‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 50 sur 203 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

riche Ikhiuiu' a\iiit une U rit' ; plus bel héritage n'était en toute la contrée, bois remplis de gibier, coteaux revêtus de vignes , champs à porter froment, pâturages pour le bétail, et le tout au long de la marine , où le flot lavait une plage étendue de sable lin.

En cette terre , un chevrier nommé Lamon , gardant son troupeau, trouva un petit enfant qu'une de ses chèvres allaitait, et voici la manière comment. Il yavaitunhallierfort épais de ronces et d'épines, tout couvert par-dessus de lierre, et au-dessous la terre feutrée d'herbe menue et délicate, sur laquelle était le petit enfant gisant. Là s'en courait cette chèvre , de sorte que bien souvent on ne savait ce qu'elle devenait , et abandonnant son chevreau, se tenait auprès de l'enfant. Pitié vint à Laraon du chevreau délaissé. Un jour il prend garde par ou elle allait , sur le chaud du midi ; la suivant à la trace , il voit comme elle entrait sous le bal lier doucement et passait ses pattes tout beau par-dessus l'enfant, peur de lui faire mal ; et l'enfant prenait à belles mains son pis comme si c'eut été mamelle de nourrice. Surpris, ainsi qu'on peut penser, il approche , et trouve que c'était un petit garçon beau , bien fait , et en plus riche maillot que convenir ne semblait à tel abandon ; car il était enveloppé d'un mantelet de pourpre avec une agrafe d'or; près de lui était un petit couteau à manche d'ivoire.

Si fut entre deux d'emporter ces enseignes de reconnaissance, sans autrement se soucier de l'enfant ; puis ayant honte de ne se montrer du moins aussi humain que sa chèvre , quand la nuit fut venue il prend tout, etlesjojaux , et l'enfant, et la chèvre, qu'il conduisit à sa femme Myrtale, laquelle, ébahie, s'écria si à cette heure les chèvres faisaient de petits garçons ? et Lamon lui conta tout , comme il l'avait trouvé gisant et la chèvre le nourrissant, et comment il avait eu honte de le laisser périr. Elle fut bien d'avis que vraiment il ne l'avait pas dû faire ; et tous deux d'accord de l'élever, ils serrèrent ce qui s'était trouvé quant et lui , disant partout qu'il est à eux , et afin que le nom même sentît mieux son pasteur, l'appelèrent Daphnis.

A quelque deux ans de là , un berger des environs, qui avait nom Drjas, vit une toute patreille chose, et trouva semblable aventure. Un tantre était en ce canton , qu'on appelait l'Antre |des Nymphes, grande et grosse roche creuse par [le dedans, toute ronde par le dehors, et dedans ^y avait les ligures des Nymphes , taillées de jpierre, les pieds sans chaussure , les bras nus

jusques aux épaules, les cheveux épars autour du cou, ceintes sur les reins, toutes ayant le visage riant , et la contenance telle comme si elles eussent balle ensemble. Du milieu de la roche , et du pluscreux de l'antre , sourdait une fontaine , dont l'eau, qui s'épandait en forme de bassin, nourrissait là, au devant, une herbe fraîche et touffue, et s'écoulait à travers le beau pré verdoyant. On voyait attachées au roc force seilles à traire le lait , force flûtes et chalumeaux , offrandes des anciens pasteurs.

En cette caverne une brebis, qui naguères avait agnelé , allait si souvent, que le berger la crut perdue plus d'une fois. La voulant châtier, afin qu'elle demeurât au troupeau , comme devant , à paître avec les autres , il coupe un scion de franc osier, dont il fit un collet en manière de lacs courant , et s'en venait pour l'attraper au creux du rocher. Mais quand il y fut, il trouva autre chose : il voit la brebis donner son pis a im enfant , avec amour et douceur, telles que mère autrement n'eût su faire ; et l'enfant , de sa petite bouche belle et nette, pour ce que la brebis lui léchait le visage après qu'était saoul de teter, prenait sans un seul cri , puis l'un , puis l'autre bout du pis , de grand appétit. Cet enfant était une fille , et avec elle aussi, pour mai*ques à la pouvoir un jour connaître, on avait laissé une coiffe de réseau d'or, des patins dorés et des chaussettes brodées d'or.

Dryas estimant cette rencontre venir expressément des dieux, et instruit à la pitié par l'exemple de sa brebis , enlève l'enfant dans ses bras , met les joyaux dans son bissac, non sans faire prière aux Nymphes qu'à bon heu pût-il élever leur pauvre petite suppliante ; puis , quand ^ int l'heure de remener son troupeau au tect, retournant au lieu de sa demeurance champêtre , conte à sa femme ce qu'il avait vu , lui montre ce qu'il avait trouvé , disant qu'elle ne ferait que bien si elle voulait de là en avant tenir cet enfant pour sa fille, et comme sienne la nourrir, sans rien dire de telle aventure. Napé , c'était le nom de la bergère , Napé , de ce moment , fut mère à la petite créature , et tant l'aima , qu'elle pai-aissait proprement jalouse de surpasser en cela sa brebis , qui toujours l'allaitait de son pis : et pour mieux faire croire qu'elle fût sienne , lui donna aussi un nom pastoral , la nommant Chloé.

Ces deux enfants en peu de temps devinrent grands, et d'une beauté qui semblait autre que rustique. Et sur le point que l'un fut parvenu à l'âge de quinze ans, et l'autre de deux moins,

LES PASTORALES DE LONGUS

Lamon et Dry as, en une même nuit, songèrent tous deux un tel songe. Il leur fut avis que les Nymphes , celles-là même de l'antre où était cette fontaine , et où Dryas avait trouvé la petite fille, livraient Daphnis et Ghloé aux mains d'un jeune garçonnet fort vif et beau à merveille , qui avait des ailes aux épaules , portait un petit arc et de petites flèches, et les ayant touchés tous deux d'une même flèche , commandait à l'un paître de là en avant les chèvres, et à l'autre les brebis. Telle vision aux bons pasteurs présageant le sort à venir de leurs nourrissons , bien leur fâchait qu'ils fussent aussi destinés à garder les bêtes. Car jusque-là ils avaient cru que les marques trouvées quant et eux leur promettaient meilleure fortune , et aussi les avaient élevés plus délicatement qu'on ne fait les enfants des bergers, leur faisant apprendre les lettres , et tout le bien et honneur qui se pouvait en un lieu champêtre ; se résolurent toutefois d'obéir aux dieux touchant l'état de ceux qui , par leur providence , avaient été sauvés, et après avoir communiqué leurs songes ensemble , et sacrifié en la caverne à ce jeune garçonnet qui avait des ailes aux épaules ( car ils n'en eussent su dire le nom ) , les envoyèrent aux champs , leur enseignant toutes choses que bergers doivent savoir : comment il faut faire paître les bêtes avant midi , et comment après que le chaud est passé ; à quelle heure convient les mener boire, à quelle heure les ramener au tect; à quoi il est besoin user de la houlette, à quoi de la voix seulement.Eux prirent cette charge avec autant de joie comme si c'eût été quelque grande seigneurie, et aimaient leurs chèvres et brebis trop plus affectueusement que n'est la coutume des bergers ; pour ça qu'elle se sentait tenue de la vie à une brebis , et lui de sa part se souvenait qu'une chèvre l'avait nourri.

Or était-il lors environ le commencement du printemps, que toutes fleurs sont en vigueur, celles des bois , celles des prés et celles des montagnes. Aussi jà commençait à s'ouïr par les champs bourdonnement d'abeilles, gazouillement d'oiseaux, bêlement d'agneaux nouveau-nés. Les troupeaux bondissaient sur les collines, les mouches à miel murmuraient par les prairies, les oiseaux faisaient résonner les buissons de leur chant. Toutes choses adonc faisant bien leur devoir de s'égayer à la saison nouvelle , eux aussi , tendres , jeunes d'âge, se mirent à imiter ce qu'ils entendaient et voyaient. Car entendant chanter les oiseaux, ils chantaient ; voyant bondir les agneaux, ils sautaient à l'envi ; et , comme les abeilles , al-

laient cueillant des fleurs, dontiisjetaient les unes dans leur sein, et des autres arrangeaient des chapelets pour les Nymphes ; et toujours se tenaient ensemble , toute besogne faisaient en commun, paissant leurs troupeaux l'un près de l'autre. Souventefois Daphnisallait faire revenir lesbrebis de Chloé , qui s'étaient un peu loin écartées du troupeau ; souvent Chloé retenait les chèvres trop hardies, voulant monter au plus haut des rochers droits et coupés ; quelquefois l'un tout seul gardait les deux troupeaux , pendant le temps que l'autre vaquait à quelque jeu. Leurs jeux étaient jeux de bergers et d'enfants. Elle, s'en allant dès le matin cueillir quelque part du menu jonc , en faisait une cage à cigale, et cependant ne se souciait aucunement de son troupeau ; lui , d'autre côté , ayant coupé des roseaux , en pertuisait les jointures , puis les collait ensemble avec de la cire molle , et s'apprenait à en jouer bien souvent jusques à la nuit. Quelquefois ils partageaient ensemble leur lait ou leur vin , et de tous vivres qu'ils avaient portés du logis se faisaient part l'un à l'autre. Bref, on eût plutôt vu les brebis dispersées paissant chacune à part, que l'un de l'autre séparés Daphnis et Chloé.

Or, parmi tels jeux enfantins. Amour leur voulut donner du souci. En ces quartiers y avait une louve , laquelle ayant naguère louveté , ravissait des autres troupeaux de la proie à foison , dont elle nourrissait ses louveteaux ; et pour ce , gens assemblés des villages d'alentour faisaient la nuit des fosses d'une brasse de largeur et quatre de profondeur, et la terre qu'ils en tiraient, non toute , mais la plupart , répandaient au loin ; puis étendant sur l'ouverture des verges longues et grêles, les couvraient en semant par-dessus le demeurant de la terre , afin que la place parût toute plaine et unie comme devant ; en sorte que s'il n'eût passé par-dessus qu'un lièvre en courant, il eût rompu les verges , qui étaient, par manière de dire, plus faibles que brins de paille, et lors eût-on bien vu que ce n'était point terre ferme , mais une feinte seulement. Ayant fait plusieurs telles fosses en la montagne et en la plaine, ils ne purent prendre la louve , car elle sentit l'embûche; mais furent cause que plusieurs chèvres et brebis périrent, et presque Daphnis lui-même par tel inconvénient.

Deux boucs s'échauffèrent de jalousie , à cosser l'un contre l'autre, et si rudement se heurtèrent , que la corne fut rompue ; de quoi sentant grande douleur celui qui était écorné , se mit en bramant à fuir, et le victorieux à le poursuivre, sans le

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