LA LUCIADE, OU L'ANE
qui l'apparition pronostiquait quelque malheur ; d'autres étaient d'avis de m'interroger d'abord , pour voir ce que je pourrais dire, et décider après cela ce qu'il faudrait faire de moi. Cependant je m'avance vers le préfet de la province, qui d'aventure était venu voir l'ébattement des jeux , et lui conte d'en bas au mieux qu'il me fut possible, comme une femme de Thessalie, en me frottant de quelque drogue, m'avait fait âne devenir, le suppliant de me vouloir garder en prison, tant que par enquête il eût pu savoir la vérité du fait ; et le préfet : Dis-nous un peu ton nom , tes parents, ton pays; il n'est pas que tu n'aies quelque part des amis qu'on puisse connaître ? Je lui répondis, et lui dis : Mon nom à moi est Lucius, et celui de mon frère Caïus, et avons commun le surnom, tous deux auteurs connus par différents ouvrages. J'ai écrit des histoires; il a composé , lui, des vers élégiaques , étant avec cela bon devin ; et sommes de Patras d'Achaïe. Ce qu'entendant le magistrat : Vraiment, dit-il, tu es né de gens qpii, de tout temps, me furent amis et mes bons hôtes, qui plus est, m 'ayant reçu et festoyé chez eux en toute courtoisie , et suis témoin que tu dis vrai, te connaissant bien pour leur fils. Cela dit, il se lève , m'embrasse , et me mène en son logis , me faisant caresses infinies; et cependant arrive mon frère qui m'apportait bardes , argent et tout ce dont j'avais besoin. Le préfet, en pleine assemblée , me déclara franc et libre. J'allai avec mon frère au port, où nous louâmes un bâtiment, et fîmes nos provisions pour retourner au pays. Mais avant de partir, je voulus visiter cette dame qui m'avait tant aimé lorsque j'étais âne, dans la pensée qu'homme elle m'aimerait davantage encore. J'allai donc chez elle, qui fut aise de me voir, prenant plaisir, comme je crois , à la bizarrerie de l'aventure. Elle me convie à souper avec elle et passer la nuit , à quoi volontiers je consentis , ne voulant pas faire le fier ni méconnaître mes amis du temps que j'étais pauvre bête. Je soupe le soir, parfumé, couronné de cette chère fleur qui, après Dieu , m'avait fait homme, et ainsi faisions chère fie. Le repas fini , quand il fut heure de dormir, je me lève , me déshabille et me présente à elle triomphant , comme certain de lui plaire plus que jamais ainsi fait. Mais quand elle me vit tout homme de la tête aux pieds , et que je n'avais plus rien de l'âne : Vat'en , me dit-elle , va , crachant sur moi dépitée ; sors de ma maison , misérable , que je ne t'en fasse chasser. Va coucher où tu voudras. Et moi tout étonné demandant ce que j'avais fait : Non .
tu ne fus jamais, dit-elle, l'ânon que j'aimai d'amour, avec qui j'ai passé tant de si douces nuits ; ou si c'est toi , que n'en as-tu gardé telles enseignes à quoi je te pusse connaître ? C'était bien la peine de changer pour te réduire en ce point , et le beau profit pour moi d'avoir un pareil magot au lieu de ce tant plaisant et caressant animal. Cela dit , elle appelle ses gens qui m'emportent , l'un par les pieds, l'autre par les épaules, et me laissent au milieu de la rue , tout nu , tout parfumé, fleuri , en galant qui ne m'attendais guère à coucher cette nuit sur la dure. L'aube commençant à poindre, nu, je m'en cours au vaisseau où je trouvai mon frère , et le fis rire du récit de mon aventure. Nous mîmes à la voile par un vent favorable, et en peu de jours vînmes au pays sans nulle fâcheuse rencontre. Je sacrifiai aux dieux sauveurs et fis les offrandes d'usage pour monheureux retour, étant à grand'peine recous, non de la gueule du loup, comme on dit, mais de la peau de l'âne , où m'avait emprisonné ma sotte curiosité '.
NOTES
( 1 )Tùmsubnixagenibus,inlectoprona:Agetu,luctator, mediam corporis partem valenter aggressus percute , vulnusque adige profundiùs. Nudam vides , utere promptiùs , injice introrsiùs telum, deindè introrsiùs flectes iterùm impellens, absconde et comprime, n&î quicquam huic certamini adjicias intervalli. Cave autem ne citiùs quàm jusserim telum extrahas ; sed incurvans adversarium insequere : quo piostrato rursùs certamini incumbe, quoàd lassus victusque deficias, etsudore sis madefactus. Ego in risum effusus : Vellem, magistra, inquam, à me quoque aliqua hujusmodi tibi prœcepta tradi, inquibusmihi obtempères velim. Sed jam te érige ; poneque sedens data dextrâ milii reconcilieris : nam tempus est jam dormiendi.
Voici comment ce morceau est traduit dans l'édition de Belin de Balu :
« Elle tombe aussitôt sur les siens (ses genoux) en s'ar- « rangeant sur le lit, et me tourna le dos. « Ça, beau lut- « leur, me dit-elle, vous voilà en présence, préparez-vous « au combat , avancez ; portez-vous encore plus avant. « Vous voyez votre adversaire nu, ne l'épargnez pas; et <i d'abord il est à propos de l'enlacer fortement; ensuite il » faut le pencher, fondre sur lui , tenir ferme, et ne laisser « aucun intervalle entre vous deux. S'il commence à lâcher « prise, ne perdez pas un moment; enlevez-le et tenez-le « en l'air en le couvrant de votre corps, et continuant de le « harceler; mais surtout ne vous retirez pas en arrière « avant que vous en ayez reçu l'ordre; courbez son dos « en voûte ; contenez-le par-dessous ; donnez-lui de nouveau « le croc-en-jambe, afin qu'il ne vous échappa pas ; tenez- « le bien, et pressez vos mouvements : lâchez-le, le voilà a terrassé, il est tout en nage. « Je partis d'un grand éclat « de rire, puis je repris : « Notre maître, il me prend fantaisie
• Yoiez note i
LES PASTORALES DE LONGUS
> (k vous prescrire à mon tour quelqu» petit exercice. Son- ■ gju àm'obëirponctuelIeiMnt. Rele>ez-vous,et asseyezn vous; avancez une main oflicieusc; caressez-m'en légè- - rement, et promenez-la sur moi; enlacez-moi bien, et « faites-moi tomber dans les bras du sommeil. >-
Ce morceau et les précédents sont d'autant plus intéres gants, que presque tous les termes techniques de la lutte et du pugilat s'y trouvent rassemblés. Malheureusement le texte n'est pas venu très-pur jusqu'à nous.
( 2 ) L'invention de cette fable ciiarmante est due à Lucius de Patras ; c'est de lui que Lucien parait l'avoir empruntée. Cependant Photius, dans sa Bibliothèque, Cod. cxxix, pag. 310, doute si ce n'est pas au contraire Lucius qui a pris de Lucien le sujet de ses Métamorphoses ; car on ne sait lequel de ces deux écrivains a vécu le premier : mais il y a lieu de croire, ainsi que l'observe le savant patriarche, que Lucien n'a fait qu'abréger le récit élégant, mais souventtropdiffus,de Lucius. Que serait-ce si ni l'un ni l'autre
n'était le véritable auteur de cette fiction, et queuous eussions, sous le titre der.\ne, une de ces agréables fables milésiennesdontla lecture avait tant d'attrait pour Aristide, et qui étaient estimées des anciens comme un chef-d'œuvre de narration ! Deux réflexions pourraient rendre cette opinion probable. .\pulée, au commencement de son Ane d'Or, insinue que ce sujet est une fable milésienne ; et si l'on considère le style dont la fable attribuée à Lucien est écrite, on sentira qu'il diffère essentiellement de celui de cet auteur, par une simplicité touchante et une naïveté qui décèlent plutôt les premiers siècles littéraires de la Grèce , que celui des Antonins. Quoi qu'il en soit, ce sujet a paru si heureux que, depuis Lucien, d'autres auteurs l'ont encore employé avec succt's. Apulée en a fait la base de-son roman; et, sans parler des Italiens, et de YAsino d'Oro de Machiavel, chez nous l'ingénieux auteur de Gilblas en a tiré l'épisode de la Caverne des Voleurs, qui n'est pas le moins piquant de son ouvrage.
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LES PASTORALES DE LONGUS
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