poisson, l'autre de tartes et de gâteaux, et laissant le tout à ma garde, s'en allaient au bain. Moi qui de si longtemps n'avais goûté pain ni viande, je quittais volontiers mon avoine pour faire honneur aux mets préparés par mes maîtres. Ils furent un temps qu'ils ne s'en donnèrent de garde rentrant au logis , et ne s'avisaient qu'il manquât chose de leur provision, à cause qu'il n'y paraissait guère sur la quantité, joint que j'usais de discrétion au commencement , et prenais de tout un peu; mais bientôt j'y fis moins de façon, m'assurant sur leur peu de soin ; je choisissais le plus beau et le meilleur, dont je me bourrais à bon escient, comme s'il n'eût rien coûté, ce qui fit qu'ils s'en aperçurent et entrèrent en soupçon l'un contre l'autre, tant qu'ils en vinrent aux injures, s'appelant fripon, voleur, larron des communs profits, et de la en avant, tenaient compte de tout par le menu fort exactement. Faisant si bonne chère , et vivant à mon aise , j'engraissais, et revins bientôt en meilleur point que jamais j'eusse été : rond, poli, le poil luisant; c'était plaisir de me voir ; dont les deux frères ^ s'étonnèrent, ne pouvant comprendre comment je me portais si bien , quand toute mon avoine restait dans la mangeoire, sans que jamais j'y touchasse. Ils se doutent du fait ; et, pour s'en éclaicir, un beau jour font semblant de s'en aller au bain ; mais ils demeurèrent dernère la porte en aguet ,
LA LUCIADE,
d'où par quelque ouverture ils virent toute ma façon de faire ; car n'ayant nul soupçon de l'embûche, dès que je les sentis dehors, je commençai mon repas. Eux d'abord se prennent à rire , voyant l'étrange parasite qui vivait à leurs dépens^ puis appellent à ce spectacle leurs camarades; on accourt , et gens de rire et d'éclater, mais si haut et si fort le long des galeries, que le bruit en vint jusqu'au maître, qui voulut savoir ce que c'était ; et comme on lui eut dit la chose , il se lève de table, vient, et entr'ouvrant quelque peu l'huis, me voit que j'entamais un morceau de sanglier. Ce fut à lui de rire pour lors. Il entre où j'étais , et croyez qu'il me déplaisait d'être ainsi surpris par le maître en flagrant délit de gourmandise et de friponnerie , bien qu'il ne s'en fît que gaudir et se tenir les côtés, le bon seigneur. Il voulut que tout sur-le-champ on me conduisît en la salle , où me fut servi sur la table de beaucoup et diverses choses que baudets n'ont coutume de manger, telles que potages , viandes , poissons , et ragoûts à toutes sauces. Moi qui voyais que fortune me commençait à sourire, ayant quelque espérance aussi, (|ue ce qui d'abord n'était que jeu me pourrait devenir occasion de sortir de cette misère, encore jue je vinsse de me bourrer , je me remis à manger comme si j'eusse été à jeun, au grand plaisir des spectateurs , dont les éclats de rire et les applaudissements remplissaient toute la salle. Quel- ([u'un même s'avisa de dire : Que ne lui verse-t-on du vin? Ce qui fut aussitôt fait par commandement du maître, et j'en avalai un bon trait sans aie faire prier.
Le maître donc voyant en moi un animal rare et curieux , fit payer par son trésorier à celui qui m'avait acheté , deux fois ce que je lui coûtais , et me donna pour gouverneur un jeune homme sien affranchi , lequel eut charge de m'instruire et me montrer mille gentillesses pour divertir sa seigneurie , à quoi il n'eut pas grand'peine ; car au moi'xdre mot je faisais tout ce qu'on voulait. Il m'apprit à me tenir à table en grave personnage , modestement couché, appuyé sur le coude, à lutter bras à bras et danser avec lui , à faire signe de oui et de non , toutes choses pour lesquelles je n'avais pas besoin de leçons. Cela fit du bruit dans le pays ; on ne parlait que de mes talents et de l'âne de monseigneur , qui mangeait à table , dansait, et faisait cent choses surprenantes. Mais ce qui plus les étonnait , c'est que je répondais par signe et toujours juste à leurs propos : ayant »oif, je demandais à boire, en clignant de l'œil à l'éi^nanson j dont chacun demeurait ébahi et fai-
sait de grandes exclamations , ne se doutant pas : qu'il y avait un homme caché dans cet âne; et moi je triomphais et me riais en moi-même de ^ l'erreur de ces gens. On m'apprit aussi les alluifs I les plus commodes pour le maître , cpiand il me : chevauchait en voyage ou à la promenade. II n'éj tait mulet au pays qui allât l'amble mieux que ! moi. J'avais un fort bel équipage , et portais mon- I seigneur en magnifique arroi ; housse de pourpre brodée d'or, mors d'argent à bossettes d'or, têtière garnie de plaques d'or et de grelots , et de sonnettes qui sonnaient fort plaisamment.
Ce bon Ménéclès , notre maître , n'habitait pas , comme j'ai dit, d'ordinaire aux champs , mais s'y trouvait alors pour une telle occasion. Il avait promis à sa ville un spectacle de gladiateurs, et ces gladiateurs étant prêts et le temps venu de les montrer, il lui fallait s'en retourner à Thessalonique. Nous partîmes donc un matin. Le maître me montait quand il se rencontrait quelque pas difficile ou dangereux aux voitures. Or, à notre entrée dans la ville , il n'y eut nul si empêché qui n'accourût pour me voir ; car ma renommée me précédait, et chacun avait ouï parler des prodiges de mon adresse et de mon intelligence. Mon maître d'abord me fit voir privément cliez lui aux personnes de distinction qu'il invitait exprès à des repas magnifiques , et dans ces grands jours de gala, j'étais la pièce principale dont il festoyait ses amis. Mais mon gouverneur me montrait à tout venant pour de l'argent , dont il acquit en peu de temps bonne somme de deniers. Il me tenait en une salle basse , n'ouvrant qu'à ceux qui lui donnaient certain prix pour me voir et être spectateurs de mes faits surprenants. D n'en venait guère qui ne m'apportassent à manger de choses et autres , et surtout de ce qui semblait le moins convenir à un âne. Mangeant donc quasi tout le jour, et soupant chaque soir à table avec la meilleure compagnie, je ne pouvais manquer d'engraisser, comme je fis, et pris bientôt un embonpoint merveilleux, dont avint qu'une dame étrangère fort riche, de figure agréable, pour m'avoir une fois vu dîner, me trouvant le plus bel âne du monde, s'éprit pour moi de telle amour ( touchée aussi , comme je crois , de ma gloire et de mes talents) , qu'elle en perdait le repos, et délibérée à tout prix de satisfaire sa passion , vient parler à mon gouverneur, lui offt*ant tout ce qu'il voudrait, moyennant qu'elle pût passer avec moi une nuit ; lui , sans autrement se soucier de ce qu'elle pourrait faire de moi, demande tant : marché fut fait, et le soir même,
ou L'ANE
revenant de souper avec le maître, nouslatrou- -vâraesqui m'attendait. On avait apporté pour elle force matelas et coussins mois et parfumés, des couvertures et des tapis , dont on nous fit un lit à terre; après quoi , tous ses gens sortirent et se couchèrent comme ils purent devant la porte de la chambre.
Elle, restée seule avec moi, d'abord allume une grande lampe dont la lueur éclairait partout. Puis debout près de cette lampe, s'étant dépouillée toute nue, elle prit de l'essence d'une certaine fiole, en versa sur soi , s'en oignit, et à moi aussi me parfuma le corps et le museau surtout d'une soëve odeur; puis me baisa, et me caressait avec pareil langage et toute telle façon comme si j'eusse été son amant. Enfin me prenant par ma longe, elle m'entraîne sur le lit. Je n'avais nulle envie de me faire prier, la voyant belle de tout point, avec ce que la bonne chère, et le vin vieux que je venais de boire , me rendaient assez disposé à la satisfaire ; mais je ne savais comment m'y prendre, n'ayant touché femelle depuis ma métamorphose. Une chose encore me troublait; j'avais peur de la blesser, voire même de la tuer, qui eût été pour moi une fâcheuse affaire. Il ne me semblait pas que, fait comme j'étais, femme si gente et délicate me pût recevoir sans en mourir. Mais l'expérience me fit voir que je m'abusais; car emportée par ses désirs, elle s'étehdit sous moi , et de ses bras me tirant à soi et se soulevant du corps, me mit dedans tout entier. Moi, pauvre, je craignais encore et me retirais bellement pour la ménager. Mais elle, tant plus je reculais , tant plus me serrait et s'enferrait de tout ce que je lui dérobais. A la fin donc, pour lui complaire ( aussi que je pensais valoir bien, tout âne que j'étais, l'amant de Pasiphaé i , la voulant servir à gré, je fus ébahi que je me trouvai petitement outillé pour la demoiselle , et connus que j'avais eu tort d'y faire tant de façons. J'eus assez affaire toute la ntiit à la contenter, tant elle était amoureuse et infatigable au déduit. Sitôt qu'il fit jour, elle se leva et partit, étant convenue du même prix pour les autres nuits.
Mon gouverneur, par tel moyen, s'enrichissait; et un jour, ainsi que j'étais enfermé avec cette femme, voulant ftùre sa cour au maître, il lui va dire qu'il avait quelque chose à lui montrer, un tour déplaisant exercice qu'il m'avait appris, disait-il; lui conte ce que c'était, et l'amène sans bruit a la porte, d'où, par une fente, il nous vit moi et ma belle couchés ensemble. Cela lui parut singulier. Si pensa d'eu tirer parti pour les
jeux qu'il devait donner, croyant faire chose agréable éi tous ses concitoyens, s'il les régalait de ce spectacle. Dans ce dessein , il recommande le secret à ses gens, leur fait expresses défenses d'en parler à qui que ce fût ; afin que nous puissions, dit-il, au jour de la fête, le produire sur le théâtre avec quelque femme condamnée, et qu'il la caresse aux yeux de toute l'assemblée , qui eu verra l'ébattement. Peu après, on m'amène une femme condamnée aux bêtes, à laquelle on dit de me parler et de me toucher, pour d'abord nous accoutumer l'un à l'autre; et finalement venu le jour des magnificences de mon maître , ils délibérèrent et conclurent de me faire paraître au théâtre en cette façon.
Il y avait un fort grand lit d'écaillé de tortue de l'Inde, tout incrusté d'or, sur lequel on me fit monter et me coucher la femme avec moi; et puis on nous plaça, âne , femme , lit et tout, sur une machine qui, à force d'engins et de poulies, en moins de rien nous transporta au beau milieu de l'assemblée. Ce ne fut qu'un cri , quand je parus , de tous les endroits du théâtre , et dès applaudissements sans fin. Un couvert somptueux était dressé près de nous, où bientôt nous fûmes servis de tout ce dont gens délicats ont accoutumé de dîner : valets de tous côtés, écuyers pour trancher, beaux, jeunes échansons pour nous verser à boire dans des coupes de fin or. D'abord mon gouverneur, qui était là présent, me commanda de manger. Mais moi, je n'en voulus rien faire, de honte que j'avais de tant de monde et d'être à table en plein théâtre ; aussi que j'appréhendais fort qu'il ne saillît de quelque part un ours , un tigre ou autre bête. Comme j'étais en cette peine , quelqu'un passe portant des couronnes et guirlandes de toutes sortes de fleurs, et des roses fraîches parmi ; ce que je ne vis pas plutôt, que je me jette au bas du lit. On crut que j'allais danser; mais m'approchant de ces fleurs, je conmience à choisir entre toutes, et trier une à une les roses les plus belles, et en broutais les feuilles à mesure , lorsqu'aux yeux des assistants qui me regardaient étonnés, ma forme extérieure d'animal se va perdant peu à peu , et enfin disparaît du tout ; si bien qu'il n'y avait plus d'âne, mais à sa place Lucius nu comme quand il vint au monde.
Dire le bruit qui se fit lors, et combien ce changement surprit toute l'assemblée, ne serait pas chose facile. On s'émeut , chacun parle ainsi qu'il l'entendait. Les uns me voulaient brûler vif tout sur-le-champ comme sorcier, monstre de