LIVRE III
que pour chaque homme dix Égyptiens périraient des premières familles. Lui , les voyant et connaissant que son fils allait à la mort , tandis que tous les autres assis autour de lui pleuraient, se déconfortaient, fit comme il avait fait à la vue de sa fille. Ceux-là passés , il arriva que par hasard un sien convive, homme déjà sur l'âge, ayant perdu son bien et ne possédant plus rien , réduit à mendier dans l'armée, passa sur cette même place devant Psamménlte, fils d'Amasis, et les autres Égyptiens; et comme 11 le vit,. Psamménlte aussitôt se prit à crier lamentablement , et appelant ce vieil ami par son nom , se frappait la tête. Or y avait-il là des gardes qui, de ce qu'il faisait et disait, à chaque chose qu'il vojait, allaient rendre compte à Cambyse , lequel émer veillé de cette façon de faire , par un homme qu'li envoya le fit Interroger, disant : « Cambj se , ton maître , te demande , Psamménlte , pourquoi c'est que voyant ta fille en tel malheur et ton fils marcher à la mort tu n'en as crié ni pleuré, ce mendiant qui ne t'est rien , ce dit-on , tu l'as honoré ? » A cette demande 11 répondit : « Mes maux pour en gémir sont trop grands , fils de Cyrus ; mais celui-ci vraiment mérite compassion, qui ayant possédé tant de biens, est misérable et dénué de tout, sur le seuil de la vieillesse. »
Ceci rapporté à Cambyse lui parut de boa sens, et les Égyptiens disent que Crésus en pleura ; car il suivait Cambyse dans cette expédition. Aussi s'en prirent à pleurer tous ceux des Perses la présents , et à Cambyse même en vint quelque pitié. D'abord il commanda que l'on sauvât l'enfant d'entre ceux qui devaient périr, puis qu'on fit lever le père et partir de la place pour le menei chez lui Cambyse. Mais l'enfant ne vivait plus , lorsqu'on y alla, car il avait été le premier mis à mort. On fit lever Psamménlte, et on le conduisit chez Cambyse, où depuis il vécut sans nul mauvais traitement. Même, s'il eût su s'abstenir de toute secrète pratique, apparemment il eût gardé le gouvernement de l'Egj'pte ; car c'est la coutume des Perses d'honorer les enfants des rois, et leur remettre le pouvoir, encore que le père ait failli. Qu'ainsi ne soit, entre autres preuves, le fils d'Iuaros de Libye, Tannyras, en est un exemple, qui posséda le même état qu'avait eu son père, et Pausiris, fils d'AmjTtée ; car celui-là aussi garda l'État de son père ; cependant nul ne fit jamais plus de mal aux Perses qu'Inaros et Amyrtée. Psamménlte donc eut le loyer de ses méchants desseins ; car il avait tenté de faire soulever l'Egypte. Cambyse le sut, et Psamménlte,
is.
ayant bu du sang de taureau, mourut sur-lechamp. Telle fut la fin de celui-ci.
Cambyse vint de Memphis en la ville de Sais , à dessein de faire ce qu'il fit. Car, comme il fut d'abord entre dans le palais d'Amasis, il commanda que l'on tirât son corps du tombeau , ce qui étant exécuté , il commanda de le fouetter, de lui arracher les cheveux , de le percer et mutiler en toutes façons. Puis , voyant ses gens y avoir peine, attendu que ce corps embaumé résistait, ne se défaisait point, il ordonna de le brûler ; en quoi il commit sacrilège ; car le feu chez les Perses est tenu pour divinité. Perses ni Égyptiens n'ont coutume de brûler leurs morts, les premiers par cette opinion qu'un dieu ne se doit pas repaître de cadavres , les autres parce qu'ils croient le feu bête vivante, qui dévore tout ce qu'elle atteint , et meurt ensuite avec sa proie, étant rassasiée de pâture. Or , leur loi ne veut pas que les morts soient aucunement abandonnés aux bêtes, et c'est pourquoi ils les embaument, afin de les garder des vers. Ainsi ce qu'ordonna Cambyse était impie chez les deux peuples.
Toutefois , au dire des Egyptiens , ce ne fut pas le corps d'Amasis que l'on maltraita de la sorte, mais celui d'un autre Égyptien, mort de même âge à peu près que lui, et que déchirèrent les Perses , pensant déchirer Amasis. Car ils disent que,parun oracle, ayantsuce qui lui devait arriver après sa mort, pour s'en préserver , Amasis fit mettre à l'entrée de sa tombe, près des portes , ce corps qui fut battu pour lui, se réservant le fond du tombeau , où il enjoignit à son fils de le placer le plus avant qu'il serait possible. Toutes ces précautions d'Amasis , et ces ordres par lui donnés pour assurer sa sépulture , me semblent pures inventions des Égyptiens, qui ont voulu en imposer par tels récits.
Cambyse après cela fit dessein d'attaquer trois différentes nations , à savoir : les Carthaginois , les Ammoniens et les Éthiopiens , dits Macrobes ou longtemps vivants, qui habitent le long de la mer australe de Libje ; et il résolut d'envoyer, pour l'exécution de ce dessein, à Carthage son armée de mer, contre les Ammoniens une part de ses troupes de terre , et en Ethiopie des espions premièrement , ayant charge de voir la table du soleil, si de tait elle était chez ces peuples, et d'observer par même moyen les autres choses du pays, portant en apparence des présents à leur roi. Or, de la table du soleil, voici ce qui s'en raconte. Devant la ville est un préau plein de chair bouillie de tout bétail , où de nuit font pla-
FRA.GMENTS D'HÉRODOTE.
cer ces chairs toutes gens ayant office entre les citoyens, de jour sont mangées par qui veut prendre là son repas; et dit-on que ceux du pays disent telles viandes être produites par la terre elle-même en tout temps. Voilà les récits qui se font de la table du soleil.
Cambyse, lors délibéré d'envoyer là des espions , manda d'Éléphantis des hommes ichthyophages, qui parlaient la langue d'Ethiopie, et attendant qu'ils arrivassent, il donna ordre à l'armée de mer d'aller contre Carthage. Mais les Phéniciens refusèrent , se disant liés par de grands serments , et que ce serait à eux chose impie de faire la guerre à leurs enfants.
Or, sans les Phéniciens, les autres n'étaient plus en force suffisante. De la sorte Carthage échappa ce danger, ne fut point soumise aux Perses, Cambyse n'ayant pas cru devoir user de contrainte à l'égard des Phéniciens , à cause qu'ils s'étaient eux-mêmes donnés aux Perses , et que l'armée de mer dépendait toute des Phéniciens. Aussi s'étaient eux-mêmes donnés les Cypriens pour cette expédition d'Egypte. Cambyse donc , les Ichthyophages étant venus d'Éléphantis , les envoya en Ethiopie instruits de ce qu'il fallait dire, et portant pour présent un vêtement de pourpre , un collier d'or, des bracelets , une fiole de myrrhe et un baril de vin de palme.
Ces Éthiopiens, vers lesquels envoyait Cambyse , sont , à ce qu'on dit , les plus grands et les plus beaux de tous les hommes. Ils ont des lois fort différentes de celles des autres peuples ; et en particulier, touchant la royauté , voici comment ils se gouvernent. Celui d'entre les citoyens qu'ils jugent être le plus grand et avoir force selon sa taille , c'est celui-là qu'ils nomment roi. Chez ces hommes donc arrivés, les Ichthyophages présentèrent au roi les dons qu'ils apportaient , et lui dirent ceci : « Le roi des Perses , Cambyse , Aoulant être à l'avenir ton ami et ton hôte, nous envoie pour parler à toi et t'offrir en présent ces choses dont plus il se plaît à user. » L'Éthiopien , connaissant qu'ils étaient espions , leur répond en cette sorte : « Non , vous n'êtes pas envoyés par le roi des Perses pour m'apporter des présents, comme désirant m'être ami, ni ne dites la vérité; car vous venez ici épier mon État et moi ; ni aussi lui n'est homme juste ; car étant juste, il ne voudrait autre pays que le sien , et n'eût pas mis en esclavage des gens qui ne lui faisaient nul mal. Donnez-lui donc cet arc, et lui dites de ma part : Roi des Perses , le roi d'Ethiopie te conseille, quand il aviendra que tes Perses tendent