‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 63 sur 203 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

« Donne-moi Chloé en mariage. Je sais bien ' jouer de la flûte ; je sais bien besogner aux vi- « gnes et aux arbres , lalwurer la terre , vanner « le blé au vent ; et comment je sais gouverner les - bêtes, elle-même ClUoé te le peut témoigner. •< On me bailla au commencement cinquantechè- <■ vres ; je les ai fait multiplier deux fois autant ; « et si ai élevé de beaux et grands boucs jusqu'à « dix, là où premièrement n'en ayant que deux , •' nous fallait la plupart du temps mener nos chè- « vres ailleurs; et si suis jeune et votre voisin, « de qui nul ne se saurait plaindre. Une chèvre • m'a nourri , comme Chloé une brebis ; et bien « que pour tant de choses je dusse être préféré « aux autres qui la demandent, encore te don- '< nerai-je plus qu'eux. Ils te donneront , eux , « quelques chèvres , quelques moutons , quelque « couple de bœufs galeux, du blé de cpioi nourrir « trois poules ; mais moi , voici trois cents écus. « Seulement , je te prie , que personne n'en sache « rien , non pas même mon père Lamon. » En disant ces mots, il lui délivra l'argent, et le baisa (juant et quant.

Dryas et Napé , voyant si grosse somme de deniers, qu'ils n'en avaient jamais tant vu ensemble , lui promirent aussitôt qu'il aurait Chloé pour sa femme, et dirent qu'ils feraient bien trouver bon ce mariage à Lamon. Si demeurèrent Daphnis et N&pé à chasser les bœufs sur l'aire, et faire sortir avec la herse le blé des épis , pendant que Dryas , ayant premièrement serré la bourse et l'argent , s'en alla devers Lamon et Myrtale , pour leur demander, à ^Tai dire au rebours de la coutume , leur jeune garçon en mariage.

Il les trouva qu'ils mesuraient l'orge après l'avoir vannée, et se plaignaient qu'à grand'peine en recueillaient-ils autant comme ils en avaient semé. Il les reconforta, disant qu'ainsi était-il partout ; puis leur demanda Daphnis à mari pour Chloé, et leur dit que, combien que d'autres lui offrissent et donnassent beaucoup pour l'accorder, il ne voulait d'eux rien avoir, ains plutôt était prêt à leur donner du sien. Car ils ont, disaitil , été nourris ensemble , et gardant leurs bêtes aux champs , se sont pris l'un l'autre en telle amitié, qu'il serait maintenant malaisé de les séparer; et si étaient bien d'âge tous deux pour coucher ensemble. Il leur alléguait ces raisons et assez d'autres , comme celui qui , pour loyer de les persuader , avait reçu trois cents écus.

Lamon ne pouvant plus s'excuser sur sa pauvreté , puisque les parents mêmes de la fille l'en

priaient , ni sur l'âge de Daphnis , car il était déjà en son adolescence bien avant , n'osa néanmoins dire encore à quoi tenait qu'il n'y consentît , qui était que tel parentage ne convenciit point à Daphnis ; mais après y avoir un peu de temps pensé, il lui répondit en cette sorte : « Vous êtes gens « de bien de préférer vos voisins à des étrangers, « et de n'aimer point plus la richesse que l'hon- « nête pauvreté. Veuillent Pan et les Nymphes « vous en récompenser! Et quant à moi , je vous « promets que j'ai autant d'envie comme vous « que ce mariage se fasse ; autrement serais-je bien « insensé, me voyant déjà sur l'âge et ayant plus « besoin d'aide que jamais , si je n'estimais un « grand heur d'être allié de votre maison ; et si « est Chloé telle que l'on la doit souhaiter , belle « et bonne fille , et où il n'y a que redire. Mais « étant serf comme je suis , je n"ai rien dont je « puisse disposer, ains faut que mon maître le « sache et qu'il y consente. Or donc, différons, « je vous prie , les noces jusques aux vendanges , « car il doit , au dire de ceux qui nous viennent de « la ville, se trouver alors ici; et lors ils seront « mari et femme, et en attendant s'aimeront « comme frère et sœur. Mais veux-tu que je te « dise? tu prétends, pour gendre, Drj'as, un qui « vaut trop mieux que nous. « Cela dit , il le baisa et lui présenta à boire ; car il était jà près de midi ; et le convoya au retour quelque espace de chemin , lui faisant caresses infinies.

Mais Dryas, qui n'avait pas mis en oreille sourde les dernières paroles de Lamon , s'en allait songeant en lui-même qui pouvait être Daphnis : « Une chèvre fut sa nourrice , les dieux ont eu « soin de lui. Il est beau et ne tient en rien de ce « vieillard camus ni de sa fenune pelée. Il a trouvé « à son besoin ces trois cents écus ; à peine pour- « rait un chevrier finer autant de noisettes. N'au- « rait-il point été exposé comme Chloé ? Lamon « l'aurait-il point trouvé, comme moi cette petite , « avec telles marques et enseignes conmie j'en « trouvai quant à elle ? 0 Pan, et vous, Nymphes ! « veuillez qu'il soit ainsi ! A l'aventure , un jour « Daphnis , reconnu de ses parents , pom'ra bien « faire connaître ceux de Chloé aussi. »

Dryas s'en allait discourant et rêvant ainsi en lui-même jusqu'à son aire, où il trouva le gars en grande dévotion d'ouïr quelles nouvelles il apportait. Si le reconforta en l'appelant de tout loin son gendre ; lui promit les noces sans faute aux prochaines vendanges, lui donna la main, foi de laboureur, que Chloé jamais ne serait à autre que lui. Daphnis aussitôt, sans vouloir ni

Loire ni manger, s'en recourut vers elle , et l'ayant .rouvée qui tirait ses brebis et faisait des fromages , il lui annonça la bonne nouvelle de leur futur mariage, et de là en avant ne feignait de la baiser devant tout le monde, comme sa fiancée, et l'aider en toutes ses besognes, tirait les brebis dans les seilles , faisait prendre le lait pour en faire des fromages, mettait les agneaux sous leur mère, comme aussi ses chevreaux à lui; puis quand tout cela était fait , ils se baignaient , mangeaient, buvaient; puis allaient en pète des fruits mûrs, dont y avait grande abondance, pource que c'était après l'oût, dans la richesse de l'automne ; force poires de bois , force nèfles et azeroles , force pommes de coing , les unes à terre tombées, les autres aux branches des arbres. A terre elles avaient meilleure senteur, aux branches elles étaient plus fraîches ; les unes sentaient comme malvoisie , les autres reluisaient comme or.

Parmi ces pommiers, un ayant été déjà tout cueilli , n'avait plus ni feuille ni fruit. Les branches étaient nues , et n'était demeuré qu'une seule pomme à la cime de la plus haute branche. La pomme, belle et grosse à merveille, sentait aussi bon et mieux que pas une ; mais qui avait cueilli les autres n'avait osé monter si haut, ou ne s'était soucié de l'abattre ; ou possible une si belle pomme était réservée pour un pasteur amoureux. Daphnis ne l'eut pas sitôt vue qu'il se mit en devoir de l'aller cueillir. Chloé l'en voulut garder; mais il n'en tint compte : pourquoi elle peureuse et dépite de n'être point écoutée , s'en fut où étaient leurs troupeaux, et Daphnis, montant au fin faîte de l'arbre , atteignit la pomme qu'il cueillit et la lui porta , et la voyant mal contente, lui dit telles paroles : « Cette pomme, Chloé ma mie, les beaux « jours d'été l'ont fait naître, un bel arbre l'a nour- « rie ; puis mûrie par le soleil, fortune l'a conservée. « J'eusse été aveugle vraiment de ne la pas voir là, « et sot l'ayant vue de l'y laisser, pour qu'elle tom- « bât à terre, et fût foulée aux pieds des bêtes, ou • envenimée de quelque serpent qui eût frayé au «long; ou bien demeurant là-haut, regardée, ^ admirée, enviée, eût été gâtée par le temps. Une « pomme fut donnée à Vénus comme à la plus belle ; « tu mérites aussi bien le prix. Ayant même beauté « l'une et l'autre , vous avez juges pareils. Il était « berger, lui ; moi , je suis chevrier. »

Disant ces mots, il mit la pomme au giron de Chloé, et elle, comme il s'approcha, le baisa si soèvement, qu'il n'eut point de regret d'être monté si haut, pour un baiser qui valait mieux à son gré que les pommes d'or.

LES PASTORALES DE LONGUS

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