LIVRE III
plus tard , (jue plus tard avait commencé l'autre. Daphnis, qui savait que c'était de ce retentissement, ne regardait rien qu'en la mer, et prenait singulier plaisir à voir la barque voguer vite , comme volerait un oiseau , tâchant à retenir quelque chose de la chanson qu'il pût jouer après sur sa flûte. Mais Chloé n'ayant jamais oui ce résonnement de la voix, qu'on appelle écho, tournait la tête, tantôt du côté de la mer, lorsque les pêcheurs chantaient , tantôt vers le bois , cherchant qui leur répondait. Eux passés, tout se tut en la mer et dans le vallon; et Chloé demandait à Daphnis si derrière recueil y avait point une autre mer, une autre barque et d'autres rameurs qui chantassent. Il se prit doucement à sourire , et lus.doucement encore la baisa, puis, lui mettant sur la tète le chapelet de violettes , commença à ui conter la fable d'Écho, lui demandant, pour oyer de lui faire ce beau conte , dix autres baisers. Si lui dit : « Il y a, ma mie, plusieurs sortes de Nymphes; les unes sont Nymphes des bois , les autres des prés et des eaux , toutes belles , toutes savantes en l'art de chanter ; et fille d'une d'elles fut jadis Écho, mortelle, pource qu'elle était née d'un père mortel : belle , comme fille de belle mère. Elle fut nourrie par les Nymphes et apprise par les Muses , qui lui montrèrent à jouer de la flûte, à former des sons sur la lyre et sur la cithare , et lui enseignèrent toute sorte de chant; si qu'étant jà venue en la fleur de son âge, elle chantait avec les Nymphes, et chantait avec les Muses : mais elle fuyait les mâles , autant les dieux que les hommes , aimant la virginité. Pan se courrouça contre elle , jaloux de ce qu'elle chantait si bien , et dépité de ne pouvoir jouir de sa beauté. Il rendit furieux les pâtres et chevriers du pays, qui , comme loups ou chiens enragés, se jetèrent sur la pauvre fille, la déchirèrent chantant encore , et çà et là dispersèrent ses membres pleins d'harmonie. Terre Ie5 reçut en faveur des Nymphes , conserva son chant, retient sa musique, et depuis, par le vouloir des Muses , imite les voix et les sons , représente , comme faisait la pucelle de son vivant, hommes, dieux, bêtes, instruments et Pan, quand il joue de la flûte , lequel , entendant contrefaire son jeu , saute et court par les montagnes, non pour autre envie, mais cherchant où est l'écolier qui se cache et répète son jeu, sans qu'il le voie ni connaisse. »
Daphnis ayant fait ce conte , Chloé le baisa , non-seulement dix fois, comme il avait demandé, mais beaucoup plus. Car Écho redit, peu s'en faut,
p. I. COCRIER.
' tout ce qu'il avait dit, comme pour témoigner qu'il n'avait point menti.
La chaleur allait tous les jours de plus en plus augmentant, parce que le printemps finissait et l'été commençait; et aussi avaient-ils de nouveaux passe-temps convenables à la saison d'été. Daphnis nageait dans les rivières , Chloé se baignait dans les fontaines ; il jouait de la flûte à l'enn des pins que les vents faisaient résonner; elle chantait à rencontre des rossignols à qui mieux mieux. Ensemble ils chassaient aux cigales, prenaient des sauterelles , cueillaient les fleurs , croulaient les arbres, mangeaient les fruits ; et à la fin se couchèrent tous deux sous une même peau de chèvre , nue à nu ; et lors eût Chloé facilement été faite femme, si Daphnis n'eût craint de lui faire sang ; de quoi il avait si belle peur, qu'appréhendant de n'être pas toujours maître de soi , souvent il empêchait Chloé de se dépouiller toute nue, tellement qu'elle-même s'en étonnait; mais elle avait honte de lui en demander la cause.
Il y eut durant cet été grande presse et pourchas amoureux autour de Chloé pour l'avoir en mariage ; et venait-on de tous côtés la demander à Dryas. Aucuns lui portaient des présents, et tous lui faisaient de grandes promesses ; tellement que Napé, mue d'avarice, lui conseillait de la marier, et ne tenir point plus longtemps une fille si grande en sa maison ; que , si on ne se hâtait de lui donner mari, elle pourrait à l'aventure bientôt, en gardant ses bêtes par les champs, perdre son pucelage , et se marier pour des pommes ou des roses avec quelque berger ; et ce , disait Napé , valait mieux , pour le bien d'elle et d'eux aussi, la faire maîtresse de la maison de quelque bon laboureur, et prendre ce qu'on leur offrirait, qu'ils garderaient à leur propre fils. Car, non guère auparavant , leur était né un petit garçon. Et Dryas lui-même quelquefois se laissait afler à ces raisons ; aussi que chacun lui faisait des offres bien au delà de ce que méritait une simple bergère ; mais considérant puis après que la fille n'était pas née pour s'allier en paysannerie , et que , s'il arrivait qu'un jour elle retrouvât sa fa' mille, elle les ferait tous heureux , il différait toujours d'en rendre certaine réponse, et les remettait d'une saison à l'autre , dont lui venait à lui cependant tout plein de présents qu'on lui faisait.
Ce que Chloé entendant en était fort déplaisante , et toutefois fut longtemps sans vouloir dire à Daphnis la cause de son ennui. Mais voyant qu'il l'en pressait et importunait souvent, et s'ennuyait plus de n'en rien savoir qu'il n'aurait pu
LES PASTORALES DE LONGUS
faire après l'avoir su, elle lui conta tout : combien ils étaient de poursuivants qui la demandaient ; combien riches ! les paroles que disait Napé à celle fin de la faire accorder, et comment Dryas n'y avait point contredit , mais remettait le tout aux prochaines vendanges. Daphnis, oyant telles nouvelles , à peine qu'il ne perdît sens et entendement, et se séant à terre, se prit à pleurer, disant qu'il mourrait si Chloé cessait de venir aux champs garder les bêtes avec lui , et que non lui seulement, mais que les brebis et moutons en mourraient de déplaisir, s'ils perdaient une telle bergère. Puis , y ayant un peu pensé , il reprit courage , et se mit en tête qu'il la pourrait avoir lui-même, s'il la demandait à son père , espérant facilement l'emporter sur tous les autres , et leur être préféré. Une chose pourtant le troublait ; Lamon n'était pas riche; ce seul point lui affaiblissait fort son espérance . Toutefois il se résolut , quoi qu'il en pût arriver, de la demander à femme, et Chloé même en fut d'avis. Si n'en osa de prime abord rien dire à Lamon , mais découvrit plus hardiment son amour à Myrtale , et lui tint propos comme il désirait épouser Chloé.
Myrtale la nuit en parla à son mari. Mais Lamon le trouva fort mauvais, et appela sa femme bête , de vouloir marier à une fille de simples bergers, tel gars , à qui elle savait bien que les marques et enseignes trouvées, quant et lui promettaient autre fortune , et qui un jour ou l'autre , étant reconnu des siens, les pourrait, eux, non-seulement affranchir de servitude , mais les faire maîtres de meilleure et de plus grande terre que celle qu'ils tenaient comme serfs. Myrtale toutefois craignant que le garçon épris d'amour, s'il perdait ainsi tout espoir de ce que tant il désirait , ne fût capable de quelque funeste résolution , lui allégua d'autres motifs et prétextes de refus : « Nous som- « mes, ce lui dit-elle, pauvres, mon enfant, et « avons besoin d'une fille qui nous apporte , plu- « tôt qu'à qui il faille donner : au contraire , ils « sont riches , eux , et si veulent avoir un mari qui « leur donne. Mais va, fais tant envers Chloé, et « elle envers son père , qu'il ne nous demande pas « grand'chose, et qu'il te la donne en mariage. « Sans doute elle t'aime aussi , et elle aimera bien « mieux coucher avec toi pauvre et beau , qu'a- « vec pas un de ceux-là , qui sont riches et laids .< comme marmots. »
Myrtale crut par ce moyen avoir doucement éconduit Daphnis. Car elle tenait pour tout assuré que jamais Dryas n'y consentirait , ayant en main de plus riches partis (lui lui offraient beau-
coup de bien. Daphnis, quant à lui, nt ^e pouvait plaindre de la réponse , mais se voyant si loin d'espérance, fit ce que les amants qui sont pauvres ont accoutumé de faire ; il se prit à pleurer et invoqua les Nymphes, lesquelles la nuit ensuivante, ainsi qu'il dormait, s'apparurent à lui , en même forme et manière que la première fois ; et lui dit la plus âgée d'elles : « A un autre dieu « touche le soin du mariage de Chloé : nous te « donnerons, nous, de quoi gagner Dryas. Le « bateau des Méthymniens, dont tes chèvres « broutèrent le lien l'année passée, fut ce jour-là « par les vents emporté bien loin de terre : mais « d'autres souffles la nuit le jetèrent contre la « côte , où il périt et tout ce qui était dedans , si- « non qu'avec le débris l'onde poussa sur la grève '< une bourse de trois cents écus, et est là cou- « verte d'algue , près d'un dauphin mort , qui a « été cause que nul passant ne s'en est encore « approché , fuyant un chacui/ la puanteur de « cette pourriture. Vas-y, prends la bourse, et la t donne. Ce sera assez à cette heure pour montrer « que tu n'es point pau\Te : mais un temps vien- « dra que tu seras riche. »
Aussitôt dites ces paroles, elles disparurent avec la nuit, et le jour commençant à poindre, Daphnis se leva tout joyeux , chassa ses bêtes aux champs avec les sons accoutumés , et ayant baisé Chloé , salué les Nymphes , s 'en courut au bord de la mer , comme s'il eût voulu s'asperger d'eau marine. Là, se promenant sur le sable, il allait partout regardant s'il trouverait point ces trois cents écus , à quoi il n'eut pas grand'peine : car la mauvaise odeur du dauphin corrompu lui donna incontinent au nez , et lui servit de guide jusqu'au lieu , où ayant écarté les algues , il trouva dessous la bourse pleine, qu'il enleva, et la mit dans sa panetière. Mais il ne partit point de là qu'il n'eût adoré et remercié les Nymphes, et même la mer; car tout berger qu'il était , il aimait la mer alors , et elle lui semblait douce et bonne plus que la terre , pource qu'elle l'aidait à parvenir au mariage de son amie. Étant saisi de cet argent , il n'attendit pas davantage ; ainsi s'estimant le plus riche , non pas seulement de tous les paysans de là entour, mais aussi de tous les vivants, s'en alla droit à Chloé, lui conta le songe qu'il avait eu , lui montra la bourse qu'il avait trouvée , et lui dit de garder leurs bêtes jusqu'à ce qu'il fût de retour; puis prit sa course vers Dryas, lequel il trouva battant le blé dans l'aire avec sa femme Napé. Si lui commença un. brave propos , en lui disant ces . Dproles :