A TOULOUSE
Rome , 27 février 1799.
Monsieur, je vous promets de m'informer de toutes les personnes dont vous me demandez des nouvelles; mais ce ne peut être que dans quelque temps, parce que pour le présent je ne vois presque personne , je ne sors point, et je ferme ma
LETTRES INÉDITES
porte. Je sais pourtant déjà , et je puis vous assurer, que l 'ex-jésuite Rolati n'est plus vivant.
L'Anténor dont vous me parlez est une sotte imitation de l'Anacharsis , c'est-à-dire d'un ouvrage médiocrement écrit et médiocrement savant, soit dit entre nous. Il faut être bien pauvre d'idées pour en emprunter de pareilles. Je crois que tous les livres de ce genre , moitié histoire moitié roman , où les mœurs modernes se trouvent mêlées avec les anciennes, font tort aux unes et aux autres, donnent de tout des idées trèsfausses, et choquent également le goût et l'érudition. La science et l'éloquence sont peut-être incompatibles ; du moins je ne vois pas d'exemple d'un homme qui ait primé dans l'une et dans l'autre. Ceci a tout l'air d'un paradoxe ; la chose pourtant me paraît fort aisée à expliquer, et je vous l'expliquerais par raison démonstrative, comme le maître d'armes de M. Jourdain, si je ^'ous adressais une dissertation et non pas ma lettre, et si je n'avais plus envie de savoir votre opinion que de vous prouver la mienne. Au reste, l'histoire du manuscrit prétendu , trouvé parmi ceux d'Herculanum, n'est pas moins pitoyable que l'ouvrage même. Tout cela prouve qu'il faut au public des livres nouveaux ( car celui-ci n'a pas laissé d'avoir quelque succès ) , et que notre siècle manque non de lecteurs , mais d'auteurs , ce qui peut se dire de tous les autres arts.
Puisque me voilà sur cet article , je veux vous bailler ici quelque petite signijiance de ce que j'ai remarqué de la littérature actuelle pendant mon séjour à Paris. Je me suis rencontré quelquefois avec M. Legouvé, dont le nom vous est connu. Je lui ai ouï dire des choses qui m'ont étonné à propos d'une pièce dont on donnait alors les premières représentations. Par exemple, il approuvait fort ce vers prononcé par un amant qui , ayant cru d'abord sa maîtresse infidèle, se rassurait sur les serments quelle lui faisait du contraire : Hélas ! je te crois plus cpie la vérité même.
Cette pensée , si c'en est une , fut extrêmement applaudie , non-seulement par M. Legouvé , mais par tous les spectateurs , sans m'en excepter. Je sus bon gré à l'auteur davoir voulu enchérir sur cette expression naturelle, mais déjà hyperbolique: Je t'en crois plus que moi-même , plus que mes propres yeux, et je compris d'abord qu'il ne serait pas facile à ceux qui voudraient quelque jour pousser plus loin cette idée, de dire quelque chose de plus fort. Mais M. Legouvé me fit remarquer que , comme on ne croit pas toujours la vérité , mais ce qu'on prend pour elle , l'auteur,
qui est un de ses amis , eût bien voulu dire : Je te crois plus que l'évidence, mais qu'il n'avait pu réussir à concilier ce sens avec la mesure de ses vers. Je me rappelai alors une historiette où la même pensée se trouve bien moins subtilisée ou volatilisée, comme parlent les chimistes; il s'agit pareillement d'une amante et d'un amant : la première, infidèle, et surprise dans un état qui ne permettait pas d'en douter, nie le fait effrontément. Mais, dit l'autre, ce que je vois.... — Ah! cruel , répond la dame, tu ne m'aimes plusl si tu m'aimais , tu m'en croirais plutôt que tes yeux !
Cette pièce , dont je vis avec M. Legouvé la première représentation , était intitulée : Blanche et Montcassin. Je voudrais pouvoir vous dire toutes les remarques qu'il nous fit faire. Je vis bien alors , et depuis je l'ai encore mieux connu , que ses idées sont tout à fait dans le goût , je veux dire dans le genre à la mode, et je ne doute pas que ce genre ne règne dans ses ouvrages , lesquels d'ailleurs je n'ai point lus.
On me mena peu de temps après à une autre pièce, que peut-être vous connaissez , Macbeth, de Ducis, imitée, à ce que je crois, de Shaks« peare , et toute remplie de ces beautés inconnues à nos ancêtres. Je vis là sur la scène ce que Racine a mis en récit ,
Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux , et ce qu'il n'a mis nulle part, des sorcières , des rêves, des assassinats, une femme somnambule qui égorge un enfant presque aux yeux des spectateurs , un cadavre à demi découvert et des draps ensanglantés; tout cela, rendu par des acteurs dignes de leur rôle, faisait compassion à voir, selon le mot de Philoxène. Je n'ai pas assez l'usage de la langue moderne et des expressions qu'on emploie en pareil cas pour vous donner une idée des talents que tout Paris idolâtre dans Talma. C'est un acteur dont sans doute vous aurez entendu parler. J'ai senti parfaitement combien son jeu était convenable aux rôles qu'il remplit dans les pièces dont je vous parle. Partout où il faut de la force et du sentiment , je vous jure qu'il ne s'épargne pas ; et dans les endroits qui ne demandent que du naturel, vous croyez voir un homme qui dit : Nicole, apporte-moi mes pantoufles ; en quoi il suit ses auteurs , et me paraît à leur niveau. On a en effet aboli ces anciennes lois : Le style
le moins noble
[Le reste manque.)
[Courier était arrivé à Rome à la fin de l'année
ÉCRITES DE FRANCE ET D'ITALIE
ma, peu de jours après la retraite de l'armée na- i politains prirent possession de Rome. Courier vou-
poiitaine; il y fut laissé pour le service de l'artillerie, auquel, si on en juge d'après les lettres qui précèdent , il n'était cependant pas obligé de consacrer tout son temps.
Cependant la forteresse de Civita-Veechia, qui avait relevé l'étendard papal pendant la courte occupation de Rome par les Napolitains , refusait de se soumettre, et soutenait depuis plus d'un mois une espèce de blocus. On résolut enfin d'employer la force pour la réduire, et Courier y marcha à la On de février 1799 avec quelques canons; à peine arrivé, il fut envoyé avec un officier de dragons et un trompette pour faire aux habitants insurgés une dernière sommation, La facilité avec laquelle il s'exprimait en italien lui avait valu cette commission, dont il comptait d'ailleurs profiter pour s'approcher sans péril de la place, et la mieux reconnaître. Les trois cavaliers étaient à peu de distance de la porte, lorsque Courier s'aperçut qu'un rouleau de louis qu'il portait dans la poche de son habit y avait fait trou , et ne s'y trouvait plus. Il mit pied à terre pour le chercher, et après quelques perquisitions inutiles, il allait remonter à cheval pour rejoindre ses compagnons, lorsqu'il entendit le bruit d'une décharge de fusils , et vit bientôt accourir à lui le trompette tout seul : l'officier avait été tué. Il ne s'arrêta pas un instant de plus pour chercher son argent, et se consola bientôt d'une perte à laquelle peut-être il devait la conservation de sa vie. Enfin le 3 mars, à trois heures du matin, on tenta d'enlever Civita-Vecchia de vive force et escalade ; cette entreprise ne réussit pas , mais elle servit du moins à intimider les assiégés, qui se rendirent le 10 par capitulation.
Courier, de retour à Rome, fut logé chez un vieux seigneur du nom de Chiaramonte, qui le prit en amitié ; il donnait à cette société une partie de ses soirées seulement , car le temps dont il pouvait disposer pendant le jour, il le passait à la bibliothèque du Vatican.
Cependant l'armée qui avait conquis Naples se repliait vers le nord de l'Italie sous la conduite de Macdonald , et ses derniers bataillons traversaient Rome le 18 mai. Il restait à peine six mille Français, aux ordres du général Garnier, pour la défense de la nouvelle république romaine. Ces troupes se soutinrent pendant quatre mois contre tous les efforts des insurgés, des Ts'apolitains et des Autrichiens même; mais il fallut enfin céder, et consentir à un arrangement d'après lequel elles furent fransportées en France. Le 29 septembre, les Français se retirèrent au château Saint-Ange, et les Na-
lut faire ses adieux à la bibliothèque du Vatican, et n'en sortit qu'à la nuit, lorsqu'il ne restait plus un seul Français dans la ville. Il fut reconnu à la lumière d'une lampe allumée devant une madone : on cria sur lui au Giaccobino, et un misérable lui tira un coup de fusil. La balle ne le toucha pas; mais, ricochant contre la muraille, elle alla frapper une femme qui marchait à quelque distance en avant. Les cris de celle-ci firent une espèce de diversion dont il profita pour prendre la fuite et se réfugier dans son logement, qui était peu éloigné; il y passa la nuit, et le lendemain le vieux Chiaramonte le fit monter dans sa propre voiture , et le conduisit au château Saint-Ange.
Enfin, la division française fut embarquée à Civita- Vecchia le 6 octobre , conduite par le commodore anglais Trowbridge jusqu'à Marseille, où elle entra le 27 du même mois.
Courier se rendit presque aussitôt à Paris , dont il avait besoin de respirer l'air natal pour remettre sa santé altérée. J
CAPITAINE Atl 7' RKCIMEîrr d' ARTILLERIE A PIED, AD MDOSTRE DE LA. GUERRE.
Paris , le 3 Janvier 1800.
Citoyen,
Je vous transmets ci-joint la feuille de route qui m'a été délivrée à Marseille , en vertu d'un congé de convalescence de trois mois, lequel congé m'a été pris sur la route avec mes effets par les brigands qui ont pillé la voiture publique. Je vous prie de vouloir bien en conséquence de ladite feuille de route , qui ne peut laisser aucun doute sur la légitimité de mon séjour ici , ordonner le payement des appointements qui me sont dus depuis le 18 juin 1 799.
Salut et respect.
[ Courier était attaqué d'un crachement de sang, maladie dont il s'est ressenti plusieurs fois, et qui faillit l'enlever en 1817. Il garda la chambre pendant quatre mois , et y reçut les soins du docteur Rosquillon. Aucun médecin ne convenait autant au malade , car il était en même temps professeur de langue et de philosophie grecque.
A peine rétabli , il fut employé à la suite de la direction d'artillerie de Paris; ce qui lui laissa le loisir de reprendre ses études ordinaires. Il s'occupa
LETTRES INÉDITES
en particulier de Cicéron , et traduisit ses Philippiques.
Au printemps de 1801 , il eut une rechute qui lui valut un nouveau congé de convalescence. Il en profita pour se rendre à la Véronique : sa mère, à laquelle il était tendrement attaché, y terminait ses jours , et il eut la douleur de lui fermer les yeux.
Après avoir réglé quelques affaires, il s'empressa de revenir à Paris ; le séjour de cette ville lui était devenu très-agréable depuis qu'il s'était mis en rapport avec les hommes les plus distingués dans la connaissance des anciens; cependant il préférait la solitude de la Véronique toutes les fois qu'il voulait se livrer à quelques études sérieuses.
Ce fut Bosquillon qui fit connaître à Courier M. Clavier, à l'époque de la maladie dont il est question. ]
A M. CLAVIER
De la Véronique , près Langeais , I8 octobre I80I.
Monsieur, je suis parti de Paris si précipitamment , que je n'ai eu le temps de voir personne. Je crains que vous et monsieur Gaillard n'ayez besoin des livres que vous avez bien voulu me prêter : je prends des mesures pour qu'ils vous soient remis.
Mon séjour dans ce pays pouvant être beaucoup plus long que je ne le voudrais, je vous demande en grâce de me donner quelquefois de vos nouvelles et de celles de votre Pausanias : j'ai écrit au clarissime , dont j'ai lu la dissertation avec grand plaisir ; j'en aurais au moins autant si vous m'envoyiez la vôtre sur la traduction de Gail ; je suis bien fâché de n'avoir pu vous prêter ma main pour le grec.
Je vous écris sur un tonneau , entouré de tant de bruit et si obsédé de mes bacchantes ( c'est ainsi que j'appelle mes vendangeuses un peu crottées ) qu'il faut que je vous quitte malgré moi ; j'aurai l'honneur, une autre fois , de vous écrire moins succinctement , si je reçois de vos nouvelles , comme je l'espère.
[ Tandis que Courier partageait ainsi son temps entre ses études et le soin de ses récoltes, le ministre de la guerre , qui n'oubliait pas le capitaine d'artillerie, l'envoyajoindre sa compagnie à Strasbourg. Il arriva dans cette ville à la fin de novembre de la même année 1801. On pourra juger parla lettre suivante du genre de vie qu'il y mena. ]
A M. CLAVIER
\ PARIS
Monsieur, j'ai vu M. Exter, qui est à la tête de l'imprimerie Ripontine ; il se chargera volontiers de Pausanias , qu'il a déjà dû imprimer avec des notes de M. Heyne ; mais il voudrait joindre au texte un commentaire perpétuel , ainsi qu'il l'appelle. D'ailleurs, ayant déjà beaucoup de travaux entrepris , comme je crois vous l'avoir écrit, il ne peut encore penser à celui-là que pour l'avenir, et c'est la réponse qu'il m'a prié de vous faire au sujet del'ÉrosianusdeM. de la Rochette, qui aura , m'a-t-il dit , tout le temps de préparer ses notes ; je crois même qu'il balance à joindre cet auteur aux romans déjà imprimés, ne sachar t pas trop s'il en vaut la peine; et M. Schweighœuser, auquel il s'en rapporte , ne paraît pas faire grand cas d'Erosien. Envoyez-moi ici votre échantillon de corrections sur Pausanias , si elles sont imprimées. Je ne lis point de journaux , et elles pourraient fort bien passer dans le Magasin encyclopédique sans que je m'en doutasse. J'en ai déjà vu quelques-unes , qui me rendent fort curieux de tout ce que vous ferez eu ce genre.
Il y a eu véritablement des paroles portées à M. Schweighaeuser pour un Démosthène qu'on voudrait imprimer en Angleterre. Il s'eu chargerait tout comme d'Athénée; mais rien n'est décidé; il pense, je crois, àStobée, que lesRipontins veulent donner. M. Jacobs fait aussi des propositions pour continuer ou recommencer l'édition interrompue , donnée , je crois , par un Danois. Ces deux champions à eux seuls peuvent tenir en haleine tout ce qu'il y a d'imprimeurs et de lecteurs pour le grec en Allemagne et en France.
A propos de l'Athénée, savez-vous que je me suis chargé, moi, d'en rendre compte dans le journal de M. Millin ? Je travaille maintenant à cela. Par occasion , je donnerai des conjectures , explications ou corrections de certains passages qui n'ont été entendus ni de M. Schweighaeuser, ni même de Casaubon , tout Casaubon qu'il est. Pour parler plus exactement , je ne prétends pas pouvoir expliquer ce que Casaubon n'a point entendu , mais j'ai pu avoir des idées qui ne lui sont pas venues dans un travail aussi vaste et aussi admirable que le sien ; il y a de ces idées dont je suis tenté d'être content ; mais il faut voir le jugement que vous en porterez.
Je vous adresserai le cahier, si vous voulez . vous charger de le remettre à M. Millin : au reste,
ÉCRllES DE FRANCE ET D'ITALIE.
lAi
)e ne sais trop comment cela se pratique, et si on ! haeuser, quelque sommation que je lui fasse, ne
lui adresse ces choses-là directement. Vous me feriez grand plaisir, Monsieur, de vous en informer et de me marquer ce que vous en savez. Par exemple, vous pourriez demander à M. Millin à quelle époque il faut que je lui envoie mon travail , et les bornes que j'y dois mettre. Mes notes sont fort concises et ne peuvent être autrement, étant faites sans livre, su due piedi , comme disent les Italiens; mais je ne laisse pas d'en avoir un bon nombre , sur les trois premiers livres seuls, qui sont ceux dont je parlerai.
Je me promets de jolies choses de votre inscription d'Oropus : j'ai grande foi à votre oracle pour ce genre de divination. A quoi tient-il que vous ne m'en envoyiez une copie? je la montrerais aux adeptes , s'il y en a en ce pays-ci , et elle pourrait aller pUis loin , ou demeurer entre mes mains , selon que vous le jugeriez convenable.
Je suis tenté en vérité de vous féliciter de n'avoir point obtenu cette place que vous demandiez, et d'avoir malgré vous tout le temps de vous livrer à des études fp.ii vous font honneur et plaisir. Croyez-moi, ^Jonsieur, tout le monde peut être juge, administrateur, ou pis que cela; mais peu de gens peuvent, comme vous, être chargés de dévoiler et de rétablir dans leur pureté primitive ces beaux modèles de l'antiquité. Voilà l'emploi qui vous convient, et, encore un coup, je me réjouis, pour vous et pour nous, que l'autre, quel qu'il pût être , vous ait échappé. Si pourtant vous en êtes fâché , il faudra bien que je le -^ois aussi.
Je n'espère pas pouvoir me rendre à Paris avant vendémiaire prochain , à moins de certains événements possibles, mais peu probables, qui me î feraient changer de garnison. Mais si je vis dans i quatre mois, je serai certainement à Paris , où le | grand plaisir que je me promets , c'est de causer ! avec vous , Monsieur, et de rendre mes devoirs à { madame Clavier. Si"je pouvais croire qu'elle pensât quelquefois à moi, je serais bien heureux; car il est doux de l'occuper, même de cent lieues. Je me prosterne aux pieds de madame de Vinche ; sûrement elle ne pense plus au voyage de Saint- Domingue; que ferait-elle de ses nègres, qui ont perdu l'habitude d'obéir aux jolies femmes? Et pour avoir des esclaves, faut-il qu'elle aille si loin? J'ai grande envie que madame Pipelet se souvienne un moment de moi : pour cela il faut, s'il vous plaît, que vous preniez la peine de l'assurer de mon respect. C'est par vous seul que je puis avoir de ses nouvelles ; car notre ami Schweig-
P. L. cor R 1ER.
m'en dit mot dans tout ce qu'il écrit.
[ La paix dont on jouissait alors dans toute l'Eu rope permit à Courier d'obtenir un congé de semestre, dont il proflta pour se rendre à Paris; il y arriva le 10 septembre 1802.
On imprimait alois dans le Magasin encyclopédique ( cahier de fructidor, an X ) l'article dont il est fait mention dans la lettre qui précède, sur Fa nouvelle édition d'Athénée, donnée par Schweighœuser ; il était suivi de 20 pages de notes sur le texte grec.
Il ne put alors passer que peu de jours à Paris; il se rendit à la Véronique, où des affaires d'intérêt réclamaient sa présence. ]