A TOULOUSE
Lyon, le 4 décembre 1798.
Si jamais lettre m'a fait plaisir, c'est celle que j'ai reçue de vous, Monsieur ; et si jamais j'ai maudit le vacarme de Paris, les affaires, les plaisirs, les voyages , c'est lorsqu'ils m'ont ôté le repos et la liberté d'esprit que j 'ai toujours désirés pour m'entretenir avec vous. Votre aimable lettre me fut remise à Rennes peu de jours avant mon départ, et je l'emportai à Paris, où je comptais y répondre , croyant qu'il ne me faudrait pour cela que de l'encre et du papier. Ce fut le temps qui me manqua, chose rare en ce pays-là, où l'on en perd plus qu'ailleurs.
De Paris je suis venu ici , où les premiers moments que je puis arracher à des affaires odieuses et à des conversations humiliantes pour un homme accoutumé à causer avec vous , je les emploie , non à vous répondre ( c'est un plaisir que je me
réserve de goûter à mou aise et sans distraction) , mais à vous apprendre que je m'y prépare ; que bientôt je serai hors de l'enfer que je traverse, et qu'alors mes lettres, loin de se faire attendre, provoqueront les vôtres et vous importuneront peutêtre. Si cette phrase est embrouillée , vous saurez bien certainement y démêler ma pensée , qui est : que rien au monde ne peut me faire plus de plaisir qu'une correspondance comme la vôtre , qui , en flattant mon amour-propre, eù.ppatvei'j'u/.Vî autant par la satisfaction que j'éprouve à recevoir de vos nouvelles, que par le souvenir des heures agréables que jai passées dans votre entretien.
J'aime fort le récit que vous me faites de vos courses dans les Pyrénées ; mais pourquoi faut-il que l'idée de ce charmant voyage vous soit venue si tard? Je ne vous cacherai pas que d'abord je vous en ai voulu un peu d'avoir attendu , pour aller à Bagnères, que j'en fusse revenu, et. qui pis est, hors d'état d'y retourner avec vote. MaJs il m'en coûtait trop de me plaindre longtemps de vous, et je vous ai bientôt pardonné en faveur de votre lettre , de vos observations , et du plaisir que j'ai à me vanter que tout cela m'est adressé. Ainsi , je m'en prends à mon étoile , et j'accuse les dieux, qui, pour quelques raisons que nous ignorons, ne veulent pas apparemment nous voir ensemble si près d'eux , non plus que Castor et Pollux.
C'est tout ce que je veux vous dire quant à présent sur cet article , me réservant à payer bientôt vos descriptions des Pyrénées, d'une histoire de mes voyages, accidents, fortunes diverses, depuis Rennes jusqu'à Rome, où je vais par ordre du ministre. Je pars demain en même temps que cette lettre , et peut-être quand vous la lirez , sublimi feriam sidéra vertice, tandis que Juppiter hiber* nas canâ nive conspuet Alpes, c'est-à-dire que je grimperai sur le mont Cenis.
Me pardonnerez- vous toutes ces citations, et suis-je excusable en effet de vous envoyer une misérable rapsodie brodée ou bordée de la pourpre d'Horace , au lieu d'une lettre décente que je vous devais et que j'avais dessein de vous écrire pour vous remercier de la vôtre , pour justifier mon silence , et pour vous bien prier de ne pas me punir en m'imitant ? Mais sachez , Monsieur, que je vous écris stanspede m i^«o dans une maudite auberge , entouré de bruit et d'importuns. Est-ce dans une pareille situation de corps et d'esprit qu'on peut causer avec vous ? Aussi serait-ce un pur hasard s'il se trouvait dans ce griffonnage quelque chose qui eût le sens commun , à moins
ÉCRITES du: rKANCE ET D'ITALIE.
que ce ne soit l'assurance ue l'attachement que je vous ai voué.
Je compte ( moi qui devrais avoir appris à ne compter sur rien ) rester à Milan cinq ou six semaines. J'inonderai le premier papier qui me tombera sous la main dun déluge d'observations dont je charge pour vous ma mémoire depuis que j'ai reçu votre lettre. Lectures, voyages , spectacles, bals, auteurs, femmes , Paris , Lyon , les Alpes , l'Italie , voilà l'Odyssée que je vous garde. Mes lettres vous pleuvront. Une page pour une ligne , et dans peu vous en aurez haut comme cela, c'est-à-dire par-dessus la tête. J'espère bien recevoir des vôtres a Milan , sans quoi je vous croirais fâché, et fâché injustement, car il est très-vrai que depuis mon départ de la Bretagne je n'ai pu jusqu'à ce moment ni trouver ni même espérer un peu de repos pour vous écrire , et que je nai cessé d'y songer.
A M. CHLEWASKI,
A TOCLOISE.
Rome , le 8 janvier 1799.
Monsieur, après vous avoir annoncé que je m'arrêterais à Milan , je vous écris de Rome, encore tout étourdi de me voir lancé si loin de l'heureux pays où vos lettres pouvaient me parvenir en huit jours. Je ne sais comment cela s'est fait , mais me voilà décidément redevenu soldat , par conséquent sine sede , vivant à la mode des Scj'thes , quorum plaustra vaga rite trahunt domos. Et pour avoir de vos lettres , qui me sont devenues nécessaires depuis que vous m'en avez fait goûter d'une si bonne , je me trouve un peu embarrassé à vous donner mon adresse. Car nous autres conquérants, emportés par la victoire, nous ne savons guère aujourd'hui où nous serons, ni si nous serons demain. En cherchant la gloire, nous trouvons la mort. Je m'arrête tout court sur cette phrase , car je sens qu'un pareil stj'le m'emporterait haut et loin. N'allez pas conclure de tout ceci que ce n'est pas la peine décrire à des gens dont l'existence même est toujours douteuse ; et sans vous inquiéter si je suis des morts ou des vivants , adressez-moi bientôt une lettre dans ce monde-ci, au quartier général de r armée de Rome, et comptez que si on ne me donne point d'autre emploi que celui que j'exerce, elle me trouvera bien sain , et me fera bien aise.
Ce laurier qu'Horace appelle morte venalem est ici à meilleur mai ohé. Ceux dont se charge ma tête ne me coûtent guère, je vous assure. J'en
prends maintenant à mon aise, et je laisse fuir les Napolitains, qui sont, à l'heure ou je vous écris , de l'autre côté de Garigliano : je ne fais pas tant de chemin pour trouver des ennemis, et ceux-là ne valent pas la peine qu'on coure après eux. Vous aurez vu sans doute dans les papiers publics l'histoire de leur déconfiture.
Je m'en tais donc ici , de crainte de pis faire.
Ce que je pourrais vous en apprendre , bon à dire sous les peupliers qui bordent votre canal , ne vaut rien à mettre dans une lettre.
Par une raison semblable , je ne vous dirai rien de Lyon , où j'ai passé deux semaines sans plaisirs et sans peines, bonnes par conséquent selon les stoïques, mauvaises au dire d'Épicure.
Milan est devenu réellement la capitale de l'Italie depuis que les Français y sont maîtres. C'est à présent delà les monts la seule ville où l'on trouve du pain cuit et des femmes françaises, c'est-à-dire nues. Car toutes les Italiennes sont vêtues, même l'hiver, mode contraire à celle de Paris. Quand nos troupes vinrent en Italie, ceux qui usèrent sans précaution des femmes et du pain du pays s'en trouvèrent très-mal. Les uns crevaient d'indigestion, les autres coulaient des jours fort désagréables (expression que me fournit bien à propos le style moderne) :
Us ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés,
comme les animaux de la Fontaine : ce que voyant , la plupart des nôtres prirent le parti de s'accommoder aux usages du pays ; mais ceux qui n'ont pu s'y faire , et auxquels il faut encore fle la croûte (vous me passez ces détails, puisque charta non erubescit, selon Cicéron , qui en écrivait de bonnes ), ceux-là donc font venir de France des femmes et des boulangers. Voilà comment et pourquoi madame M.... passa les Alpes. Sachez, Monsieur, que madame M.... est la femme d'un commissaire envoyé par le gouvernement à Malte, où il n'a pu aller ; mais ce qu'il eût fait à Malte , il le fait ici, de même que sa femme, qui est sans contredit la plus joliede toute l'armée. Tous deux écorchent l'italien , comme disait Mazarin, maus de différentes manières : illa glubit magnanimos Rémi nepotes; le mari est agent des finances de l'armée française , charge de l'invention de Bonaparte, mais changée depuis son règne, en ce qu'elle dépend peu de ses successeurs , bien moins puissants que lui. La dame fut prise à Viterbe lors de la retraite des Français , et reprise avec la place. Il y a dans son histoire quelque chose de celle d'Hélène , peut-être dans sa personne ,
LETTRES INÉDITES
mais plus sûrement dans le rôle que joue son mari , qui est un plaisant Ménélas , court , lourd et sourd , d'ailleurs ébloui , on peut même dire aveuglé par les charmes de la princesse. Puisque me voilà sur cet article , madame Pepe est dans le petit nombre des femmes françaises qui voient un très-petit nombre de maisons romaines : la seconde pour la beauté , la première à d'autres égards. Elle donne tout à fait dans le bel esprit , et veut passer pour connaisseuse en peinture et en musique. Vient ensuite madame Bassal, femme d'un consul , non romain , mais français ; tout cela se rassemble , avec beaucoup d'hommes , chez les princesses Borghèse et Santa-Croce , et chez la duchesse de Lante. Joignez-y une marquise de Cera ( maison piémontaise) , figure très-agréable, gâtée par des mines et des airs d'enfant qui ont pu plaire en elle à seize ans , et il y a seize ans.
Je voudrais, au reste, pouvoir vous donner une idée de ces cercles, ou être sûr que ce tableau vous intéresserait. Mais vous en parler sérieusement , cela vous ennuierait , et pour vous le peindre en ridicule , c'est trop dégoûtant. Quelques grands seigneurs d'Italie qui prêtent leurs maisons , et qui font, pour bien vivre avec les Français, des bassesses souvent inutiles, sont des gens ou mécontents des gouvernements que nous avons détruits, ou forcés par les circonstances à paraître aimer le chaos qui les remplace, ou assez ennemis de leur propre pays pour nous aider à le déchirer, et se jeter sur les lambeaux que nous leur abandonnons. Tels sont à Milan les Serbelloni , iciles Borghèse et les Santa-Croce. La princesse de ce Yiom^formosissima mulier, femme connue de tous ceux qui ont voulu la connaître , et beaucoup au-dessous de sa réputation, du moins quant à l'esprit, a lancé son fils dans les troupes françaises. Il s'est fait blesser, et le voilà digne d'être adjudant général. Les deux Borghèse , qui ont acheté moins cher des honneurs à peu près pareils, sont deux polissons incapables d'être jamais des laquais supportables , aussi maladroits que plats et grossiers dans les flatteries qu'ils prodiguent à des gens qui les méprisent.
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.
J'ai pourtant trouvé ici une connaissance fort agréable , et cela sans recommandation , chose difficile pour un Français. Un jour que j'étais allé voir seul ce qui reste du Musée et de la bibliothèque du Vatican, j'y trouvai l'abbé Marini, autrefois archiviste ou garde des archives de la chambre apostolique, homme assez savant dans
les langues anciennes, mais surtout fort versé dans la science des inscriptions , dont il a publié des ouvrages estimés. Son nom, que j'entendis prononcer, me faisant soupçonner ce qu'il pouvait être ( car j'avais vu ses ouvrages cités dans je ne sais quelle préface latine d'un auteur allemand ) , je me décidai à l'aborder. Il se trouva heureusement qu'il parlait assez français. Il me répondit avec honnêteté ; et après une conversation de quelques minutes, me conduisit chez lui , où je trouvai une bibliothèque excellente , dont je dispose à présent, un cabinet d'antiquités, force tableaux, desseins, estampes, cartes, etc. Je suis aujourd'hui de ses intimes , et comme dit Sénèque, primœ admissionis , ce qui contribue surtout à me rendre agréable le séjour de Rome.
Il m'aprêté, outre ses livres, je veux dire ceux qu'il a composés , auxquels je n'entends pas grand'chose , d'autres dont j'avais besoin pour me remettre un peu de la fatigue des conversazioni franco-italiennes , et m'a conté différentes choses assez curieuses de plusieurs personnages célèbres qu'il a vus de près. Car il a été fort considéré de plusieurs ministres, cardinaux et autres puissants d'alors, et même il passe pour avoir eu quelque crédit auprès des deux derniers papes. Je regrette de ne pouvoir ou de n'oser mettre ici tout ce qu'il m'a dit de l'abbé Maury, qu'il a bien connu et jugé. Mais forsan et hœc olini meminissejuvabit, si le ciel accorde à mes prières de vous revoir quelque jour.
En attendant , soyez témoin des premiers paf que je fais , guidé par lui dans les ténèbres de: anciennes inscriptions , où , bien loin de porter la lumière , j'obscurcis ce qui paraissait clair, ou , pour mieux dire, je m'aperçois que ceux qui pensaient m'éclairer ne voient goutte eux-mêmes. Regardez, s'il vous plaît , l'inscription que j'encadre ici comme un Véritable et studieux antiquaire que je suis.
AP. CLAVDIVS. AP. F. AP. N. AP. PRN.
PVLCHER. Q. QUAE PR.
Elle se trouve à la villa Borghèse sur un beau vase d'albâtre. Les abréviations qu'elle renferme m'étant toutes connues, hors une, par les suscriptions en usage dans les lettres de Cicéron , je crus que celle que j'ignorais me serait facilement expliquée par mon oracle l'abbé Marini; mais quand je la lui présentai, copiée bien exactement, il demeura stupide comme le Ciniia de Corneille. Cependant , après quelques réflexions , il courut
ÉCRITES DE FRANCE £T D'ITALIE
à ses livres, et me montra la même inscription écrite tout différemment dans Winckelmann et d'autres auteurs qui l'ont publiée. La différence consiste en ce que , après le mot Pulcher, ils écrivent en toutes lettres ç-MœsJÏor, et expliquent ainsi le tout : Appius, Claudius, Appii Jiliiis , Appi Nepos, Appii Pronepos, Pulcher Quœstor, Quœsitor, Prœtor. Voilà ce qu'ils ont imaginé pour se tirer, sans qu'il y parût , de l'embarras où les jetait ce Q. Ce Q met à la torture l'esprit de mon abbé.
J'ai su lui préparer des travaux et des veilles.
Il cherche, il rêve, il feuillette ses livres, dentibus infrendens. Ne puis-je pas m'appliquer ce que disait Cicéron [conturbavi grœcam genlem ) , ayant proposé, et même je crois aux antiquaires de son temps , quelque nœud qu'ils ne pouvaient soudre. Pour moi, 7e vous l'avoue avec quelque pudeur, j'ai assez pris goût à cette science, qui est une espèce de divination , et en st\ le sentimental, je pourrais vous dire que je me plais parmi les tombeaux.
Dites à ceux qui veulent voir Rome qu'ils se hâtent ; car chaque jour le fer du soldat et la serre des agents français flétrissent ses beautés naturelles et la dépouillent de sa parure. Permis à vous. Monsieur, qui êtes accoutumé au langage naturel et noble de l'antiquité, de trouver ces expressions trop fleuries ou même trop fardées ; mais je n'en sais pas d'assez tristes pour vous peindre l'état de délabrement , de misère et d'opprobre où est tombée cette pauvre Rome que vous avez vue si pompeuse, et de laquelle à présent on détruit jusqu'aux ruines. On s'y rendait autrefois , comme vous savez , de tous les pays du monde. Combien d'étrangers , qui n'y étaient venus que pour un hiver, y ont passé toute leur vie ! Maintenant il n'y reste que ceux qui n'ont pu fuir , ou qui , le poignard à la main , cherchent encore , dans les haillons d'un peuple mourant de faim , quelcpie pièce échappée à tant d'extorsions et de rapines. Les détails ne finiraient pas , et d'ailleurs, dans plus d'un sens, il ne faut pas tout vous dire. Mais par le coin du tableau dont je vous crayonne un trait, vous jugerez aisément du reste.
Le pain n'est plus au rang des choses qui se vendent ici. Chacun garde pour soi ce qu'il en peut avoir au péril de sa vie. Vous savez le mot panera et circenses : ils se passent aujourd'hui de tous les deux et de bien d'autres choses. Tout nomme qui n'est ni commissaire, ni général , ni
valet ou courtisan des uns ou des autres, ne peut manger un œuf. Toutes les denrées les plus nécessaires à la vie sont également inaccessibles aur Romains , tandis que plusieurs Français , non des plus huppés, tiennent table ouverte à tous venants. Allez! nous vengeons bien l'univers vaincu/
Les monuments de Rome ne sont guère mieux traités que le peuple. La colonne Trajane est cependant à peu près telle que vous l'avez vue , et nos curieux, qui n'estiment que ce qu'on peut emporter et vendre , n'y font heureusement aucune attention. D'ailleurs, les bas-reliefs dont elle est ornée sont hors de la portée du sabre, et pourront par conséquent être conservés. Il n'en est pas de même des sculptures de la villa fiorghèse, et de la villa Pamphili, qui présentent de tous côtés des figures semblables au Deiphobus de Virgile. Je pleure encore un joli Hermès enfant, que j'avais \ti dans son entier, vêtu et encapuchonné d'une peau de lion, et portant sur son épaule une petite massue. C'était , comme vous voyez , un Cupidon dérobant les armes d'Hercule, morceau d'un travail exquis, et grec , si je ne me trompe. Il n'en reste que la base , sur laquelle j'ai écrit avec un crayon : Lugete, Vénères Cupidinesque , et les morceaux dispersés qui feraient mourir de douleurMengset Winckelmémn, s'ils avaient eu le malheur de vivre assez longtemps pour voir ce spectacle.
Tout ce qui était aux Chartreux, à la villa Albani, chez les Farnèse, les Onesti, au Muséum Clémentin , au Capitole , est emporté , pillé, perdu ou vendu. Les Anglais en ont eu leur part , et des commissaires français , soupçonnés de ce commerce, sont arrêtés ici. Mais cette affaire n'aura pas de suite. Des soldats , qui sont entrés dans la bibliothèque du Vatican , ont détruit , entre autres raretés , le fameux Térence du Bembo , manuscrit des plus estimés, pour avoir quelques dorures dont il était orné. Vénus de la villa Borghèse a été blessée à la main par quelques descendants de Diomède,et l'Hermaphrodite ( immane nejcks .' ) a un pied brisé.
A M. CHLEWASKI,