‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 89 sur 203 · ID · texte numérisé non relu

ID

pj^:riclls.

ce temps-là; et de là vient aussi que dans tous ses portraits il est représenté le casque en tête , les artistes ayant voulu cacher ce défaut.

On croit assez généralement que la musique lui fut enseignée par un certain Damon , quoique Aristote nomme Pythoclide le maître qui montra cet art à Périclès. Mais il paraît que Damon , homme d'un mérite rare, sous ce titre apparent de maître de musique, avait auprès de lui un emploi plus sérieux , et cachait le vrai but de ses leçons , qui était de le préparer aux grandes affaires, en l'exerçant et le formant comme un athlète destiné aux combats de la tribune. Car c'est une chose à remarquer, et prouvée par nombre d'exemples, que dans ces États populaires il fallait s'instruire en secret , et ne laisser apercevoir à des citoyens ombrageux nul dessein d'en savoir plus qu'eux. Ces précautions toutefois ne servirent de rien à Damon , qui , à la fin , soupçonné de vouloir rendre son élève plus propre à régner qu'à tirer des sons de sa lyre , fut mis au ban de l'ostracisme, et fournit aux poètes comiques une ample matière de sarcasmes contre Périclès. Sur la physique il entendit Zenon Éléate , qui , étant en même temps grand dialecticien , et de ceux qu'on nomme disputeurs, lui apprit l'art, propre à cette secte, d'embarrasser son adversaire dans un cercle de raisonnements et de conséquences contradictoires; mais celui de tous ([u'il écoutait avec le plus d'assiduité, et auquel il dut aussi bien l'ascendant de son éloquence dans les assemblées que l'élévation de ses sentiments et la gravité de ses mœurs , ce fut Anaxagore de Clazomène, qu'on avait surnommé l'Esprit, soit à cause de sa pénétration dans les sciences naturelles, soit parce que, le premier, il attribua l'ordre de l'univers et l'origine des choses, non au hasard , comme les autres , ou à la nécessité, mais à une pure intelligence. Périclès, s'étant attaché à suivre ce philosophe, plein d'admiration pour un homme dont les pensées n'avaient rien que de noble et de grand, emprunta de lui nonseulement ces sublimes conceptions et ce langage épuré des bassesses populaires , mais un aspect imposant, une décence dans le maintien, un calme et une sérénité dans toute sa personne, qu'aucune passion n'altéra jamais, en quoi il étonnait tout le monde. Un jour, par exemple , on raconte que sur la place publique un des plus effrénés coquins de la lie du peuple se prit à l'outrager de paroles, et ne cessa, tant que le jour dura, de lui dire toutes les injures dont il se pouvait aviser, tandis ({uePériclès, sans lui répondre un mot, parlait

à ceux qui se présentaient, et expédiait les af faires. Le soir venu, il se retira aussi tranquille qu'à l'ordinaire , et toujours suivi de ce même homme qui continuait ses invectives. Enfin , sur le point de rentrer, comme il était déjà nuit close, il fit prendre un flambeau à un de ses esclaves , et lui ordonna de reconduire cet homme jusque chez lui. Cependant le poète Ion prétend que Périclès avait dans les manières une roideur et une sécheresse qui ne plaisaient pas généralement ; qu'à travers cette dignité de son air et de ses discours perçaient trop visiblement l'orgueil et le dédain, et qu'on goûtait bien davantage la conversation aimable et l'affabilité de Cimon. Mais ne peut-on pas croire aussi que, comme au théâtre en ce temps-là il était d'usage que le même poète donnât la parodie avec la tragédie, Ion , habitué à faire l'un et l'autre , n'a pu s'empêcher de rabaisser par quelque trait satirique la gravité de Périclès , et que Zenon n'avait pas tort d'exhorter ceux qui trouvaient dans la réserve de ce grand homme un air de suffisance , à se garder d'en avoir plus avec moins de sujet? Un autre avantage qu'il dut aux leçons d'Anaxagore, ce fut d'être affranchi de la superstition et de ces terreurs qu'impriment les phénomènes de la nature à ceux qui en ignorent les causes. Sur cela, les auteurs sont d'accord qu'il fit paraître en toute rencontre un esprit exempt de préjugés, et qu'aux prodiges apparents qui pouvaient produire sur les autres de sinistres impressions, il opposait un examen d'où résultait ordinairement qu'on reconnaissait pour une chose toute simple et toute naturelle ce qui d'abord avait paru miraculeux et terrible.

Étant jeune , il se montrait peu , et appréhendait même de paraître en pubfic ; car on lui trouvait dans les traits beaucoup de l'air de Pisistrate, et au son agréable de sa voix, à la tournure vive et gracieuse de ses expressions , tous les vieillards qui avaient connu Pisistrate se récriaient sur la ressemblance. Sa fortune d'ailleurs, sa naissance , ses liaisons avec les premières familles lui faisaient craindre l'ostracisme ; il ne voulait se mêler de rien , payait de sa personne à la guerre , et en temps de paix se tenait coi. Mais quand Aristide fut mort , Thémistocle banni , Cimon occupé au dehors dans des expéditions lointaines , alors il se livra au peuple , quittant , contre son naturel qui n'était rien moins que populaire, les riches et la noblesse pour se joindre à la multitude. Il voyait que le peuple, auquel on aurait pu aisément le rendre suspect , était bien plus à ménager

PERICLES

que le parti aristocratique dévoué à Cimon { car Cimon était à la tête de ce qu'on appelait les honnêtes gens ) ; et tant pour se faire au besoin un appui contre lui , que pour être à l'abri de toute persécution , il voulut avoir des amis dans la faction opposée : ce fut alors qu'il adopta un genre de vie particulier. On ne le vit plus sortir que pour aller au sénat ou à la place publique, et jamais depuis il n'y eut , quelque invitation qu'on lui fit , ni fête , ni amusements , ni repas dont il voulût être , tellement que durant sa longue carrière politique il ne mangea hors de chez lui qu'une seule fois au mariage de son cousin Euryptolème, encore se retira-t-il aux premières libations ; il est certain que l'épanchement des conversations ne se concilie guère avec la gravité , et que cette dignité qu'exige la représentation se peut malaisément garder dans les entretiens familiers ; mais il faut convenir aussi que la vraie vertu brille d'autant plus qu'on la voit de plus près , et que de la vie d'un homme de bien , le plus beau n'est pas sa conduite publique, mais ses mœurs privées. Périclès ne voulait point que le peuple , accoutumé à le voir, pût quelque jour s'en lasser 5 il se montrait par intervalles, ne parlait pas sur toutes les affaires , ni ne paraissait à tout propos , mais, se réservant, selon le mot de Critolaiis, comme la galère sacrée, pour les grandes occasions, il laissait le reste du temps courir sur l'ennenù d'autres orateurs, ses amis ou ses partisans, l'un desquels était, dit-on, cet Éphialte qui ôta tout pouvoir à l'Aréopage, versant à pleine coupe, comme parle Platon , la liberté toute pure à ses concitoyens, d'où il arriva que le peuple, de jour en jour plus fougueux , ne connut bientôt plus de frein; et ayant mordu l'Eubée (ce sont les propres termes d'un poète contemporain), se jeta ensuite sur les îles.

Ce fut pour acquérir le langage qui convenait à un rôle si noble qu'il rechercha l'entretien d'Anaxagore; et l'étude de la philosophie répandit encore une teinte plus forte et plus mâle sur son éloquence naturelle. De là lui vint, au dire de Platon , cette grandeur dans les idées , cette rapidité d'expression si vantée , dont les soins d'Anaxagore développaient en lui le germe inné , et de là vint aussi sans doute le surnom qu'on lui donna. Quelques-uns croient toutefois qu'à cause des magnifiques ouvrages dont il embellissait Athènes, on le nomma Olympien ; ce fut , suivant (Vautres, à raison du pouvoir qu'il exerçait en paix comme en guerre ; et rien n'empêche, à dire vrai , que plusieurs motifs n'v aient contribué.

Mais dans les comédies qu'on représentait alors, toutes pleines de traits contre lui, on voit clairement que la force admirable de ses discours lui avait fait donner ce surnom, puisqu'il y est dit que sa parole foudroie, que son éloquence est un tonnerre, et autres pareilles expressions. Il y a aussi un mot de Thucydide , qui , bien que dit en plaisantant , donne une idée des grands talents de Périclès comme orateur. Ce Thucydide lui fut longtemps opposé dans le gouvernement ; et un jour interrogé par Archidamus quel était le meilleur lutteur de lui ou de Périclès : Quand je l'ai mis sous moi, dit-il, il soutient qu'il n'est pas tombé, et le persuade aux spectateurs. On sait néanmoins que Périclès ne se hasardait point sans quelque crainte à parler dans une assemblée , et qu'en montant à la tribune il demandait pour lui aux dieux de ne rien dire qui put paraître ou déplacé ou contraire aux intérêts de la république. Il n'a laissé malheureusement nul écrit, et nous n'avons de lui que ses décrets et quelques mots qu'on cite. Comme , par exemple , qu'il appelait Egine une paille dans l'œil du Pyrée. C'était aussi lui qui disait : Je vois d'ici la guerre qui s'avance du côté du Péloponèse. Et un jour ayant vu Sophocle, dans quelque fonction qu'il exerçait avec lui , regarder attentivement une fille très-belle : Un magistrat, lui dit-il, doit fermer à toute séduction non-seulement les mains , mais les yeux. Et ce que rapporte Stésimbrote , que , faisant l'oraison funèbre de ceux qui périrent à Samos , il les disait immortels de même que les dieux : Car nous ne voyons point les dieux, disait-il, mais par les hommages qu'on leur rend, et par les biens qui nous viennent d'eux, nous connaissons leur existence et leur immortalité ,• il en est ainsi de ceux qui meurent pour la patrie. C'était là le fond de son discours.

Mais attendu que Thucydide nous représente l'administration de Périclès comme une vraie aristocratie qui , en conservant la forme du gouvernement populaire, laissait effectivement toute l'autorité dans les mains d'un seul homme, et que d'autres l'accusent d'avoir corrompu le premier la multitude à force de dons , de partages , de dilapidations, prétendant que par lui le peuple, ainsi mal accoutumé , devint paresseux et turbulent, de sage et laborieux qu'il était, examinons d'après les faits comment eut lieu ce changement. D'abord , comme nous l'avons dit , dans le dessein de se prémunir contre le crédit de Cimon, il se rangea du côté du peuple; mais ne pouvant

-iiH

PÈRICLÈS.

par sa fortune , faire les mêmes dépenses que lui , qui tenait table ouverte à tous venants , secourait les pauvres de son argent , donnait aux jeunes de quoi s'occuper, aux vieux de quoi vivre et se couvrir, livrait ses jardins ouverts et ses champs sans clôtureàqui voulait s'y pourvoir; Périclès, pour effacer ces profusions , imagina de distribuer les deniers publics , ou , selon d'autres, cette idée lui vint de Démonide. Alors commencèrent les dons et les largesses de tout genre. On s'habitua à recevoir de l'argent pour assister aux jeux , pour voter aux assemblées, pour juger; et de la sorte Périclès, ayant gagné l'affection de la multitude, s'en servit contre le sénat de l'Aréopage, dont il ne faisait pas partie", n'ayant eu aucune des charges nécessaires pour cela : c'étaient celles d'archonte , de thesmothète , de roi et de polémarque, charges qu'on tirait au sort anciennement , et après lesquelles on montait à l'Aréopage. Il abaissa donc ce corps , dont la juridiction fut presque réduite à rien par Ephialte ; puis son crédit augmentant de jour en jour, il fit enfin exiler Cimon , qui subit l'ostracisme comme ennemi du peuple et ami de Lacédémone , malgré toutes ses victoires et les dépouilles des barbares dont il avait rempli la ville. Ainsi s'éleva tout d'un coup le pouvoir de Périclès par la faveur populaire.

Le bannissement de l'ostracisme durait dix ans selon la loi ; mais dans l'intervalle , Cimon crut avoir trouvé l'occasion de démentir par des faits ces liaisons dont on l'accusait avec les Lacédémouiens , quand ceux-ci ayant attaqué le territoire de Tanagre, les Athéniens marchèrent contre eux. Car alors , comptant sur l'amour de ses concitoyens, il osa venir à l'armée, et se mettre en rang, pour combattre avec ceux de sa tribu, qui l'auraient admis volontiers, si les partisans de Périclès ne l'eussent fait chasser comme banni. Dans cette bataille , Périclès se distingua fort par sa bravoure ; et ce fut , à ce qu'il parait , de toutes les affaires où il se trouva celle qui lui fit le plus d'honneur; mais les amis de Cimon, ceux-là même que Périclès voulait faire bannir avec lui comme partisans de Lacédémone , y furent tués tous jusqu'au dernier. Le regret qu'on en eut fut extrême, et les Athéniens, battus sur leur frontière, menacés pour la campagne suivante d'une guerre encore plus vive , redemandaient Cimon ; ce que voyant Périclès , loin de s'opposer au vœu public, il proposa lui-même le décret de son rappel. Cimon , de retour, fit la paix avec tout le continent; car on le considérait à Lacédémone autant qu'on y détestait Périclès et son parti. Quelques-

uns ajoutent à ceci que le rétablissement de Cimon ne fut proposé par Périclès qu'après un accord fait entre eux par l'entremise d'une sœur de Cimon, nommée Elpinice, en vertu duquel il devait, lui, commander au dehors les forces qu'on envoyait contre le roi , et Périclès conserver l'administration intérieure , en demeurant à Athènes. Déjà une autre fois on s'était aperçu que les démarches d'Elpinice auprès de Périclès avaient eu le pouvoir de l'adoucir; car dans le procès de Cimon , Périclès fut un des accusateurs nommés par le peuple, et quand Elpinice vint le solliciter chez lui , on conte qu'il se prit à rire : Ces négociations, lui dit-il, Elpinice, ne sont plus de ton âge. Néanmoins, dans le cours de l'affaire , il ne parla qu'une seule fois , pour remplir le devoir de sa charge, et nul ne parut ménager autant que lui l'accusé. Après cela, quelle foi mérite Idoménée, quand il impute à Périclès d'avoir fait assassiner par jalousie et par envie Ephialte , son ami si attaché à son parti et à ses principes dans le gouvernement? On ne sait en vérité où il a pris tout ce fiel qu'il verse sur un grand homme , non sans doute irrépréhensible , mais qui toute sa vie montra une douceur dans ses mœurs et une générosité incompatibles avec des crimes si odieux. Que le parti des nobles, redoutant Ephialte comme persécuteur implacable et dénonciateur de tous ceux qui s'enrichissaient aux dépens de l'État, l'ait fait secrètement périr par le moyen d'un certain Aristodicus de Tanagre, c'est ce que dit Aristote , et qui paraît plus probable.

Cimon mourut commandant l'armée athénienne en Chypre. Mais la noblesse, qui voyait Périclès , déjà trop grand, s'élever encore, voulant lui opposer quelqu'un qui arrêtât son ambition et partageât l'autorité , devenue presque monarchique, mit en avant Thucydide, homme sage , parent de Cimon, mais moins guerrier, plus politique, propre aux affaires et aux conseils, qui, ne bougeant de la ville , fut l'éternel antagoniste de Périclès dans les assemblées, et rétablit l'ancienne lutte des orateurs à la tribune. Il sépara du peuple ceux qu'on appelait les honnêtes gens, lesquels, mêlés etconfondusjusqu'alorsdansla foule, perdaient par là tout crédit et toute considération , et , de leurs efforts réunis en quelque sorte au bout du levier, fit une puissance considérable. Car auparavant , une légère différence dans l'habillement était tout ce qui distinguait les deux partis; mais cette nouvelle dissension, tranchant tout d'un coup entre eux , mit d'un côté le peuple , et de l'autre les grands , sous divers noms et

PÉKlCJ.lL.'i.

livrées Je factions opposées. Périclès , alors contraint de laisser un peu flotter les rênes du gouvernement , se mit à caresser plus que jamais ses concitoyens, ayant soin que les spectacles, les fêtes, les banquets publies, se succédassent presque sans cesse, et multipliant leurs plaisirs, toujours ennoblis par les arts. Il faisait partir tous les ans soixante navires que montaient des jeunes gens soldés pendant huit mois de l'année pour s'instruire et s' exercer aux manœuvres de mer. Il envoya mille colons dans la Chersonèse, à Xaxos cinq cents, la moitié de ce nombre à Andros, et dans la Thrace mille, qui devaient se joindre aux Bisaltes , sans parler de ce qu'il fit pour repeupler Sibaris sous le nom de Thurium. Le bien qui résultait de toutes ces migrations , c'est que l'État se débarrassait d'une multitude oisive et inquiète. On donnait à plusieurs familles des établissements qui soulageaient le peuple; on plaçait auprès des alliés des surveillants capables de leur en imposer et de les tenir dans le devoir.

Mais ce qui faisait le plus d'honneur à la nation et d'en^1e aux étrangers , qui seul aujourd'hui rappelle à la Grèce son ancienne gloire , et fait foi de sa grandeur passée , la magnificence des ouvrages publics fut précisément ce qu'on reprocha le plus à Périclès , et sur quoi ses ennemis se récriaient davantage. Athènes , selon eux , se déshonorait et s'allait attirer des querelles de tous côtés , en disposant ainsi du trésor de Délos. Pour enlever cet argent , le prétexte de le mettre en sûreté , hors de la portée des barbares, devenait, disaient-ils , ridicule depuis les victoires de Cimon. Que dira la Grèce , et comment prendrat-elle la violation ouverte d'un dépôt si sacré , quand elle verra les subsides payés par toutes les villes pour la défense commune servir à l'embellissement et au luxe d'une seule , qui , comme une impudique , cherche pour sa parure les métaux ciselés et les pierres les plus précieuses? A cela , Périclès répondait : « Qu'on ne devait aux « alliés nul compte de cet argent , tant qu'on fe- « rait pour eux la guerre sans qu'il levr en coûtât « un homme ni un vaisseau ; et qu'en recevant « leurs subsides, Athènes était quitte envers eux « quand elle battait seule l'ennemi commun. « Qu'après les dépenses de la guerre, ces richesses « ne se pouvaient mieux employer qu'à des tra- « vaux utiles pour le présent et glorieux pour l'a- « venir, qui , animant tous les arts , occupant tous ■ les bras, entretenaient dans le peuple une con- «tinuelle activité, aussi utile au repos public " qu'aux fortunes particulières. » De fait , la jeu- '

nesse qui servait ou à l'armée ou sur mer, vivait aux dépens de l'État. Voulant donc que la multitude et les artisans eussent part, mais non sans rien faire, aux mêmes avantages, il porta le peuple à entreprendre ces grands édifices et ces beaux ouvrages, qui demandaient beaucoup de travail et de temps; afin que , chacun y étemt employé et payé selon ses talents, personne, s'il se pouvait, n'eût à se plaindre de la patrie; car Athènes rassemblant, au moyen du commerce, toutes les matières que les arts pouvaient mettre en œuvre, possédait aussi, en nombre infini, des artisans dont les diverses professions formant comme autant de corps que ces travaux vivifiaient, chaque art distribuait , en quelque façon , à tous ceux qui l'exerçaient, la richesse de l'État.

A mesure que s'élevaient ces ouvrages, surprenants par leur grandeur, inimitables pour le goût et pour l'élégance ( ce temps étant celui des plus fameux artistes qui , dans ce travail , cherchaient à se surpasser eux-mêmes ) , ce qui étonnait davantage , c'était la rapidité de l'exécution; car ces monuments, dont chacun paraissait exiger des siècles pour sa construction , et devoir faire honneur à plusieurs magistrats, furent tous achevés sous Périclès. On dit que le peintre Agatharque un jour, eu présence de Zeuxis , se vantait d'avoir le travail facile , et de finir promptement ses tableaux : Moi, dit Zeuxis, J<? suis longtemps à ce qiiejefais, mais c'est pour longtemps. II semble, à vrai dire , que cette facilité , cette promptitude d'exécution qui coûtent peu à l'ouvrier, ne donnent guère à l'œuvre une beauté durable, ni cette perfection que respecte le temps ; et c'est ce qui rend plus admirables lesouvragesde Périclès, faits en peu d'années pour l'éternité. Car à peine achevés, ils parurent antiques par leur beauté majestueuse, et après tant de siècles, ils ont aujourd'hui la grâce de la nouveauté. Au reste, tout était conduit par Phidias, qui avait la direction générale de ces ouvrages , chaque partie étant d'ailleurs confiée séparément à des architectes ou autres artistes, tous grands maîtres dans leur état. Ainsi Callicrate bâtit le Parthénon avec Ictinus; le temple d'Eleusis, commencé par Corœbus , qui Tel eva jusqu'au second ordre , fut après sa mort achevé par Métagène. Xénoclès fit le couronnement de l'Anactoxon; et la longue muraille, dont Socrate avait entendu proposer la construction par Périclès , est aussi de Callicrate. Quant à l'Odéon , sa forme et son plan représentent , connue on sait , la tente du roi de Perse, et Périclès le destina aux combats de mu-

PÉRICLES.

sique, qu'il institua le premier, pour la fête des Panathénées. Ayant fait passer le décret qui les ordonnait , il fut chargé par le peuple de régler la distribution et le sujet des différents prix , et depuis lors rOdéon servit toujours au même usage. L'architecte Minésiclès bâtit en cinq ans le frontispice de la citadelle appelée les Propylées. Pendant qu'on y travaillait , un accident singulier fit voir que Minerve non-seulement agréait ces embellissements d'un lieu qui lui était consacré , mais protégeait efficacement ceux qui s'y employaient. Un des meilleurs ouvriers et des plus zélés pour ce pieux travail , étant tombé de fort haut, se trouvait si maltraité de sa chute, que les médecins en désespéraient. La déesse apparut en songe à Périclès , et lui indiqua un remède au moyen duquel cet homme fut promptement rétabli. On voit dans la citadelle une figure de bronze de Minerve Eijgica , élevée par Périclès à cette occasion , avec un autel qui n'existe plus. Phidias faisait lui-même la chapelle dorée de la déesse , et son nom se lit sur la colonne. Mais il était chargé de tout, comme nous avons dit, et l'amitié de Périclès le mettait fort au-dessus des autres artistes , ce qui leur fit tort à tous deux ; car il se répandit un bruit que des femmes libres , sous prétexte de voir les ouvrages de Phidias, venaient chez lui pour Périclès , et les poètes comiques ne manquèrent pas de jouer sur leurs théâtres ces intrigues, vraies ou supposées, dans lesquelles on nommait surtout la femme d'un certain Ménippe , fort attaché à Périclès , et son lieutenant à l'armée. Mais faut-il s'étonner que ces poètes satiriques de profession , et nourris dans la médisance , immolassent aux risées d'un peuple jaloux la réputation des grands, lorsqu'on voit Stésimbrote, en haine de Périclès, noircir par des calomnies aussi absurdes qu'impies la femme de son propre fils ? et combien , dans la recherche de faits si anciens , la trace du vrai n'est-elle pas difficile à suivre , après que la faveur ou l'animosité , l'envie ou la flatterie , ont présidé aux récits des contemporains , et corrompu dans sa source la vérité historique?

Comme les orateurs du parti de Thucydide déclamaient contre Périclès, criant que de telles dépenses absorbaient fonds et revenus, et ruinaient la république , Périclès un jour, en pleine assemblée, dit au peuple : Il vous semble donc, Athéniens, que ces bâtiments coûtent trop? — Beaucoup trop, répondit le peuple tout d'une voix. — Eh bien! reprit-il, ne payez rien, ce sera moi qui payerai tout; maisf en ferai la dé-

dicace, et je serai seul nommé dans les inscriptions. A ces mots , toute l'assemblée ( soit qu'on fût piqué de jalousie ou frappé d'admiration d'une offre si magnanime ) s'écria qu'il fît ce qu'il fallait, et disposât des fonds publics sans rien épargner.

A la fin , les choses en vinrent au point que tous deux étant , Thucydide et lui , ballottés aux suffrages du peuple pour le ban de l'ostracisme , ce fut Thucydide qui succomba , et qui , allant en exil, laissa Périclès son rival. Celui-ci, dès qu'une fois affranchi de toute concurrence il eut concentré en lui seul les forces des différents partis , et réuni dans sa main tous les fils de l'autorité avec l'influence d'Athènes dans les affaires générales de la Grèce et des barbares, dès lors il ne fut plus le même , on ne le vit plus caresser le peuple comme auparavant , et au lieu de cette administration molle et complaisante qui flottait au gré des passions de la multitude, montant le gouvernement sur le ton sévère de la monarchie , le plus souvent il trouvait ses citoyens dociles et cédant aisément à la persuasion ; mais quelquefois obligé de les tancer pour leur bien, il en usait comme un médecin, qui tantôt flatte, et tantôt gronde son malade pour lui faire endurer des traitements douloureux et des privations salutaires. Car il ne se pouvait guère que ce peuple, maître de lui-même, et abusant souvent d'une liberté sans bornes, n'eût contracté de grands vices, dont une main légère et ferme était seule capable de le corriger, en employant comme aides la crainte et l'espérance pour tempérer sa fougue et régler son ardeur. Périclès prouva ce que dit Platon, que l'éloquence est ce caducée de Mercure qui conduit les âmes, et que son grand objet est de manier les passions et les mœurs au moyen de certains accords qui demandent une touche délicate et un sentiment exquis des convenances. Il n'eût pourtant pas exercé, comme l'observe Thucydide , par la seule puissance de la parole, cet ascendant sur les esprits, sans l'opinion qu'on avait de son intégrité à l'épreuve de l'or et de toute tentation. Il est vrai qu'on ne pouvait guère penser autrement d'un homme qui , auteur de l'opulence et du bonheur de son pays, protecteur des princes et des rois, et quelquefois même tuteur de leurs enfants, mourut sans avoir accru d'une obole l'héritage de ses pères.

Thucydide a donc très-bien caractérisé le gouvernement de Périclès, et c'est pure malignité aux poètes comiques de ce temps-là de le peindre

PÉniCLES.

comme un despote , appelant ceux qui l'entouraient les nouveaux pisistratides , et l'engageant en plein théâtre à abdiquer la tyrannie, tandis que leurs invectives mêmes prouvent sa modération, et combien peu ils redoutaient son autorité, qui toutefois pesait à un peuple né libre, et trop accoutumé à la licence démocratique pour supporter patiemment la moindre contrainte. Il est de fait qu'Athènes lui confia , suivant les vers de Téleclide, ses temples à construire, ses murs à élever , ses trésors à dispenser, ses flottes, ses armées, sa puissance, ses alliés et elle-même , et cela non pas pour un moment ni par une faveur passagère , mais pendant quarante ans qu'il tint le premier rang dans la république au - dessus des Éphialte , des Léocrate , des Thucydide ; et , depuis la chute de Thucydide , il garda quinze années entières la même autorité perpétuelle et Immuable , pendant que les autres magistrats se renouvelaient tous les ans, toujours intact, inaccessible à la corruption , nullement indifférent d'ailleurs au soin de sa propre fortune 5 car, ne voulant ni laisser perdre son patrimoine par négligence , ni s'en occuper aux dépens des affaires publiques, il avait réglé les siennes de manière à n'en être jamais embarrassé, par l'ordre et l'exactitude qu'il y savait mettre. On rapporte, entre autres choses , qu'il vendait toutes ses récoltes , et se pourvoyait au marché de ce que consommait sa maison. Aussi n'était-il guère approuvé des jeunes gens, ni favorable aux femmes, qui ne pouvaient souffrir, non plus que ses enfants, cette extrême régularité , au moyen de laquelle rien chez lui n'était oublié ni perdu , comme il arrive d'ordinaire dans les maisons riches; mais les revenus et la dépense, marchant tous par nombre et mesure, se balançcdent exactement. Celui qui gouvernait si bien les affaires de Périclès étcQt un de ses dom.estiques , ayant nom Evangelus, habile économe s'il en fût jamais, et formé par Périclès même, qui en cela n'imitait pas son maître Anaxagore. Celui-ci laissait , sans y prendre garde, sa maison tomber en ruine et ses terres en friche, livré tout entier aux spéculations de la philosophie. De vrai ce qu'on peut dire là-dessus, c'est que la vie du sage étant contemplative ou active, cela fait en quelque sorte deux hommes qui ne se doivent pas conduire par les mêmes principes. Le premier, dont les méditations ont perpétuellement pour objet les choses intellectuelles, n'est guère capable d'autres soins. Le second , appliquant la sagesse aux relations de la société , ne saurait mépriser les recherches

qui peuvent même être pour lui matière d'exercer la vertu, comme elles l'étaient pour Périclès, par les secours qu'il donnait à beaucoup de pauvres citoyens. On conte d'Anaxagore même que, négligé pendant quelque temps par son disciple, que les affaires empêchaient de songer à lui , se voyant vieux et délaissé, il avait résolu de mourir, et que l'ayant trouvé par terre enveloppé dans son manteau, Périclès le conjurent de renoncer à ce dessein , sinon par amour de la vie , au moins pour l'amour de lui, à qui ses conseils étaient nécessaires; sur quoi le philosophe, soulevant son manteau : 0 Périclès, lui dit-il, quand on veut se servir de la lampe, on a soin d'y verser de l'huile.

Lacédémone commençant à prendre ombrage de cet accroissement si rapide des Athéniens, ceux-ci n'en paraissaient que plus fiers et plus ambitieux, animés par Périclès, qui sans cesse les poussait à tout entreprendre pour mettre le conâble à leur gloire. Il fit passer un décret par lequel on in>itait tous les États de la Grèce et tout ce qui portait le nom grec , tant en Europe qu'en Asie , à députer à Athènes pour délibérer en commun sur le rétablissement des temples détruits pau* les barbares lorsde l'invasion de Xerxès, sur les sacrifices voués aux dieux dans la même guerre et non encore acquittés , enfin sur les mesures à prendre pour assurer la liberté de la navigation par un accord entre toutes les puissances maritimes. On nomma dans les citoyens , âgés de plus de cinquante ans , vingt ambassadeurs , dont cinq allèrent convoquer les Ioniens et les Doriens d'Asie, avec les insulaires, jusqu'à Rhode et Lesbos ; cinq autres étaient envoyés aux villes de la Thrace et de l'Hellespont , y compris Byzance ; cinq destinés pour la Phocide , la Béotie , le Péloponèse et l'Épire, jusqu'à Ambracie; et les cinq derniers devaient se rendre par l'Eubée au mont Œta et sur le golfe de Malée pour parcourir la Phthiotide, l'Achaïe, la Thessalie, invitant partout les peuples à concourir à ce grand ouvrage , qui allait établir l'union et la concorde dans la Grèce. Le projet ne put s'exécuter par l'opposition secrète des Lacédémoniens et par le peu de succès des premières tentatives dans le Péloponèse; mais ce n'en n'est pas moins une preuve des généreux sentiments et de l'amour du bien public qui l'inspirèrent à Périclès.

A la guerre, comme chef, il était estimé pour la sûreté de ses opérations, donnant au hasard le moins possible, et évitant les affaires d'une issue trop incertaine , peu jaloux de ceux que

PERICLES

leur audace mettait en quelque réputation , et qui brillaient par des succès dérobés à la fortune. C'était ce qu'on pouvait dire de Tolmides , fils de Tolmeus, connu par sa témérité, et tenu , tant qu'elle réussit, pour grand homme de guerre. Celui-ci voulant fort mal à propos faire une incursion dans la Béotie , sans autre force qu'environ mille jeunes gens entraînés par ses bravades, il fit tout ce qu'il put dans une assemblée pour l'en détourner , et ce fut là qu'il dit ce mot connu : N'en crois pas Périclès, mais prends conseil du temps. On y fit peu d'attention dans le moment ; mais quelques jours après, lorsqu'on reçut la nouvelle de la défaite de Tolmides , qui fut battu à Coronée , et périt avec bon nombre des plus vaillants hommes d'Athènes, on admira la sagesse et le grand sens de Périclès , et on le regarda comme un citoyen qui voulait et connaissait le bien de la patrie.

De toutes ses expéditions, la plus approuvée fut celle de la Chersonèse , qui sauva tout ce qu'il y avait de Grecs habitant cette contrée ; car nonseulement il leur conduisit un secours très-nécessaire de mille colons athéniens, mais, en fortifiant l'isthme d'une mer à l'autre , il arrêta les continuelles incursions des Thraces , et fit la sûreté de ce pays , jusqu'alors tourmenté par le voisinage des barbares et les brigandages de toute espèce ; il se fit admirer encore et respecter au dehors par une course sur les côtes du Péloponèse , avec une galère partie du port de Mégare. Non content de ravager les villes maritimes, comme avait fait Tolmides , il conduisit dans les terres ses troupes de débarquement, contraignit les ennemis de s'enfermer dans leurs murs en abandonnant toute culture , et ayant battu à Némée les Sicyoniens , qui osèrent tenir la campagne, il en dressa un trophée; de là, passant en Épire avec le secours des troupes d'Achaïe qu'il prit sur sa flotte , il courut l'Acarnanie, au-dessus de l'Achéloiis, et après avoir fait partout un grand dégât , revint glorieusement à Athènes , redouté des ennemis , et plus grand que jamais aux yeux de ses concitoyens, qui ne purent s'empêcher d'admirer son activité, sa prudence, et surtout son bonheur : car dans cette expédition il n'eut pas le moindre accident contraire.

Une autre fois, étant entré dans le Pont-Euxin avec une puissante flotte , il protégea les villes grecques , les traita toutes avec bonté , et régla leurs intérêts. La vue de tant de forces en imposa aux barbares , et tint pour un temps leurs rois dans la crainte , en leur montrant les Athéniens

maîtres de la mer, et prompts à se porter partout au secours de leurs alliés. Il détacha treize galères, avec quelques troupes à Sinope, contre le tyran Timesileon , et après l'en avoir chassé, U y fit passer d'Athènes six cents colons volontaires, qui s'établirent avec les anciens habitants dans les maisons et les terres qu'avaient occupées le tyran et ses partisans. Du reste , il résistait à l'ambition naissante de ses concitoyens, qui, dans l'ivresse des succès, commençaient à convoiter encore une fois l'Egypte et tes possessions maritimes du roi. Alors se déclarait aussi cette funeste passion pour la Sicile , qu'Alcibiade sut depuis si malheureusement rallumer. Quelques-uns même rêvaient Carthage et les bords de l'Italie, non sans une sorte de probabilité, vu le cours des événements et les progrès que faisait la puissance d'Athènes.

Mais Périclès, qui aimait mieux qu'on employât cette puissance à s'assurer la possession de ce qu'on avait acquis , réprimait leur fougue, pensant avoir assez à faire avec 1 es Lacédémoniens, auxquels il était d'ailleurs tout à fait contraire , comme on le vit en plusieurs rencontres , et surtout dans la guerre sacrée ; car alors ils avaient ôté aux Phocéens le temple de Delphes, pour le rendre aux Delphiens. Mais les troupes de Lacédémone furent à peine parties , que Périclès survenant avec celles d'Athènes , remit les Phocéens en possession du temple ; puis , comme les Lacédémoniens avaient obtenu de ceux de Delphes le privilège d'être admis les premiers à consulter le dieu , et en avaient fait graver le décret sur le front du loup de bronze , Périclès se fit accorder par les Phocéens la même prérogative pour sa nation, et inscrivit ce nouveau décret sur le côte droit du loup.

La suite montra bien qu'il avait sagement empêché les Athéniens de porter leurs forces au dehors. D'abord la défection de l'Eubée l'obligea d'y passer lui-même avec des troupes , et il n'y fut pas plutôt, qu'il apprit qu'une armée de Lacédémoniens commandés par PUstonax était aux frontières de l'Attique. Il s'en revint donc promptement faire face à cette attaque, qui avait déjà détaché d'Athènes les Mégariens. Provoqué par l'ennemi , dont l'infanterie était nombreuse et formidable, il ne crut pas devoir accepter le combat; mais voyant PUstonax dans la première jeunesse , dirigé par Cleandridas , que les éphores lui avaient donné pour conseil et pour guide, il fit faire sous main des offres à cet homme , le séduisit , et par ce moyen fit retirer l'armée en-

PÉRICLÈS

oemie. Quand on sut à Sparte comment se terminait cette campagne , et que toutes les troupes alliées s'en retournaient en leur pays, l'indignation fut générale. On condamna Plistonax à une grosse amende qu'il ne put payer. Il s'enfuit. Autant en fit Cleandridas, et il fut condamné à mort. Il était père de ce Gylippe qui défit les Athéniens en Sicile, et cette famille semble avoir eu l'avarice infuse dans le sang. Car Gylippe fut , pour un trait pareil , chassé honteusement de Sparte, comme nous l'avonsdit ailleurs.

Un jour Périclès , rendant compte de l'emploi de certains deniers , porta dix talents dépensés ponr service utile à l État. Le peuple lui passa cet article sans demander plus de détail. Il y a des auteurs qui assurent , et entre autres Théophraste , ({ue chaque année Périclès envoyait à Sparte dix talents pour gagner les principaux magistrats de cet État , et par eux empêcher la guerre , achetant £iinsi non la paix , mais le temps nécessaire \ pour mettre ordre à différents embarras. Car occupé à punir la défection des alliés , il était repassé avec cinquante galères et cinq mille hommes d'infanterie dans Tile d'Eubée, dont toutes les >illes furent en peu de temps soumises. Il chassa de Chalcide ceux qu'on appelait les Hippobates ; c'étaient les premiers du pays. Il expulsa la nation des Histéiens , et les remplaça par une colonie. Ceux-ci furent traités sévèrement , parce que, un vaisseau athénien étant tombé entre leurs mains , ils en avaient massacré tout l'équipage.

Ensuite une trêve de trente ans , conclue avec Lacédémone , ayant le même effet que la paix , tranquille de ce côté, il fit décréter une expédition contre les Samiens, qui n'avaient pas voulu sur un ordre d'Athènes accommoder leurs différends avec ceux de Milet. Mais comme il paraît qu'Aspasie fut la vraie cause de cette guerre, ou Périclès engagea ses citoyens pour l'amour d'elle, peut-être serait-ce ici le lieu de chercher ce que c'était que cette femme, et par quel charme , par quelle secrète puissance , elle parvint à subjuguer les plus grands personnages de son temps , au point de mériter l'attention de l'histoire et des philosophes. Qu'elle fût née à Milet, et fille d'Axiochus , c'est de quoi on ne fait nul doute. On dit que d'abord elle prit pour modèle et imita dans sa conduite une certaine Thargelie , femme célèbre de l'Ionie, consommée dans l'art de captiver les hommes. En effet, cette Thargelie, au temps de l'invasion des Perses , joignant l'esprit à la beauté , vécut avec plusieurs Grecs, de ceux

qui avaient le plus de crédit dans les républiques, et tous les engagea dans le parti du roi; en sorte que ce fut elle qui, par ses séductions, donna naissance dans la Grèce à ce qu'on appelait le médisme, ou le parti mède. Il ne manque pas non plus de gens qui prétendent qu'Aspasie fut recherchée de Périclès pour ses rares connaissances et son habileté dans toutes les affaires. Ce qu'il y a de certain , c'est que Socrate et ses amis allaient habituellement chez elle, et que même quelques-uns y menaient leurs femmes pour l'entendre, quoique sa maison ne fût pas des plus décentes , puisqu'on sait qu'elle y élevait des filles pour être entretenues. Lysiclès, au dire d'Eschine, de l'état le plus bas et le plus abject , car il était marchand de moutons, devint le premier des Athéniens , quand il eut pris Aspasie après Périclès; et le Ménexène de Platon, quoique cette pièce ne soit d'ailleurs qu'une fiction ingénieuse , montre cependant l'opinion alors générale, que la société d' Aspasie avait été pour plusieurs une école d'éloquence. Ses liaisons avec Périclès furent d'une autre sorte, à ce qu'il semble. Il avait épousé une de ses parentes , mariée auparavant à Hipponicus , qui en eut Callias le riche. Périclès eut d'elle Xanthippe et Paralus. Puis, comme ils vivaient mal ensemble , il la céda de son consentement à un autre , et prit Aspasie , qu'il aima vraiment d'amour tendre. Car on rapporte que chaque jour, soit en sortant de chez lui , soit en revenant des assemblées , il ne la saluait jamais autrement que d'un bcdser. On l'appelait , dans les comédies , tantôt Omphale , tantôt la nouvelle Déjanire , et souvent Junon ; mais quelques-uns , comme Cratinus, n'ont pas fait difficulté de lui donner des noms moins honnêtes. Elle eut même de Périclès un fils naturel , du moins Eupolis le dit. Enfin 1 elle acquit tant de célébrité que , longtemps I après, le jeune Cyrus, celui qui disputa la couronne à son frère , changea le nom de sa favorite I appelée Myrto en celui d'Aspéisie. Celle-là était Phocéenne et fille d'Hermotime. Après la bataille j où Cyrus périt, ayant été conduite au roi, elle en fut aimée, et devint toute-puissante à la cour. Voilà sur un tel sujet ce qui s'offire à ma mémoire, et que je ne crois pas ici plus déplacé que dans Hérodote ce qui regarde Bhodopis.

Il passe donc pour constant qu'à la prière d'Asr pasie Périclès fit entrer Athènes dans la guerre qu'avait Samos contre les Milésiens , au sujet de Prienne. Ceux-ci avaient été battus. Athènes intercédant pour eux , les Samiens vainqueurs se refusaient à toute espèce d'accommodement. Pé-

PERICLES

riclès vint avec une flotte , et après avoir aboli l'aristocratie dans Samos , il prit dans les meilleures familles cinquante otages avec pareil nombre d'enfants qu'il mit en dépôt à Lemnos, On assure que chaque otage lui voulut donner un talent de rançon, et la ville de grandes sommes pour l'empêcher d'y établir la démocratie. De plus, le satrape Pissouthnès, qui s'intéressait aux Samiens , lui envoya dix mille pièces d'or pour l'engager à ménager cette république. Mais il refusa tout, et sans rien écouter, ne les quitta point qu'il n'eût rendu leur gouvernement populaire. Eux , le voyant parti , se révoltèrent ( Pissouthnès ayant réussi à faire évader leurs otages ) , et de nouveau se préparèrent à une guerre vigoureuse. Le retour de Périclès leur en imposa si peu , qu'ils allèrent au-devant de lui, pensant déjà combattre pour l'empire de la mer autant que pour leur liberté. La bataille qui se donna près d'une île appelée Tragée , fut sanglante , et Périclès y remporta une belle victoire avec quarante-quatre vaisseaux contre soixante-dix, dont vingt bâtiments de guerre; après quoi, poursuivant les restes de la flotte battue, il se rendit maître du port de Samos. Ce qui n'empêcha pas les habitants de défendre hardiment leurs murs , et de faire même des sorties. Ce siège, par l'arrivée d'une seconde flotte venue d'Athènes , étant réduit en blocus , Périclès en partit avec soixante galères pour une autre expédition. Selon la plus commune opinion, il allait à la rencontre des Phéniciens, qui venaient secourir Samos. Mais Stésimbrote prétend, en cela toutefois moins croyable, qu'il voulait débarquer en Chypre. Quel que fût son dessein , l'événement le fit blâmer. Caries Samiens, prenant courage de l'affaiblissement des assiégeants , les attaquèrent, les battirent, les poursuivirent en mer; et après leur avoir pris ou tué une infinité de gens, détruit beaucoup de vaisseaux, introduisirent des provisions dans la place, où la disette commençait à se faire sentir. Melissus le philosophe, fils d'Ithagènes, commandait dans Samos, et ce fut lui qui, apercevant la faiblesse et les fautes de l'ennemi , sut inspirer aux siens cette heureuse hardiesse. Aristote dit même que Périclès en personne perdit une bataille contre Melissus. Les Samiens, dans cette occasion , rendant aux Athéniens insulte pour insulte, marquèrent au front tous ceux qu'ils prirent de la figure d'une chouette , comme on imprimait aux leurs celle d'un vaisseau quand ils tombaient au pouvoir des Athéniens. A Samos on appelait 5améne certains vaisseaux de transport d'une forme

particulière, dont l'usage venait de Polycrate. C'était la figure de ces bâtiments qu'on pointillait sur le front des prisonniers samiens, ou peut-être quelques lettres, comme semble l'indiquer ce vers d'Aristophane :

Chez eux les Samiens ont force gens leUrés.

Cependant Périclès, instruit de ce qui se passait devant Samos , y accourut avec sa flotte , et ayant vaincu les Samiens dans un combat qui les mit hors d'état de tenir la mer, il resserra le blocus au moyen d'une ligne de circonvallation par terre , aimant mieux devoir le succès de ses desseins au temps qu'au sang des citoyens. Mais, comme il s'aperçut qu'une continuelle fatigue rebutait à la longue ses gens , qui , impatientés de cette lenteur, voulaient à toute force livrer un assaut, il les partagea en huit corps, dont celui qui tombait au sort avait un jour de repos. A ce siège , Éphore prétend qu'on se servit pour la première fois de machines inventées par un certain Artemon, au grand étonneraent de Périclès et de toute l'armée. Mais en cela il est contredit par Héraclide , qui , fondé sur des vers d'Anacréon , soutient qu'Artemon était mort longtemps avant cette guerre. La ville s'étant rendue au bout de neuf mois , Périclès en fit raser les murailles , prit toute la flotte , et imposa aux habitants une forte contribution , dont partie fut payée sur-le-champ. Ils obtinrent un délai pour le reste, en donnant des otages. Duris veut faire de cet événement une tragédie à sa manière, en imputant à Périclès ainsi qu'aux Athéniens des choses dont ni Thucydide, ni Éphore , ni Aristote , ne disent mot , et qui n'ont même nulle vraisemblance. Il conte qu'on vit exposés sur la place publique de Milet tous les capitaines et les officiers de la marine samienne, fiés à des planches pendant dix jours; qu'au bout de ce temps, près d'expirer, ils furent achevés à coups de bâton et laissés sans sépulture. Cet écrivain , si peu maître de son imagination dans les récits même où rien ne le touche particulièrement, n'a pu s'empêcher ici de noircir les Athéniens, dans la vue d'intéresser aux malheurs de sa patrie. Périclès, de retour à Athènes, fit faire de magnifiques funérailles à ceux qui étaient morts dans cette expédition , et , suivant l'usage^ prononça en leur honneur un discours qui fut admiré. Lorsqu'il descendit de la tribune au mflieu des applaudissements , les femmes l'entouraient , le comblaient de louanges, le couronnaient comme un athlète qui venait de remporter le prix d'élo» quence ; mais Elpinice s'avançant : « Te voilà bien

PÉRICLES.

-xaS

« glorieux, lui dit-elle, d'avoir fait périr tant de « braves gens, non pour combattre, comme mon ^ frère, les Barbares ou les Phéniciens, mais pour « détruire une ville grecque amie et parente de « la nôtre. » A ce discours Périclès sourit, et se servit plaisamment d'un vers d'Archiloque pour lui reprocher une toilette peu convenable à son dge. Ce qui le rendait plus fier du succès de cette guerre, à ce que dit Ion , c'était de penser qu'Agamemnon eût été dix ans à prendre une ville barbare , et que lui , en autant de mois , eût abattu la plus puissante république de l'Ionie. La chose, à dire vrai , n'était pas facile ni de peu d'importance, si , comme le prétend Thucydide , Samos , dans cette guerre , fut sur le point de ra^ir aux Athéniens l'empire de la mer.

Une autre guerre paraissant inévitable et prochaine avec le Péloponèse, il engagea le peuple à soutenir ceux de Corcyre contre Corinthe pour s'attacher ces insulaires qui avaient une puissante marine , et dont lalliance ne pouvait être qu'avantageuse aitv Athéniens, menacés par tant d'ennemis. Le peuple ayant donc décrété un secours aux Corcyréeus, Périclès y envoya un des fils de Cimon , auquel il fit donner seulement dix vaisseaux. On pensa qu'il se moquait de lui. Toute la famille de Cimon avait de grandes liaisons avec Lacédémone. Celui-ci, agissant faiblement, ne pouvait manquer d'être suspect. Ce fut pour cela que Périclès lui donna si peu de forces , et le contraignit même à partir ( car il refusait ce conmiandement) , n'épargnant rien d'ailleurs pour perdre cette maison; il disait que jusqu'à leurs noms tout chez eux était étranger aussi bien que leur sang et leurs îiffections; car l'un s'appelait Lacédémôhius, l'autre Thessalus, le troisième Eleus, et leur mère était d'Arcadie. A la fin , voyant que la faiblesse de cette expédition était blâmée de tout le monde, comme inutile à ceux qu'on voulait assister, et propre seulement à irriter les autres, il fit partir une seconde flotte plus considérable; mais elle n'arriva qu'après la bataille. Les Corinthiens, à qui ces démarches parurent une déclaration de guerre , s'en plaignirent à Lacédémone , ou se trouvèrent en même temps les députés de Mégare qui demandaient aussi justice, exclus, disaient-ils , par les Athéniens de toutes les places et ports de leur dépendance, contre les traités et le droit public de la Grèce. Les Eginètes opprimés, n'osant réclamer ouvertement la protection de Lacédémone, y recouraient en secret , et joignaient eurs plaintes à tant d'autres qui s'élevaient contre ithènes; sur ces entrefaites Potidée , colonie de

p. L. COCRIER.

Corinthe soumise aux Athéniens, s'étant révoltée, ils en firent le siège , ce qui précipita la rupture. Cependant on négociait toujours , et le roi Archidamus, qui désirait un accommodement, s'y employant de tout son pouvoir, on n'eût point encore pris les armes si les Athéniens eussent voulu annuler leur décret contre ceux de Mégare, à quoi Périclès s'opposant et excitsmt de plus en plus l'animosité réciproque, il fut regardé comme le seul auteur de cette guerre.

A ce sujet on raconte que des députés étant venus de Lacédémone demander grâce pour les Mégariens , et prier les Athéniens de retirer leur décret , Périclès alléguait une loi qui défendait d'ôter, corame on parlait alors, un décret du peuple , c'est-à-dire la table où il était gravé. Eh bien, ne rôte pas, dit un de ces ambassadeurs, retourne-le seulement. Le mot fut trouvé plaisant, mais Périclès n'en tint compte. Il en voulait , à ce qu'il paraît, des longtemps aux Mégariens, pour quelque raison particulière , et prenant d'abord prétexte de ce qu'on avait coupé l'olivier sacré, il proposa d'envoyer à Mégare un héraut (jui , de là , s'il n'obtenait la satisfaction demandée, irait à Lacédémone porter plainte contre eux. Ce décret, qu'il fit passer, semble eissez juste et modéré. Mais le héraut qu'on envoya , nommé Anthémocrite , périt; et comme on le crut assassiné parles Mégariens, Charinus porta un décret de guerre à mort contre eux , sans paix ni trêve , ni pourparler, suivant la formule usitée. Par le même décret, tout Mégarien qui mettrait le pied dans l'Attique était condamné à mort; tout général entrant en charge devait , outre le serment ordinaire, jurer de ravager chaque année deux fois le territoire de Mégare ; enfin le tombeau d' Anthémocrite était marqué aux portes Thriasies, aujourd'hui le Dipylon, et ses funérailles ordonnées aux frais du public ; mais les Mégariens, bien loin de se reconnaître coupables, pro« testent (ju'ils ne firent rien pour s'attirer cette guerre, dont ils rejettent toute la faute sur Aspasie et Périclès, alléguant ces vers si connus dune pièce d'Aristophane :

Des jeunes gens férus, conuue est tout bon buveur.

Des traits fulminants de Bacthus ,

Ravissent à Mégare Simèthe ; De Mégare aussitôt la jeunesse en rumeur,

pour venger Vénus par Vénus ,

Prend chez Aspasie deux fillettes.

Un tel procès est difficile à juger aujourd'hui. Quoi qu'il en soit , on ne peut justifier Périclès d'avoir empêché la suppression du décret. C'est

PERIGLES.

le tort que tout le moiide lui donne. Quelques- ] uns l'excusent en disant que ce qu'il en lit fut par grandeur d'âme, trouvant un peu trop impérieuse la médiation de Lacédémone , et croyant que céder serait faiblesse. La plupart pensent qu'il entra dans son procédé de la fierté , beaucoup de haine contre les Spartiates qu'il affectait de mépriser, et enfin l'orgueil de montrer que sa puissance ne craignait rien d'eux. Mais de tous ces motifs , le plus condamnable et malheureusement le plus avéré se trouve dans des faits qu'on ne peut révoquer en doute.

Phidias, comme nous l'avons dit, faisait la statue de Minerve. S'étant lié avec Périclès, auprès duquel il acquit beaucoup de crédit , il eut aussi beaucoup d'envieux, et ensuite d'autres ennemis qui le persécutèrent , moins par haine que pour éprouver sur lui les dispositions du peuple à l'égard de Périclès. Ceux-ci, ayant suborné un de ses ouvriers qui s'appelait Menon, l'amenèrent sur la place en habit de suppliant , demandant sûreté et protection pour dénoncer Phidias. Le peuple accueillit cet homme , et sa dénonciation reçue, il ne fut point question de vol. Car Phidias, par le conseil de Périclès, avait employé l'or de façon qu'on le pouvait ôter pièce à pièce, et peser le tout, comme on fit, Périclès l'ayant exigé. Mais ce qui nuisait le plus à Phidias , c'était véritablement la renommée de ses ouvrages que l'envie ne pouvait lui pardonner. Surtout on lui faisait un crime de s'être lui-même représenté sur le bouclier, dans le combat des Amazones , sous la figure de ce vieillard chauve qui lève à deux mains une pierre , et d'y avoir mis aussi ce beau portrait de Périclès combattant contre une Amazone, où la position du bras levé pour lancer la pique est exprès imaginée pour couvrir en partie le visage et cacher la ressemblance, qui ne laisse pas de paraître à merveille des deux côtés. La fin de l'affaire fut que Phidias mourut en prison , empoisonné, au dire de quelques-uns, par des gens qui voulaient que cette mort rendît Périclès plus suspect. Le délateur Menon obtint de grands honneurs ; un décret exprès le recommanda aux magistrats, qui eurent ordre de veillera sa sûreté.

Vers le même temps , Aspasie fut mise en jugement par le poète Hermippus, qui l'accusait premièiement d'impiété. Les courtisanes célèbres partageaient ce soupçon avec les philosophes recevant la jeunesse des écoles, et peu après Phryné faillit y succomber. L'autre grief d'Hermippus , c'était qu'Aspasie, disait-il, prêtait sa maison et «on entremise aux intrigues de Périclès avec des

femmes libres. Puis Diopithès proposa et fit pas ser un décret invitant les citoyens à dénoncer tous ceux qui ne croyaient pas aux dieux , ou qui enseignaient de nouvelles doctrines sur les phénomènes célestes , par où on désignait clairement Anaxagore et Périclès. Ces calomnies ayant fort réussi parmi le peuple , on décréta enfin , sur la demande de Dracontide , que Périclès remettrait ses comptes aux Prytanes , pour être vérifiés par eux; mais Agnon fit supprimer ce dernier article , et ordonner que quinze cents juges nommés exprès prononceraient sur cette affaire , qui , sans être annoncée comme une poursuite juridique, en avait toutes les formes. Périclès, à force de prières et de supplications , parvint à sauver Aspasie, non sans répandre beaucoup de larmes devant les juges, à ce que dit Eschine. Mais, comme il n'osait espérer la même faveur pour Anaxagore, il le fit partir, et le conduisit luimême hors de l'Attique. Ne pouvant méconnaître à de telles marques les projets et le crédit de ses ennemis, la guerre lui parut son unique refuge , et comme elle s'allumait d'elle-même , il était loin de vouloir l'éteindre, pensant faire oublier les querelles qu'on lui suscitait par des affaires plus importantes , dans lesquelles il savait bien qu'on ne pourrait se passer de lui. Voilà le principal motif qu'il eut, ou qu'on lui supposa, pour mettre obstacle à toute espèce de pacification.

Les Lacédémoniens , persuadés que s'ils pouvaient réussir à le perdre , ils trouveraient les Athéniens beaucoup plus traitables, tâchèrent de tourner contre lui les superstitions populaires par des bruits qu'ils répandaient d'anciennes imprécations prononcées contre sa famille. Mais l'effet de ces manœuvres fut le contraire de ce qu'ils voulaient; car loin de lui nuire, ils augmentèrent la confiance qu'on avait en lui , le faisant regarder comme un homme dont les ennemis haïssaient l'intégrité et redoutaient les talents. Avant que leur armée entrât en Attique, il déclara publiquement, dans une assemblée, que si pai hasard Archidamus , à cause des liaisons d'hospi talité qui étaient entre eux , ou pour le rendre suspect, s'avisait d'épargner ses terres en ravageant le pays , il voulait que dès lors elles fussent à TÉ tat, auquel il en faisait don.

Ils commencèrent la campagne , Spartiates et Péloponésiens aux ordres d'Archidamus, par st jeter dans l'Attique , et brûlant tout où ils passaient, vinrent camper jusqu'aux Acharnes, comptant que les Athéniens, pour sauver leurs héritages, engageraient une action; mais Périclès ne

PEKICLES.

pouvait se résoudre à remettre au sort d'une bataille la destinée de son pays contre soixante mille qu'ils étaient au commencement , tant du Péloponèse que de la Béotie, et sous les murs mêmes d'Athènes. A ceux qui se désespéraient et voulaient combattre, il disait que les arbres coupés seraient tôt revenus , mais que la perte des hommes ne se réparait pas de même. 11 n'assemblait plus le peuple, de peur d'être obligé de faire quelque chose contre le bien ; mais comme un pilote au premier coup de vent tend ses câbles, et dans toutes ses manœuvres , sourd aux cris des passagers , sait l'art et son expérience; de même, enfermé dans ses murs , il donnait ordre à tout , selon ce qu'il avait en \ue , sans écouter ni plaintes , ni reproches, ni clameurs des mécontents. Plusieurs cherchaient à le piquer par des chansons et des farces où on le traitait de chef pusillanime, dont la timidité livrait tout à Tennemi. Il était en butte même aux invectives de Cléon, qui par cette inimitié se recommandait dès lors à la faction populaire. Mais rien ne touchait Périclès , immuable dans ses desseins , et aussi indifférent à la haine qu'au mépris , pourvu qu'il parvînt à son but , qui était le salut public. Il fit partir cent vaisseaux pour le Péloponèse , où il ne put aller lui-même , ne voulant point quitter la ville , qu'il tenait en bride jusqu'à la retraite de l'armée ennemie. Pour donner quelque satisfaction au peuple , que les maux de la guerre aigrissaient, il distribuait de temps en temps de l'argent et même des terres, en chassant lesÉginètes, dont les champs, divisés par tête, furent tirés au sort, et toute l'île ainsi partagée. Une autre espèce de dédommagement, c'étaient les pertes de l'ennemi; car la flotte qui fit le tour du Péloponèse ravagea beaucoup de pays , et Périclès lui-même , entrant sur le territoire de Mégare , le dévasta tout. De la sorte, les alliés , souffrant autant qu'ils faisaient de mal , se fussent bientôt lassés d'une pareille guerre et retirés chez eux , comme l'avait prédit Périclès, n'était que fortune se rit des calculs que font les hommes. La contagion dabord se déclara funeste surtout aux jeunes gens , et moissonna ainsi la fleur de la nation qui , dans les transports de la douleur physique et morale, tournait sa fureur contre Périclès , comme un malade en délire attaque son médecin et son père. On lui imputait tout le mal en disant que la ^ille , au plus chaud de l'été, s'encombrait par l'affluencedes habitants de la campagne , qui , sortant d'un air libre et pur, suffoquaient dans des demeures étroites , où ces corps , accoutumés à une vie laborieuse , croupis-

saient dans l'inaction, et se corrompaient l'un l'autre ; que , de tant de maux, la faute était toute à lui, qui tenait la nation entière enfermée comme dans un parc, sans tirer aucun parti de ces forces réunies, ni permettre même à cette foule pressée de tous côtés le moindre effort pour se mettre au large.

Cherchant donc à réparer aux dépens de l'ennemi et les malheurs publics et sa réputation , il embarqua des troupes sur cent cinquante vaisseaux. De si grandes forces inspiraient autant de confiance aux Athéniens que d'inquiétude à leurs ennemis; mais sur le point de mettre à la voile, le jour manqua tout a coup par une éclipse de soleil, ce qin effrayait tout le monde et semblait un triste présage. Périclès, déjà embarqué, quand le jour eut reparu , voyant son pilote fort trou blé, lui dit en lui mettant son manteau devant les yeux: Vois-tu le soleil à présent.-^ — Non^ lit cethomme. — Et quel présage est-ce que cela? - Aucun , dit le pilote. — Eh bien , reprit Périclès , ce qui tout à l'heure cachait le soleil était plus grandque mon manteau, et faisait plus cTombre. Voilà comme on raconte ce fait dans les écoles de philosophie. L'expédition partie ne rerapUt pas l'attente qu'on en avait conçue. Périclès, ajant mis le siège devant la ville sainte d'Épidaure avec quelque espoir de la prendre , en fut empêché par les maladies. Les troupes n'étaient pas seules attaquées de cette épidémie ; elle s'étendait à tous ceux qui avaient quelque commerce avec l'armée. Il fallut abandonner le siège. Après cela , il fit ce qu'il put pour consoler ses concitoyens et relever leur courage ; mais rebutés et irrités de tant de revers qu'ils lui attribuaient, il ne put en être assez le maître pour les empêcher de s'assembler et de lui ôter le commandement, en le condamnant à une amende. Son accusateur fut Cléon, selon Idoménée ; Théophraste le nomme Simmias; Héraclide dit Lacratidas.

Là se bornèrent ses disgrâces publiques, le peuple ayant comme laissé l'aiguillon dans la blessure, et perdu après ce coup toute sa colère. Mais il eut bien d'autres peines en particulier. La peste enleva beaucoup de ses amis et de ses proches, et d'ailleurs , par le peu d'accord qui régnait dajis sa famille, il était malheureux chez lui. L'aîné de ses enfants légitimes, Xanthippe, naturellement prodigue , souffrait avec impatience d'être borné dans ses dépenses, et les plaintes d'une jeune femme, aussi peu économe que lui, augmentaient son mécontentement. Un jour, pour se procurer de l'argent , il envoya chez un ban-

PERICLES

quier , comme de la part de son père , prendre une certaine somme , et quand cet homme la redemanda, croyant avoir prêté àPériclès lui-même, celui-ci non-seulement refusa de le payer, mais lui fit un procès. Xanthippe fut si outré de cette dureté que, ne gardant plus de mesure, il faisait en tous lieux la satire de son père , tournant en ridicule ses occupations habituelles , et surtout ses entretiens avec les sophistes. Il racontait, par exemple, qu'un athlète ayant, sans le vouloir, tué d'un coup de dard Épitime, Périclès et Protagoras furent tout le jour à examiner si la vraie cause de sa mort était le dard qui l'avait frappé , eu l'homme qui avait lancé le dard , ou bien le magistrat qui avait ordonné les jeux, ou Hercule qui les avait fondés. S'il en faut croire Stésimbrote, Xanthippe continuant à publier partout les traits les moins honorables de la vie de son père et de ses mœurs domestiques, se brouilla tellement avec lui , que jusqu'à la mort du jeune homme , causée par la contagion , ils restèrent irréconciliables. Périclès perdit de la même manière sa sœur et plusieurs de ses parents, et ses amis les plus utiles, ceux qui le secondaient dans les soins du gouvernement. Il ne se laissait pourtant point abattre par tant de coups , ni ne trahissait la dignité de son caractère , et jamais on ne le vit pleurer, ni prendre le deuil, ni suivre les funérailles d'un mort, quelque cher qu'il lui fiit, jusqu'à celles du dernier de ses fils légitimes. Une si rude atteinte l'ébranla. Cependant il s'efforçait de raffermir son âme , et d'être jusqu'au bout exempt de toute faiblesse; mais lorsqu'il fut pour poser une couronne sur le corps , vaincu par la douleur à cette vue , il éclata en sanglots , et ses larmes , malgré lui , coulèrent en abondance. Ce fut la seule fois qu'il donna de telles marques d'affliction.

Les Athéniens, pour essayer de se passer de lui, eurent un moment d'autres généraux , d'autres orateurs ; mais comme aucun ne paraissait digne de la même confiance , ni comparable à Périclès pour la capacité , on ne tarda pas à le regretter, et la république le rappelant au commandement et à la tribune , tandis qu'il s'enfermait livré à sa tristesse , Alcibiade , avec quelques autres amis , le vint chercher, et ils l'amenèrent à l'assemblée. Là, le peuple l'engageant à oublier les torts qu'on avait envers lui et l'ingratitude publique, il reprit comme auparavant la direction des affaires; et nommé de nouveau général , il demanda d'abord l'abolition d'une loi concernant les bâtards, portée par lui-même autrefois, lorsqu'il n'appréhen-

dait pas de voir son nom se perdre et sa maison s'éteindre faute d'héritiers légitimes. Voici ce que c'était que cette loi : Périclès , dès longtemps à la tête de l'Etat, voyant son pouvoir affermi et sa famille nombreuse, par un décret qu'il proposa, fit déclarer seuls citoyens ceux qui étaient nés de père et mère athéniens. Depuis, dans un temps de disette , le roi d'Egypte ayant envoyé en don au peuple d'Athènes quarante mille mesures de blé , il fut question de les partager. Il y eut à cette occasion des querelles , des dénonciations ; on en vint aux éclaircissements jusque-là négligés. Enfin le procès fait à ceux qui suivant le décret n'étaient plus citoyens , mais bâtards comme on les appelait , il y en eut jusqu'à cinq mille déclarés tels qui furent vendus comme esclaves. Car c'était à quoi les lois condamnaient quiconque s'attribuait faussement le titre de citoyen. Ceux dont les droits furent reconnus et confirmés par ce cens , étaient au nombre de quatorze mille quarante. Quoiqu'il semblât étrange qu'une loi si rigoureusement observée à l'égard de tous les citoyens fût annulée pour son auteur, cependant la continuité des malheurs qu'il éprouvait paraissant aux Athéniens un châtiment suffisant de son orgueilleuse confiance en sa prospérité , le peuple en eut compassion ; voyant en lui un exemple de la cruauté du sort , et un père au désespoir, il consentit que le seul fils naturel qui lui restait entrât dans une tribu, en prenant le nom de son père. Ce fut lui que, dans la suite, on fit mourir avec les autres généraux qui avaieut battu aux îles Arginuses la flotte du Péloponèse.

Périclès eniin se vit lui-même attaqué de la contagion , non tout à coup comme les autres ni par de violents accès. Une espèce de fièvre lente, le consumant insensiblement , détruisait ses forces peu à peu , et usait par le même progrès toutes les facultés de son âme. Théophraste, dans ses Morales , examinant la question si nos mœurs dépendent de la fortune , et par les impressions physiques s'éloignent ou s'approchent de la vertu, raconte que Périclès malade montrait à un de ses amis certains amulettes que les femmes lui avaient attachés au cou, donnant par son geste à entendre qu'il fallait qu'il fût bien mal pour ne pouvoir empêcher qu'on l'importunât de ces sottises. Comme on en désespérait, et qu'il paraissait même peu éloigné de sa fin, les plus honnêtes gens de la ville et les amis qui lui restaient étaient assemblés chez lui; on parlait de son mérite, de sa gloire de tout ce qu'il avait fait ; on rappelait les

LETTRES INÉDITES, ETC

beaux traits de sa ^ie, et on comptait seS tropliées. Il en avait élevé neuf pour autant de batailles gagnées par lui en commandant les armées de la république. Comme on le croyait déjà privé de sentiment , on ne pensait pas quil put entendre ces discours. Mais il n'en avait rien perdu , et faisant un dernier effort , il trouva encore assez de voix pour dire : Tout cela est peu de chose; d'autres ont pu en faire autant; mais vous oubliez que jamais je n^ ai fait prendre le deuil à un citoyen.

En un mot , il fut homme de bien et admirable dans ses mœurs , non-seulement par la douceur et l'équité avec laquelle il usa de son pouvoir, mais par le noble sentiment qui lui fit préférer cette modération à toute espèce de gloire , et se vanter qu'aucun n'eût pu ni redouter sa haine , ni désespérer de l'avoir pour ami. Et ce n'est guère que par là qu'on peut excuser ce puéril surnom dOlympien, qui ne saurait convenir à l'homme qu'autant qu'il unit avec la puissance le calme

imperturbable de la Divinité. Car être bon même aux méchants sans s'irriter de leurs offenses , ni de leur ingratitude , c'est proprement ressembler à Dieu suivant l'idée que nous en avons comme auteur de tout bien. Du reste, les Athéniens ne tardèrent pas à rendre justice aux rares qualités de Périclès , dont le regret fut augmenté par les événements qui suivirent sa mort; car si quelques-uns le haïssaient vivant, il n'eut pas plutôt disparu que ceux mêmes auxquels son élévation avait fait le plus d'ombrage , lui comparant les orateurs et les généraux qui le remplacèrent, ne trouvaient en aucun d'eux une gravité si modeste ni une douceur si imposante; et ce pouvoir tant calomnié sous les noms de royauté , de tyrannie sans fin et sans bornes , parut enfin ce qu'il était , une digue salutaire opposée par ce grand homme an débordement de la licence et des désordres qui depuis inondèrent la république.

A Lucerne , le 21 septembre 1809.

LETTRES INÉDITES

ÉCRITES DE FRANCE ET D'ITALIE

Page 1