COMMISSAIRE ORDONNATEUR
De Strale, le 25 novembre 1805.
M0x\ CHEB OBDONNATEUR ,
Aimé va vous conter notre petite drôlerie. Ce qu'il vous pourra dire, c'est qu'il dormit fort ce jour-là. Je ne sais quelle heure il pouvait être lorsqu'il apprit dans son lit qu'on s'était battu. Il se leva en grande bâte , s'habilla , ou , comme disent ces messieurs, se fit habiller, et fut choisi pour vous porter l'heureuse nouvelle de l'affaire où il s'est distingué. Nous verrons cela dans la gazette avec la croix et l'avancement. Voilà ce que c'est d'être frère du valet de chambre du fils d'un châtreur de cochons des environs de Tonneins. Rappelez-vous Sosie.
Je dois , etc.
Nous avons pris des Quinze reliques une division tout entière, des chevaux bons à écorcher, et un prince émigré , qui , je crois , n'est bon à rien. Il a un coup de fusil dans le ventre; on s'occupe très-peu de lui ; on le laisse là , tout blessé qu'il est et Français. Nous n'aimons pas les émigrés ; à Paris on les honore fort. L'Empereur les chérit et révère ; c'est sans doute qu'il n'en peut faire, comme il fait des comtes, des princes.
Vous voyez bien, mes chers amis, qu'après vous on trouve à glaner, mais de la gloire seulement ; nous voudrions quelque autre chose plus substantielle, plus palpable. Cela ne se peut derrière vous ; vous faites partout place nette. Il faut se payer de lauriers, qui heureusement coûtent peu. Pour moi, j'en quitfe ma part; j'ai de la
ÉCRITES DE FRANCE ET D'ITALIE
gloire m ciilOy comme disent les Italiens, ou plus ' poliment in tasca, depuis que j'entendis quelqu'un de notre comiaissanee dire : Je suis couvert de gloire, et les courtisans répéter : Il est couvert ; de gloire.
Adieu, nous ne voulons toujours point être sous vos ordres '. En attendant une décision , nous méditons î^ur la carte. >'ous espérons qu'on pourra bien se casser le nez à Saint-Polten ou ailleurs , et , comme vous pouvez croire , alors nous prendrions un autre ton.
Padoae, le 13 décembre 1805.
Vous êtes de mauvais plaisants , et votre conte | ne vaut rien ; voici , en toute vérité , comme la chose s'est passée :
Dès qu'il eut les talons tournés, je voulus dire un mot à la belle. Il l'enferme , comme tu sais ; mais elle a une double clef. Je fus me poster dans cette niche obscure sur l'escalier, comptant qu'on m'ouvrirait. Elle dit , elle jure ne m'avoir rien promis; et peut-être en effet m'étais -je trompé sur un signe qu'elle me fit : je crus avoir un rendez-vous. Enfin j'attendais là depuis une heure ou plus le fortuné moment. Porte close, rien ne bougeait dedans ni dehors. Je commençais à perdre patience; quelqu'un monte; c'était M. le secrétaire. Sans tousser ni frapper, sans faire aucun signal , il arrive , on lui ouvre , il entre en homme que l'on attendait.
Je le vis de mes yeux , et ne le pouvais croire.
( Prends ce vers , je te le donne ; mets-le avec les tiens).
Loin de m'en fâcher, j'en ai ri de bon cœur : ne voulant point du tout les troubler, je m'en allai rejoindre mon animalaccio h la revue.
Voila tout , et c'est bien assez pour vous divertir quelque temps , Messieurs , a mes dépens.
Mais le lendemain j'eus ma revanche , et c'est ce qu'on ne vous a pas dit. Sous les arcades , le lendemain je la vis m bautta, qui se dérobait dans l'ombre et courait. Je la suivis : elle entra où demeure le colonel Détrées , l'écuyer de madame mère. Pommade forte, tu sais ou tu ne sais pas. Madame mère se plaignait à lui de quelques procédés de son fils : JNom de Dieu ! si j'étais de vous, Madame, je lui relèverais le toupet avec de la pommade forte. Le nom lui en est demeuré.
' Allusion au général Salnt-Cyr, qui désirait que ses troupes conUnuasseat à former un corps séparé.
Elle entra donc chez Pommade forte , et moi aussitôt à mon embuscade , sûr de n'attendre pas inutilement cette fois. Au bout d'un quart d'heure je la vois, tout affannata, toute rouge, monter les degrés quatre à quatre. Sansm'apercevoir, elle ouvrit ; et moi , en deux pas et un saut , me voilà entré avec elle : grand débat , scène de théâtre ; elle veut me chasser, je reste : elle se désolait , je riais :
PiaDse , pregô , ma la vano ognl parola sparse.
Salvat pouvait venir; il venait même; c'était l'heure ; le danger augmentait pour elle à chaque instant. Je lui dis, sans finesse et sans fleur de langage , le prix que je mettais à ma retraite . Dunque fa presto, dit-elle : je fis presto, et je partis. J'en pourrais prendre désormais avec elle tant que j'en voudrais , car elle est à ma discrétion ; ou bien lui faire quelque noirceur, et vous autres, vauriens , vous n'y manqueriez pas. Demanelle,
par exemple Mais vous savez que je ne me
pique pas de vous imiter : je la vois , je lui parle tout coname auparavant ; même ton , mêmes manières ; à table pas un mot qui puisse l'embarrasser ; seule , pas la moindre liberté. Pour sa personne, j'en quitte ma part. Son secret, je le garde comme si elle me l'eût confié. Un pareil procédé la touche , lui semble rare et nouveau. Elle n'avait vu jusqu'ici que des gens de a otre espèce , qui abusent insolemment de tous leurs avantages.
Que parlez- vous d'ennemis ? y a-t-il des ennemis? nous n'en avons nulle nouvelle depuis la dernière affaire.
De nos chevaux de prise le meilleur ne vaut guère; je t'en enverrai dix si tu veux les nourrir. Michel ' en chevauche un qu'il a choisi entre tous , mais long , d'une longueur dont ou ne voit pas la fin. Son dos paraît fait pour une file , ou pour les quatre îils Aymon. Michel y est comme isolé : enfin c'est une bête à porter tout l'étatmajor du génie et le génie de l'état-major.
Quand nous verrons-nous? je ne sais ; j'ai déjà cent choses à te dire , qu'assurément je n'écrirai point. C'est bien dommage , car bien des traits dont je suis témoin tous les jours en vaudraient la peine, et cela vous divertirait. Mais , pourmoi, écrire c'est ma mort , et puis je ne finirais jamais. Tanto tI ho da dire che incomminciar non oso *.
C'est le secrétaire qui a fait faire pour cette belle une fausse clef de sa prison. C'est liii qui la mariée au général Salvat , c'est lui quelle aime
' ^lichd , chef de bataillon du génie.
' Vers de Pétrarrjue.
LETTRES INÉDITES
d'amour; bonne créature au fond, comme toutes les coquines. Adieu, je vous embrasse tous.
[Après la paix qui suivit la victoire d'Austerlitz, Napoléon cbargea le maréchal Masséna de tirer vengeance du roi de Naples, qui avait violé la neutralité promise; le général Saint-Cyr retourna en Fouille, mais Courier ne l'accompagna plus, et obtint d'être attaché au corps d'armée du général Reynier, qui marchait directement sur la capitale.
Il partit donc de Bologne le l*"' janvier 1806, et joignit son général àSpoleto le 15. On ne rencontra d'obstacle nulle part : Capoue capitula le 12 février, et le 14 les Français entrèrent à Naples ; après quelques j ours de repos, le corps de R eynier fut envoyé en Calabre ; une petite affaire d'avant-garde eut lieu à Lago Negro le 6 mars , et le 9 l'armée napolitaine fut entièrement défaite à Campo-Tenese ; le même jour le général coucha à Morano.]
Ol'FIClEP. d'aRTILLEUIE , A NAPLES.
Morano, le Dinars 1806.
Bataille ! mes amis ! bataille ! Je n'ai guère envie de vous la conter. J'aimerais mieux manger que t'écrire; mais le général Reynier, en descendant de cheval, demande son écritoire. On oublie qu'on meurt de faim : les voilà tous à griffonner l'histoire d'aujourd'hui; je fais comme eux en enrageant. Figurez-vous, mes chers amis, qui avez là-bas toutes vos aises, bonne chère, bon gîte et le reste ; figurez-vous un pauvre diable non pas mouillé, mais imbibé, pénétré, percé jusqu'aux os par douze heures de pluie continuelle, une éponge qui ne séchera de huit jours ; à cheval dès le grand matin , à jeun ou peu s'en faut au coucher du soleil : c'est le triste auteur de ces lignes qui vous toucheront, si quelque pitié habite en vos cœurs. Buvez et faites brindisi à sa santé, mes bons amis, le ventre à table et le dos au feu. Voici en peu de mots nos nouvelles.
Les Zapolitains ont voulu comme se battre aujourd'hui ; mais cette fantaisie leur a bientôt passé. Ils s'en vont et nous laissent ici leurs canons, qui ont tué quelques hommes du I<" d'infanterie légère par la faute d'un butor : tu devines qui c'est. Je t'en dirai des traits quand nous nous reverrons. — N'ayant point d'artillerie ( car nos pièces de montagne , c'est une dérision ) , je fais l'aide de camp les jours comme aujourd'hui, afin de faire quelque chose ; rude métier avec de certaines gens. Quand, par exemple, ou porte les
ordres de Reynier au susdit, il faut d'abord entendre Reynier, puis se faire entendre à l'autre, être interprète entre deux hommes dont l'un s'explique peu , l'autre ne conçoit guère ; ce n'est pas trop, je t'assure, de toute ma capacité.
On doit avoir tué douze ou quinze cents Napolitains ; les autres courent , et nous courrons demain après eux, bien malgré moi.
Remacle a une grosse mitraille au travers du corps. Il ne s'en moque pas autant qu'il le disait. A l'entendre, tu sais, il se souciait de mourir
comme do mais point du tout, cela le fâche.
II nomme sa mère et son pays.
On pille fort dans la ville, et l'on massacre un peu. Je pillerais aussi, parbleu, si je savais qu'il y eût quelque part à manger. J'en reviens toujours là, mais sans aucun espoir. L'écriture continue, ils n'en finiront point. Je ne vois que le major Stroltz qui au moins pense encore à faire du feu ; s'il réussit, je te plante là.
Le mouchard s'est distingué comme à son ordinaire : fais-toi conter cela par L... qui fut témoin. Il était en avant, lui mouchard, avec quelques compagnies de voltigeurs. Tout à coup le voilà qui accourt à Dufour : Colonel ! je suis tourné, je suis coupé, j'ai là toute l'armée ennemie. L'autre d'abord lui dit : Quoi ! vous prenez ce moment pour quitter votre poste? On y va, il n'y avait rien.
Je me donne au diable si le général veut cesser d'écrire. Que te marquerai -je encore ? J'ai un cheval enragé que mes canonniers ont pris. Il mord et rue à tout venant : grand dommage , car ce serait un joli poulain calabrois , s'il n'était pas si misanthrope, je veux dire sauvage, ennemi des hommes.
Nous sommes dans une maison pillée; deux cadavres nus à la porte; sur l'escalier , je ne sais quoi ressemblant assez à un mort. Dans la chambre même, avec nous, une femme violée, à ce qu'elle dit , qui crie , mais qui n'en mourra pas ; voilà le cabinet du général Reynier ; le feu à la maison voisine, pas un meuble dans celle-ci; pas un morceau de pain. Que mangerons-nous ? Cette idée me trouble. Ma foi, écrive qui voudra, je vais aider à Stroltz. Adieu.
[A près lecombat de Campo-Tenese, Reynier continua de poursuivre les Napolitains, qui se dispersèrent entièrement et n'opposèrentaucune résistance : de toute leur armée , deux mille hommes seulement parvinrent à passer en Sicile. Cosenza fut occupé le 13 mars; le 29 du même mois, les Français entré-
ECRITES DE FRANCE ET D'ITALIE
rent à Reggio et parurent en vue de Messine ; Courier accompagnait le général Reynier.
Joseph Bonaparte, qui avait le commandement supérieur de toutes les troupes envoyées contre >'aples, quitta cette capitale le 3 avril, pour aller visiter les Calabres et la Fouille; il arriva le^lS à Cosenza, et reçut le 13, à Bagnara, Tordre de prendre le titre de roi des Deux-Siciles : il fut reçu en cette qualité à Reggio, d'oii il partit le 20 pour achever sa tournée en passant par Tarente.]