MARÉCHAL DES LOGIS DE L\ 2^ COHPACME
BarleUa , le 15 octobre 1805.
Mon cher Costolier, comme vous avez soin de mon cheval , j'ai soin ici de votre maîtresse. Peu après que vous fûtes parti ( bien malgré moi , je fis ce que je pus pour l' empêcher ; mais on le voulait ) , peu après, il y eut ordre à toutes les femmes de quitter l'armée, de s'en aller comme elles pourraient. Le général dit qu'il n'en veut plus. Il renvoie la sienne. Cent cinquante se sont embarquées à Bari sur d'assez mauvais bâtiments : le diable sait ce qu'elles vont devenir. J'ai fait rester votre Julie en qualité de vivandière. Elle marche avec nous. Je vois qu'on rôde autour d'elle, mais ma foi elle ne se laisse pas ferrer a tout le monde ; elle .vous aime : et aussi toutes les femmes ne sont pas p , quoi qu'on en dise.
Ce n'est pas la peine de faire faire une housse à mon cheval , il ira bien tout nu. Faites-lui faire plutùtunmors, comme celui de ma jument grise, par notre éperonnier, qui va aller vous joindre. Qu'on le naeue par la longe, mon cheval s'entend ; donnez-lui un peu de foin, de l'orge, plutôt que de l'avoine , et du chiendent partout ou vous en trouverez. Adieu.
A M. LEDUC aîné.
De Bologne , le 14 novembre 1805.
Je t'ai écrit trois fois depuis notre départ de la Pouille. Je te marquais de m" adresser tes lettres à Rome, mais je n'ai pu y passer; ainsi je suis sans nouvelles de toi depuis le 10 août, date de ta dernière, par laquelle j'ai wl que ta fille était
LETTRES INÉDITES
iiors d'affaire. J'espère qu'elle court à l'heure qu'il est, et saute mieux que jamais, piùpazzareiia che mai ; j'en fais mon compliment à madame sa mère , et voudrais être là pour vous embrasser tous.
Nous marchons vers Ferrare. Le général Salvat ' a trouvé à Ancône une Vénitienne égarée , dont il s'est emparé, ou c'est elle qui l'a pris et le mène par le nez. Je la vois tous les jours. Elle mange avec nous. Je suis le seul qui puisse lui parler : eux ne savent pas trois mots d'italien. Te dire les conversations d'elle à moi , les spropositi , les sottises qui ne finissent point ou finissent par des risate shudellaie sgangherate. Il n'est pas possible de voir une meilleure pâte de fille, une créature plus gaie , plus folle, plus ce qu'on appelle bonne enfant : son vénitien est ([uelque chose qui vraiment me ravit. Salvat nous gêne un peu. Il n'entend pas un mot, et veut ;[u'on lui explique tout. iNIais les explications sont belles! nous avons mille inventions pour le dérouter, des noms de guerre... Lui, Salvat, est stentarello ; elle a baptisé le secrétaire fa la nanna, cela le peint ; l'aide de camp, elle l'appelle madama coco/a; jamais nom ne fut mieux appliqué ; c'est la femme de charge du général Salvat : il sera maréchal du palais, si Salvat devient empereur. Du reste , vivant portrait de M. Vise au Trou. Tout cela me divertit, et nous passons ensemble des heures sans ennui ; mais j'ai peur de n'en avoir pas longtemps le plaisir, car on dit que notre ménage ne plaît point du tout à Saint-Cyr, et qu'il a trouvé fort mauvais l'équipage de la princesse et les chevaux et la voiture. On est contrarié en ce monde.
Monval me quitte, et m'a conté affaire vive
à la Caldiera^ Les nôtres ont eu du dessous. D'Anthouard et Demanelle sont tués. On aura fait là quelque bêtise qui nous mettrait ici en mauvaise posture. Mais ces gens ne profitent jamais de leurs avantages ; ils sont persuadés que nous devons les battre ; et quand nous avons l'air de nous laisser frotter, c'est une ruse; ils nous déviaient. Au reste , on ne sait rien encore : je ne serai >ien informé que quand nous aurons rejoint le quartier général. Adieu.
L'autre jour, en lisant une pétition de quelqu'un qui protestait de son dévouement à la personne de l^ empereur, nous trouvâmes que cette nouvelle formule ne contient guère plus de vérité que le très-humble serviteur, et que, pour
' Général (rnriillerie » Le 30 octobre.
être exact, il faudrait se dire dévoué à la caisse du payeur. Qu'en penses-tu? qu'en dit madame? tu peux lui lire ceci, mais non le reste de ma lettre, elle me croirait plus vaurien que je ne suis.
[Le général Saint-Cyr était arrivé à Padoue depuis le 15 novembre : ses troupes occupaient les environs ; le 23 , il eut connaissance de l'arrivée à Bassano d'une division autrichienne qui, poussée de Bavière en Tyrol par le corps du maréchal ÎSey, cherchait un refuge à Venise ; le prince de Rohan la commandait, et espérait gagner cette ville sans obstacle en passant derrière l'armée du maréchal Masséna, qui avait déjà passé l'Isonzo; mais le général Saint-Cyr l'attaqua le 24 , à Castelfranco, et l'obligea de se rendre avec tout son monde. Courier fut présent à cette affaire.]
A M. PO YD AVANT,