‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 79 sur 203 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

ainsi aisément des arcs grands comme celui-ci , (le les mener alors en nombre supérieur contre les Éthiopiens 5 mais , jusque-là , rends grâces aux dieux qu'ils ne font penser aux enfants des Étliiopiens d'avoir autre terre que la leur. »

Cela dit, il détendit l'arc et le leur donna. Puis prenant le vêtement de pourpre, il voulut savoir ce que c'était et comment avait été fait ; et entendant, comme lui apprirent les Ichthyophages , ce que c'était que pourpre et teinture , il dit tels hommes être trompeurs, et trompeurs aussi leurs habits. Du collier et des bracelets il en fit semblable demande ; et comme on lui voulut montrer la beauté de cette parure , il se prit à rire , et pensant que ce fussent des chaînes , dit que chez eux ils en avaient de plus fortes et de meilleures ; puis demanda aussi de la fiole de myrrhe ce que c'était et à quoi bon; et ayant ouï la façon et l'usage pour frotter le corps, il en dit comme de l'habillement. Mais quand ce vint au baril de vin, dont il goûta et s'enquit de même en quelle sorte il se faisait , il y prit plaisir bien grand , et demanda ce que mangeait avec cela le roi des Perses ; et combien de temps pour le plus un homme chez eux pouvait vivre ; à quoi il lui fut répondu que le roi mangeait du pain , dont la nature ainsi que du blé lui fût expliquée , et que quatre-vingts ans étaient le plus long terme de la vie. Lors il dit n'être pas merveille si mangeant fiente ils vivaient peu , et qu'encore ne vivaient-ils tant sans ce breuvage , il entendait le vin , par où seul , selon lui , la Perse l'emportait sur l'Ethiopie. Et à leur tour l'interrogeant les Ichthyophages , de la longueur des âges et de la nourriture chez eux Éthiopiens , il dit que la plupart allaient jusqu'à sixvingts ans , et quelques-uns même au delà ; que leur vi\Te commun était de viande bouillie et de lait pour boisson; qu'ayant paru surpris de ce nombre d'années , les envoyés furent conduits à une fontaine de laquelle s'étant lavés, ils s'en trouvèrent oints comme d'huile ; et disaient les Ichthyophages l'eau de la fontaine être si faible que rien n'y pouvait surnager ; ni bois , ni chose aucune plus légère que bois, mais que tout allait au fond. Cette eau sans doute , si elle est telle , comme ils en usent en toutes choses, leur est cause de vivre longtemps ; et qu'au partir de cette fontaine , on les mena voir une prison dhorames , ou tous étaient tenus les pieds dans des ceps d'or. Le plus rare métal et le plus estimé chez les Éthiopiens, c'est le cuivre. Ayant vu la prison, ils virent puis après la table du soleil , et ensuite finablement virent les cercueils çiue l'on dit être de

verre faits en cette sorte. Après avoir séché le cadavre, soit comme font les Egyptiens, soit de toute autre manière, l'ayant partout enduit de plâtre , on le peint de belles couleurs, le plus ressemblant qu'il se peut, puis on l'introduit au dedans d'un cippe de verre creusé exprès ( ils en ont des carrières et en tirent beaucoup qui se travaille bien ) , au milieu duquel cippe le cadavre paraît sans nulle fâcheuse odeur, ni rien qui soit désagréable, ayant toutes choses visibles pareillement au mort lui-même. Pendant l'espace d'une année, on le garde aulogisdes plus proches parents, lui offrant prémices de tout , et on lui sacrifie. Au bout de ce temps, on l'emporte et on le dresse quelque part autour de la ville.

Ces choses vues, les envoyés s'en retournèrent devers Camby se , auquel ayant de tout rendu compte, lui, sur-le-champ mu décolère, voulut marcher en Ethiopie, sans ordonner nulles provisions, ni prendre temps de considérer que cette fois il s'agissait de porter la guerre aux extrémités du monde ; mais comme furieux et hors de sens, aussitôt ouï le rapport des Ichthyophages, il se mit en marche , laissant ce qu'il avait de Grecs à l'attendre , et menant avec soi toute l'armée de terre. Venu à Thèbes, il détacha cinquante mille hommes environ, et à ceux-là il donna ordre d'aller réduire en esclavage les Ammoniens et brûler le temple de Jupiter ; lui cependant, avec le reste, tira droit en Ethiopie. Ainsi marchant, ils n'eurent pas fait la cinquième partie du chemin, que ce qu'ils emportaient de vivres leur failUt, et pareillement leur faillirent les bêtes de somme , qu'ils mangèrent après leurs provisions finies. Si Cambyse , connnaissant sa faute alors, eût rebroussé chemin et ramené l'armée, il était homme sage ; mais n'écoutant nulle raison , il alla toujours en avant. Les soldats, durant que la terre leur offrit du vert à cueillir, se repaissant d'herbe , vécurent ; mais quand ils furent dans les sables , ce que firent aucuns est horrible à conter. Entre dix ils tiraient au sort un d'eux , et celui-là les autres le mangeaient ; ce qu'ayant su , Cambyse eut peur de cette rage et revint sur ses pas, quittant sou entreprise. Il s'en revint à Thèbes avec faute d'une grande part de ses gens, et de Thèbes descendit à Memphis : il renvoya les Grecs par mer. Ainsi réussit l'entreprise du voyage d'Ethiopie.

De leur part ceux qui allaient contre les Ammoniens , étant partis de Thèbes marchèrent avec des guides. Ce qu'on sait, c'est qu'ils arrivèrent en une ville, Oasis, peuplée de Samiens qu'on dit

être de la tribu ^flschriouierine. Ils sont distants de Thèbes de sept jours de chemin par les sables , et cet endroit s'appelle , en la langue des Grecs , Macaron Nesi, qui veut dire Iles des Bienheureux. Jusque-là donc vint cette ai'mée. Au partir de là, ce qu'elle devint, hors lesAmmoniens eux-mêmes et ceux qui l'ont pu savoir d'eux, nul n'en eut jamais connaissance , car ils n'arrivèrent pas chez les Ammoniens ni ne retournèrent en arrière. Au reste, voici ce qu'en content les Ammoniens. Que d'Oasis venant contre eux à travers les sables , ils se trouvaient à mi-chemin environ d'eux et d'Oasis , et que comme ils étaient à repaître , il leur survint une bourrasque de vent du midi, qui , levant des grèves de sable , les laissa dessous ensevelis, et ainsi disparurent tous. Tel récit font les Ammoniens du succès de l'expédition.

Peu après le retour de Cambyse, apparut en Egypte Apis que les Grecs nomment Épaphus, et aux premières nouvelles de son apparition, tous les Égyptiens en hesse mirent leurs plus beaux vêtements ; ce que voyant Cambyse , persuadé que par là ils témoignaient être joyeux de sa mésaventure, fit venir devant lui les gouverneurs de Memphis et les interrogea pour quelle cause auparavant , lors de son séjour à Memphis , rien de semblable ne s'était fait , mais bien à l'heure qu'il revenait, ayant perdu part de ses gens : eux lui dirent que depuis peu un dieu se manifestait, lequel avait coutume de rarement se montrer, et que, quand il paraissait, toute l'Egypte en faisait fêtes. Cette réponse ouïe, Cambyse dit que c'était mensonge que cela, et comme menteurs les fit mourir. Ceux-là morts, il manda les prêtres, et eux disant les mêmes choses, il repartit qu'il voulait voir si leur dieu était bonne bête, et commanda aux prêtres de lui amener Apis, et ils l'allèrent quérir. Or cet Apis ou Épaphus naît veau d'une vache, qui ne peut après cela en porter d'autres, sur laquelle vache il descend du ciel un éclair, au dire des Égyptiens , dont elle engendre Apis : et de ce veau qu'on nomme Apis les marques sont telles : le corps noir, sur le front un blanc à quatre angles, sur le dos la semblance d'un aigle, tous les crins doubles à la queue, et sur la langue un scarabée.

Apis étant venu amené par les prêtres , Cambyse féru qu'il était de méchante folie , tire sa dague , dont lui voulant donner dans le ventre , il l'atteint à la cuisse , et riant dit aux prêtres : « Coquins , voilà vos dieux qui ont de la chair et du sang et qui sentent les coups de fer : digne en effet des Égyptiens un dieu tel que celui-là. Mais

FRAGMENTS D'HÉRODOTE

je vous apprendrai à vous moquer de moi. » Cela dit, il commande à ceux qui a^ aient charge de telles choses de fouetter les prêtres et tuer quiconque des Égyptiens serait trouvé à faire fête, moyennant quoi la fête cessa. Les prêtres furent traités ainsi qu'il avait dit, et Apis malade de sa blessure était gisant dans le temple , où finablement il mourut et fut enseveli par les prêtres à l'insu de Cambyse.

Cambyse , au dire des Égyptiens , pour avoir commis ce méfait, aussitôt après devint fou , étant auparavant peu sage, et premièrement fit mourir son frère de même père et mère, Smerdis, qu'il avait par envie renvoyé de l'Egypte en Perse, parce que seul entre les Perses il tendait l'arc, à deux doigts près, qu'avaient apporté d'Ethiopie les Ichthyophages. Nul autre Perse que Smerdis n'en sut autant faire. Lui parti, Cambyse eut en songe une vision. Il lui fut avis qu'un messager venant de Perse apportait nouvelle que Smerdis assis sur siège royal touchait de sa tête le ciel , à raison de quoi ayant peur que son frère , le tuant , ne devînt roi, il envoie en Perse Prexaspès, qui hii était le plus dévoué entre tous les Perses, lequel montant à Suses fit mourir Smerdis, aucuns disent à la chasse, d'autres dans la mer Rouge , et qu'il le fit noyer.

Par là commencèrent, dit-on, les méchancetés de Cambyse. Depuis il fit mourir sa sœur venue quant et lui en Egypte, et qui lui était pareillement sœur des deux côtés, et voici comme il l'épousa; car les Perses auparavant n'avaient du tout accoutumé d'habiter avec leurs sœurs. Cambyse aimait une de ses sœurs, et la voulant avoir à femme, comme il pensa que c'était chose contraire à l'usage, fit appeler les juges royaux pour savoir d'eux s'il y avait point une loi qui permît au frère d'épouser sa sœur. Les juges royaux sont gens choisis, qui, leur vie durant, hors qu'ils soient convaincus de quelque iniquité , rendent la justice aux Perses et interprètent les lois , et toute affaire vient à eux. Interrogés lors par Cambyse , ils lui firent une réponse juste et sans danger pour eux-mêmes , disant n'y avoir point de loi qui autorisât le mariage entre frère et sœur, mais bien une loi par laquelle il est permis au roi de faire ce qu'il veut. Voilà comment ils évitèrent d'enfreindre la loi pour Cambyse, et eux-mêmes, pour ne pas mourir s'ils eussent défendu la loi , en trouvèrent une favorable au roi voulant pour femme sa sœur. Ainsi Cambyse eut en mariage celle qu'il aimait; et peu après il épousa encore une autre sœur à lui. La plus jeune

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