‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 94 sur 203 · A M. LE GÉNÉRAL DUROC · texte numérisé non relu

A M. LE GÉNÉRAL DUROC

De la Véronique , près Langeais , 6 octobre 1802.

i Mon général , en apprenant de quelle façon I vous avez bien voulu recommander ma demande ' au général ***, je voudrais bien être à Paris pour ! vous exprimer de vive voix toute ma reconnaisj sance. Mais puisque de maudites affaires, aussi i fâcheuses qu'indispensables , me privent de ce \ plaisir, trouvez bon , mon général , que je vous ; témoigne ici combien je suis sensible à une mar- \ que d'intérêt si flatteuse et en même temps si hoi norable pour moi. La moitié seulement de cette j bonté m'aurait attaché à vous pour la vie. Mais j c'était une affaire faite , et chez moi l'inclination , ! permettez-moi de vous le dire, avait précédé le ! devoir et la reconnaissance.

[ Dans la solitude de la Véronique , Courier s'occupaitde diverses compositions qu'il nous a laissées : l'une d'elles est le récit du voyage entrepris par Ménélas, pour aller à Troie redemander Hélène; cet ouvrage n'a point été terminé.

Il retoucha à la même époque V Éloge d'Hélène , qu'il avait ébauché en 1798 ; il y ajouta une dédicace pour madame Pipelet, depuis princesse de Salm- Dik, et l'apporta à Paris au commencement de 1803, pour le faire imprimer, ce qui eut lieu à la lin de mars. ]

A M. SCHWEIGH.LUSER,

Paris, 12 mars 1803.

Je vous envoie, mon cher ami , un livre que m'a prêté M. Boissonnade. Je ne puis retrouver

son adresse pour le lui reporter moi-même, comme c'était mon dessein. Faites-lui , je vous prie , mes excuses et mes remercîments. J'ai la plus grande envie de causer avec vous avant mon départ, mais je ne puis vous donner de rendez- vous précis , à cause des affaires qui m'occupent dans le peu de temps que j'ai encore à i*ester ici.

Je ne connais point Coupé, mais je ne crois pas que son ouvrage puisse avoir rien de commun avec le mien '. Si l'épisode de Thésée est sans intérêt aujourd'hui, j'ai manqué mon but. En cet endroit comme dans tout le reste , je n'ai presque rien pris d'Isocrate. Vous ne vous êtes pas aperçu que je voulais donner un ouvrage nouveau sous un titre ancien. C'est tout le contraire de ce que font les auteurs actuels. Vous m'étonnez bien davantage en m'apprenant que l'autre épisode , à la louange de la beauté, est assez connu. Je le croyais de mon invention. Du reste , toutes vos critiques sont justes, et vous avez découvert les endroits où j'ai bronché. Je ne me rends pas cependant à ce que vous dites sur le mot créature. Toutes ces fautes ne sont pas aussi aisées à corriger que vous croyez, et mon imagination refroidie ne me fournit rien qui vaille. Je ne voudrais pas qu'on jugeât par ces échantillons de ce que je puis faire aujourd'hui; car c'est, comme je vous l'ai dit, une vieille composition retouchée à froid , méthode qui ne produit rien de bon. Bref, il y a fort peu d'endroits où je ne voulusse rien changer : c'est beaucoup qu'il se trouve là dedans quelque chose d'agréable.

Marquez-moi si je puis encore compter sur votre libraire. Il m'ennuierait fort d'en chercher un autre.

{ Après avoir prolongé son congé de semestre autant qu'il lui fut possible , Courier fut enfin obligé de partir à la fin de juillet , et de se rendre à Douai , où sa compagnie avait été envoyée. Il trouva là madame Pigalle , sa cousine , dans la maison de laquelle il fut reçu comme un ami. Mais, malgré l'agrément qu'il y trouvait , il ne put tenir à Douai plus de deux mois , au bout desquels il revint à Paris.

Les généraux Duroc et Marmont s'employaient alors en sa faveur, et il dut à leur crédit d'être nommé chef d'escadron , le 27 octobre 1803. Il fallait partir sans délai et joindre à Plaisance le premier régiment d'artillerie à cheval, aux ordres du colonel d'Anthouard : le déplaisir de quitter Paris fut compensé par l'idée de retourner en Italie, et l'espérance de

' LÉIoge d'Hélène.

LETTRES INÉDITES

revoir Rome, la ville de son choix; cependant il ne se pressa pas beaucoup, et n'arriva à Plaisance que le 18 mars 1804, après avoir passé un mois en Touraine. ]

A Plaisance, le... mai 1804.

Nous venons de faire un empereur, et pour ma part je n'y ai pas nui. Voici l'histoire. Ce ma« tin , d'Anthouard nous assemble , et nous dit de quoi il s'agissait, mais bonnement, sans préambule ni péroraison. Un empereur ou la république , lequel est le plus de votre goût ? comme on dit rôti ou bouilli, potage ou soupe, que voulezvous? Sa harangue finie, nous voilà tous à nous regarder, assis en rond. Messieurs, qu'opinezvous? Pas le mot. Personne n'ouvre la bouche. Cela dura un quart d'heure ou plus, et devenait embarrassant pour d'Anthouard et pour tout le monde , quand Maire , un jeune homme , un lieutenant que tu as pu voir, se lève et dit : S'il veut être empereur, qu'il le soit; mais, pour en dire mon avis , je ne le trouve pas bon du tout. Expliquez-vous, dit le colonel ; voulez vous , ne voulezvous pas? Je ne le veux pas, répond Maire. A la bonne heure. Nouveau silence. On recommence à s'observer les uns les autres, comme des gens qui se voient pour la première fois. Nous y serions encore si je n'eusse pris la parole. Messieurs , disje, il me semble, sauf correction , que ceci ne nous regarde pas. La nation veut un empereur, est-ce à nous d'en délibérer? Ce raisonnement parut si fort , si lumineux, si ad rem... que veux-tu ? j'entraînai l'assemblée. Jamais orateur n'eut un succès si complet. On se lève , on signe , on s'en va jouer au billard. Maire me disait : Ma foi, commandant, vous parlez comme Cicéron ; mais pourquoi voulezvous donc tant qu'il soit empereur, je vous prie? Pour en finir, et faire notre partie de billard. Fallait-il rester là tout le jour ? pourquoi, vous, ne le voulez-vous pas? Je ne sais, me dit-il, mais je le croyais fait pour quelque chose de mieux. Voilà le propos du lieutenant, que je ne trouve point

tant sot. En effet, que signifie, dis-moi un

homme comme lui , Bonaparte , soldat , chef d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu'on l'appelle Majesté ? Être Bonaparte, et se faire sire ! // aspire à descendre : mais non , il croit monter en s'égalant aux rois. Il aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme ! ses idées sont au-dessous de sa fortune. Je m'en doutai quand je le vis donner sa petite sœur à Borghèse , et croire que Borghèse lui faisait trop d'honneur.

ÉCIUTES DE E11A:>CL ET D ITALIE

La sensation est faible. On ne sait pas bien cneore ce que cela veut dire. On ne s'en soucie guère, et nous en parlons peu. Mais les Italiens .tu connais Mendelli, l'hôte deDemanelle. Questi son salti! questi son volt! un alfierc, un caprajo di Corsica che balza imperatore! Poffariddio, che cosa! sicchè dunque, commandante, per quel che vedo un Corso ha castrato i Francesi.

Demanelle ', je crois, ne fera pas d'assemblée. Il envoie les signatures avec l'enthousiasme, le dévouement à la personne , etc.

Voilà nos nouvelles ; mande-moi celles du pays ou tu es, et comment la farce s'est jouée chez vous. A peu près de même, sans doute.

Chacun baise en tremblant la main qui nous entbaîne... \vec la permission du poète, cela est faux. On ne I emble point. On veut de l'argent, et on ne baise (jue la main qui paye.

Ce César l'entendait bien mieux , et aussi c'était un autre homme. Il ne prit point de titres usés, mais il fit de son nom même un titre supérieur à celui de roi.

Adieu, nous t'attendons ici.

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