I. Lettres publiées par Parran, Romantiques, i8S
voir d'une œuvre qui représente un labeur de plusieurs années? Deux cents francs! et encore l'éditeur fait-il attendre le pauvre auteur pour le payement du dernier quart, ainsi que l'atteste ce fragment de lettre à Renduel :
« Je vous écris de mon désert, j'ai vendu mes deux volumes de Madame Putiphar 200 francs à Ollivier et il me refuse le troisième quart (cinquante francs), quand la totalité de la copie est achevée. Ma misère est affreuse; je suis obligé de sortir de ma caverne du Bas-Baizil pour glaner ma nourriture dans la campagne. Débarrassez-moi de cet homme. »
Cette œuvre de marasme et de guignon s'ouvre cependant sur une dédicace des plus tendres : « .4. L. P. Ce livre est à toi et pour toi, mon amie. » Le solitaire du Bas-Baizil a-t-il donc connu le réconfort de l'amour.^ Mais quel ordre impérieux d'Aphrodite a bien pu guider cette amante intrépide vers l'antre du Lycanthrope et lui faire franchir le seuil de cet ermitage de lésine.^ Le nom qui se voile sous ces initiales discrètes a pourtant été révélé. C'est celui de Lucinde Paradol, une reine de tragédie qui eut son heure lumineuse sur la scène du Théâtre- Français, et dont la grâce survit en un portrait lithographique d'Achille Devéria. Hélas! que n'est-il permis à l'historien de suppléer
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par la fiction à l'absence de documens ! Quelle idylle cruelle n'imaginerait-il pas entre le poète exaspéré et sa mie consolatrice? Quel accent funèbre ne voudrait-il supposer, en cet exil de détresse, aux frénésies passionnées de Champavert? Mais il convient de respecter le secret que Pétrus a voulu garder sur cette phase de sa vie amoureuse.
Le roman parut en deux tomes in-8", ornés chacun d'une vignette-frontispice, d'après Louis Boulanger. La malignité du sort continua de s'exercer sur ce livre calamiteux : l'insuccès de la vente allait porter le comble aux acretés du Lycanthrope. Il en avait pourtant ciselé le fronton d'une somptueuse orfèvrerie et sa muse amèrc avait trouvé ses rythmes les plus experts en un prologue lyrique d'une surprenante beauté. Il y prélude aux fluides accords de ce tercet mélancolique :
Une douleur renaît pour une évanouie :
Quand un chagrin s'éteint, c'est qu'un autre est éclos;
La vie est une ronce aux pleurs épanouie.
Puis soudain, en mètres nerveux, rigides, éclatans, il fait jaillir, tel un triptyque d'ivoire serti dans une châsse de porphyre, la joute fantastique qui met aux prises les trois cavaliers rivaux, artisans de son tourment : le Monde, la
Solitude et la Mort. Il s'y exprime cette fois avec une maîtrise qu'il n'avait jamais atteinte, une rareté d'images, une préciosité de termes, une emphase magnifique qui feraient de ce poëme une œuvre maîtresse si une verve redondante ne s'y attardait trop dans la pléthore du développement. C'était dans la symphonie orchestrale de ce temps, que dominent pourtant les arpèges souverains de la harpe d'Hugo, comme un instrument nouveau aux résonnances encore inouïes. Et ne croit-on pas surprendre, dans cette alternance d'évocations brillantes et macabres, dans ce tournoi funèbre de la Beauté et de la Mort, comme une annonce très voisine du lyrisme baudelairien ?
Pourquoi Pétrus Borel, ayant sculpté ce portique splendide, l'a-t-il fait suivre de ce roman saturé de meurtres et de sang, 011 l'histoire est traitée avec l'esprit critique d'un pamphlétaire de la Terreur et la légèreté de touche du Père Duchesne ? On n'admettait déjà plus, à l'époque où parut le livre, ce dix-huitième siècle de Bastilles, de séquestrations, de rapts et de messes noires. Théophile Gautier et ses amis, les poètes de la Bohème galante, s'efforçaient de remettre en honneur les trumeaux et les lambris rococo, les pastorales de Watteau et de Pater, l'irretrouvable grâce féminine de ce temps avec sa
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poudre, ses mouches et ses paniers. Le Pharaon- Louis XV, conçu par Pétrus, était bon, tout au plus, à figurer aux plus médiocres feuilletons populaires. On commençait à voir autrement ce grand ennuyé qui, malgré ses faiblesses, avait su néanmoins garder allure royale et figure de gentilhomme. Et la suave marquise, la délicieuse caillette à la lèvre divine, n'avait-elle pas déjà trouvé grâce auprès des poètes qui se souvenaient qu'elle leur avait été douce? Ne lui font-ils pas déjà — en attendant l'entière réhabilitation — une place aimable dans leurs contes? Ce n'est plus la pourvoyeuse éhontée du tyran perdu de débauches, mais la reine des sourires en cet apogée de la grâce et de l'esprit.
Aussi la véhémence de Pétrus porta-t-elle à faux. Madame Putiphar n'eut même pas le succès de scandale de Champavert : on la dédaigna. Cependant, un réquisitoire terrible éclata, si violent, si démesuré que peut-être eût-il pu réagir contre cette indifférence : c'était Jules Janin, qui, dans le Journal des Débats du 3 juin 1889, consacrait les trois pages de son feuilleton à flétrir et anathématiser Madame Putiphar. Il n'est pas une scène, pas un chapitre qui ait trouvé grâce devant les foudres du verbeux critique. Il passe même sans le moindre émoi
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devant le magique fronton où l'artiste a sculpté ce heurt des trois symboliques cavaliers; et sa redondante faconde enveloppe de la même ironie gouailleuse le prestigieux portail et le temple informe et maladroit.
<( Telle est, conclut-il, cette composition funeste, déplorable, insensée, paradoxe sanglant poussé à l'excès ! En présence d'un livre pareil que voulez-vous que fasse la critique? Quel parti peut-elle prendre? A quels principes attaqués viendra-t-elle en aide de préférence? Peut-elle bien, en tout honneur, laisser passer un pareil livre dont les prémisses sont obscènes, dont les conclusions sont sanglantes? Cercle vicieux : au milieu du cercle, le Roi, entre le Roi et la Courtisane, le bourreau ! Serait-ce là comprendre son devoir, si, en présence d'un pareil abus de l'esprit, la critique se contentait de déplorer tout bas ce qu'elle doit blâmer tout haut? ))
Pétrus ne protesta pas. On raconte qu'ayant demandé un article à Janin, il avait reçu cette réponse : <( Si je parle de votre livre, je le comparerai simplement au marquis de Sade ! » — Comparez! avait répliqué froidement Pétrus. Or, le père Rertin, voyant l'article et redoutant un procès, aurait crié gare à son critique. « Nous n'aurons pas de procès, avait répondu
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Janin, l'auteur le veut ainsi! — Etrange auteur... » pensa Bertin.
Ce n'est pas cette diatribe prolixe qui ajoutera grand lustre à l'œuvre critique de Janin. Mais ce qui moins doit lui être pardonné, c'est cette incompréhension totale de la poésie qui le fait négliger, d'un dédain de philistin, ce poëme liminaire d'une expression si ferme et d'une allure si hautaine.
Il convient d'opposer à cette inane flagellation, une autre critique, mais celle-là d'un poëte, de celui qui devait reconnaître dans Pétrus Borel un de ces maîtres malheureux que harcelle sans trêve un destin inexorable. Baudelaire voit (( la marque dun talent véritablement épique dans plusieurs scènes de Madame Putiphar, notamment dans celles du début, où est peinte l'ivrognerie du père de l'héroïne, puis dans la scène où le cheval rapporte à Déborah le cadavre de son fils, le pauvre Vengeance. )> Mais il s'étonne que l'auteur qui a écrit « le poëme d'une sonorité si éclatante et d'une couleur presque primitive à force d'intensité, ait pu ensuite, avec tant de maladresse, butter dans tant de heurts et de guignons... »
Aujourd'hui encore on trouverait peu à reprendre à ce jugement.
Mais la solitude du Baizil doit mieux inspirer Pétrus pour une autre besogne que nous voulons supposer moins décevante.
Sa connaissance assez parfaite de l'anglais, que ne paraît cependant avoir fortifiée aucun séjour en Albion, lui permettait d'entreprendre, pour son frère Francisque Borel, une traduction de Robinson Crusoë qui peut passer encore pour la meilleure de ce livre célèbre. Point n'est besoin de se demander ce qui a déterminé Pétrus à se charger de ce travail. Sa haine de la vie sociale et son aspiration vers la solitude devaient trouver un attrait puissant dans l'aventure du naufragé légendaire, suppléant, loin de tout contact humain, par son énergie propre, à toutes les ressources de la civilisation, retrouvant enfin, dans cette régénération de la solitude, les vertus premières de l'homme : la sa-
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gesse, la droiture, la fermeté, et même un retour vers le divin et le sentiment religieux. Pétrus apporta à ce labeur la conscience qu'il mettait atout. Sa traduction, qui passe pour très lidèle, atteste un souci littéraire qui la distingue des autres traductions connues. Elle donna lieu d'ailleurs à un incident, oii le caractère agressif de Pétrus devait avoir son rôle. En même temps que le Robinson de Borel, paraissait une autre publication du même ouvrage chez l'éditeur Didier, par les soins de Madame Tastu. Il ne pouvait convenir à l'irritable Pétrus qu'on marchât sur ses brisées. Aussi, dans sa préface, après avoir fait le procès de ses devanciers. Saint Hyacinthe et Van Offen, dont il qualifie la traduction de « délayage blafard et sans onction », il traite d'androgyne la traduction de Madame Tastu ; et il conclut ainsi :
« Saura-t-on gré au traducteur de ce livre de la peine qu'il a prise .^^ Confondra-t-on le" labeur fait par choix et par amour avec de la besogne faite à la course et dans le but d'un salaire ? Gela ne se peut pas, cela serait trop décourageant... »
Ce trait ne resta pas sans riposte. Dans un « avis )),en tête de l'édition Tastu, on lisait :
<( . . . Une basse jalousie a cherché matière à des insinuations qui pussent nuire à notre entre-
prise. Nous n'y répondrons que par le mépris.
«... Le charme des lectures de Robinson était troublé jusqu'ici par les incorrections de style, les niaiseries et les inexactitudes qui fourmillent dans toutes les traductions anciennes et modernes... Enfin est venu un soi-disant poëte, qui a voulu rendre avec l'amphigouri d'une prose poëtico-romantique, les pieuses réllexions, les pensées philosophiques de Robinson, si simples et si naïves. Du reste les premiers comme le dernier ont traduit les aventures qui se passent en mer de manière à faire rire un marin d'eau douce... »
Il semble bien cependant que Pétrus l'ait emporté. Sa traduction a gardé sa précise vigueur et sa robuste originalité ; et lorsqu'en 1878, D. Jouaust voulut éditer un Robinson pour sa Petite Bibliothèque Artistique, il n'hésita pas dans le choix des traductions et préféra avec raison celle de Pétrus Borel.
L'édition de i836 parut en livraisons, dont la première en i835. C'était, avec le Gil Blas de Jean Gigoux, l'un des premiers livres à gravures sur bois dont cette époque nous offre tant de curieux spécimens. Tous les amis de Pétrus furent requis pour l'illustration : Achille et Eugène Devéria, Louis Boulanger, Napoléon Thomas, Gélestin Nanteuil, etc.. Ils n'abou-
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tirent cependant qu'à un médiocre résultat ; les vignettes, enfermées dans un cadre uniforme qui se répète en tête de chaque livraison, donnent à cette imagerie un déplorable aspect de monotonie. Le livre n'en est pas moins, comme toutes les éditions de Pétrus Borel, une rareté bibliophilique très recherchée.
Ce sera le seul avantage que trouvera Pétrus dans cette fraternité d'éditeur. Car à peine convient-il de mentionner, comme associant son nom à la firme <( Francisque Borel et Alexandre Varennes », cette préface qu'il signe seulement des initiales P. B. en tête d'un opuscule paru en i838 : Comme quoi Napoléon na jamais existé.
A la même date (i836) que sa traduction de Robinson, il réédite, sous l'aspect d'une plaquette in-S", un article sur l'Obélisque de Louqsor, qu'il décore ici du titre de pamphlet, et qui avait paru, en i833, dans Paris ou le Livre des Cent et un. C'est une critique assez acerbe du transfert, sur la place de la Concorde, du célèbre monolythe. Il ne convient pas à l'esthétique de Pétrus Borel et à son respect des vestiges sacrés qu'on puisse u violer les hypogées, dérober aux nécropoles de l'Egypte ou de l'Inde leurs papyrus ou leurs ossemens », qu'on puisse sur-
tout, au moyen de pastiches balourds et anachroniques, instituer, dans le décor moderne de nos places, des structures exotiques et des monumens d'un autre âge. — A-t-on pu songer à dresser sur la place Vendôme une colonne Trajane? et ne vient-on pas de commander pour la place de la Bastille une colonne Antonine ? Qu'on laisse donc les Pyramides au ciel bleu de l'Egypte, le Sphinx au désert, aux rives du Nil rObélisque, ce coquet emblème des rayons du soleil. Et, pour finir, ce trait du Lycanthrope : Que signifie <( cette borne plantée en souvenir de Rhamessès III, au milieu delà place encore fumante du sang de Louis XVI ? »
Question d'esthétique périmée sans doute : la présence de l'Obélisque, rompaqt de son mât rosé la perspective vaporeuse des Champs-Elysées, semble bien avoir acquis, par le bénéfice du temps et de l'habitude, une sorte de prescription. Mais l'objection de Pétrus n'a-t-elle pas retrouvé certaine actualité, lorsque récemment fut combattu, avec plus de succès, l'érection, dans le même axe, d'un autre monument ?
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L'insuccès de Madame Putiphar semble avoir imposé quelque trêve aux véhémences atrabilaires du Lycanthrope. Va-t-il donc désormais sacrifier aux exigences bourgeoises, édulcorer sa veine au point de ne concevoir que nouvelles anodines, qu'histoires vertueuses où le farouche conteur se retrouve à peine dans quelque épisode cruel ou quelque hors-d'œuvre fantastique? Avec les frénésies de naguère vont disparaître, à peu près, les vocables insolites et les néologismes audacieux. L'expérience et le malheur, en abattant ses colères, ont-ils abouti à une acceptation résignée de la commune loi ? Espère-t-il enfin, par cette manière assagie, persuader la fortune que ses violences n'ont pu contraindre ?
Il paraît néanmoins résolu à jouer, pour la conquête du succès, son dernier atout. Pendant
quelques années, phase suprême de sa vie littéraire, il multiplie ses tentatives, préparant drames et romans, distribuant aux périodiques des contes, des fantaisies, des vers. Sa hâte d'annoncer ce qui n'est encore que projet anticipe toujours les réalisations. Dès i838, — voyez la couverture du Fortunio, de Gautier, — il révèle : Aimez-vous la cornemuse? deux volumes in-8 qu'il n'éditera pas. On ne connaîtra pas davantage Taharùi, qu'il promet sur la couverture de Madame Putiphar, en même temps que Jeanniquette, l'un et l'autre encore en deux volumes in-8. Mais de Jeanniquette, s'il renonce à faire un roman, il veut au moins condenser le sujet dans une nouvelle, qu'il publie au feuilleton du Messager les 28 et 2^ juillet 1889. .
Si vous avez jamais douté de la pureté d'âme de Champavert, lisez, je vous prie, Jeanniquette. C'est une histoire digne de figurer aux traités de morale en action qu'on propose à l'édification de la jeunesse. Jeanniquette, humble fille de la côte de Gênes, » une églantine plus charmante que la rose cultivée », oppose une chaste résistance aux assauts séducteurs de Lucquain Yivalde, jeune seigneur aussi noble que les Doria et les Spinola. Prières, oraisons passionnées, promesses d'épouser, menaces même sont vaines; Jeanniquette ne croit pas aux unions heureuses
entre princes et bergères; et quand, rebuté par ces rigueurs, l'amoureux s'est marié dans son monde, qu'elle-même s'est sagement unie à un loyal pêcheur, Giacomo Capigli, le combat va recommencer de plus belle. Car la passion du galant s'est réveillée, plus impérieuse que jamais : il a su gagner la confiance du pêcheur, s'insinuer dans son intimité, en trompant les soupçons de Jeanniquette. Or, un jour qu'il la trouve seule chez elle, il lui déclare que rien n'a pu guérir son amour, qu'il est résolu, pour le satisfaire, aux pires extrémités; et, comme il se heurte à une résistance indignée, il brandit un stylet: Jeanniquette n'a qu'à se préparer à mourir... Simplement, après lui avoir crié son opprobre, elle lui demande un répit de quelques instans pour allaiter son jeune enfant. Mais l'horreur de son acte apparaît subitement à Lucquain : « Adieu, Madame, dit-il, vous ne me reverrez jamais... » Il n'a pas cependant renoncé à son dessein, comptant seulement sur une occasion plus propice. Le destin la lui fournit : Capigli a été capturé par un corsaire et quand Jeanniquette a perdu toute espérance de le revoir, que, sans soutien, réduite à une horrible misère, elle voit l'épuisement de sesenfans affamés, elle se dirige vers le palais des Vivalde et déclare à Lucquain qu'elle esta sa merci... Mais,
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dans un soudain réveil de noblesse, le séducteur sent ses yeux se mouiller : ce Ma sœur ! dit-il, en s'înclinant avec respect... » Puis, il veut la présentera sa femme, Fiord'Ombrie, à qui il révèle, avec enthousiasme, la sublime conduite de Jeanniquette. Enfin, pour que soit complète la récompense de la vertu, Pétrus veut que Capigli soit retrouvé chez un marchand d'esclaves de Janina, et que, racheté par Lucquain, il soit rendu à sa loyale épouse, dans une félicité désormais sans mélange.
Une aimable berquinade encore, cette Daphné que le Lycanthrope humanisé donne, en novembre i8/i3, au feuilleton du Messager. Il y (( chante l'amour )> ni plus ni moins que ces fades pastoureaux sur lesquels s'exerçait naguère la verve de Champavert.
Le jeune Délio s'est épris d'une passion très vive pour la fille d'un riche marchand de Gibraltar, jolie enfant de quatorze ans que sa grâce a fait surnommer Daphné. Cette idylle est contrariée par les parens de la fillette, qui la marient, contre son gré, à un anglais balourd du nom de Griffith. Mais voici qu'une épidémie de fièvre jaune éclate à Gibraltar, et les moins résolus de s'enfuir, Griffith le premier, sans plus de souci de sa jeune épouse. Délio, toujours épris, se présente à Daphné qui s'éva-
nouil à sa vue et bientôt manifeste les symptômes de la contagion. Pour la sauver, le jeune homme va forcer la retraite d'un médecin anglais, le docteur Glem, qui, dans sa terreur du fléau, a préposé à la garde de son seuil un janissaire farouche, le marocain Abdoul. Trompant la vigilance de ce cerbère, Délio parvient jusqu'au docteur, qu'il décide à le suivre par l'offre de 5oo guinées et la promesse de pareille somme après la consultation. Escorté de son terrible gardien, le médecin se rend près de Daphné, et, sans grand espoir, prescrit un traitement. Puis, nanti du salaire promis, il repart, toujours suivi d'Abdoul. Mais dans une rue détournée, où tous deux se sont engagés à la nuit tombante, le marocain, dont la féroce cupidité s'est éveillée sous rapj)ât de l'or, poignarde son maître et lui tranche dextrement le col pour couper court à ses inanes protestations. Episode sanglant glissé là, sans doute, en réminiscence des formules d'antan. Mais l'histoire s'achève en allégresse. Le bonheur a plus fait pour le salut de Daphné que les prescriptions du docteur Clem ; enfin le trépas opportun de Griffith vient fort à point supprimer tout obstacle à la réunion des amans.
Voici maintenant un morceau plus substantiel, le Trésor de la Caverne cVArcueil, une nou-
velle qui a presque l'ampleur d'un roman et que publie cette même année i843 la Revue de Paris. Avec un art plus étudié, une recherche plus attentive des procédés et de l'expression, Pétrus nous conte une histoire habilement dosée de fantastique et de réel, une aventure dont les ressorts dramatiques s'enveloppent d'une présentation pleine d'humour et de pittoresque. Nous voici dans une chambre de la Bastille, écoutant le récit d'un prisonnier, — une victime delà tyrannie évidemment, mais qui n'a rien de l'âcreté des héros de Madame Putiphar. Un jeune homme se disant hollandais, Brederode, — tel est le nom de ce captif, — narre la tentative imprudente qu'il expie maintenant sous les verrous. Un soir qu'il traversait la Grève, il s'est vu interpeller par un moine, sorte de Gorenflot astucieux et peu gêné par les disciplines, qui lui propose de l'associer à une étrange expédition : il s'agit d'aller, avec quelques initiés, découvrir, dans la plaine d'Arcueil, un trésor fabuleux et de le soustraire, par habiles enchantemens, à la vigilance de son gardien, qui n'est autre que Satan en personne. Brederode, sceptique, mais curieux, se laisse enrôler dans l'équipe recrutée par le moine et dont l'auxiliaire essentiel est une agréable sorcière nommée Suzanne. Celle-ci, qui détient de son père, un berger
des Landes, les formules d'exorcisme et les secrets de magie, est préposée à la mission de vaincre les résistances du Malin. Mais elle a beau se dévêtir, apparaître daus son coquet jupon garni de Yalenciennes, sembler (( une créature des anciennes races du monde, une courtisane de Babylone ou de Tyr, une prophétesse d'Hermopolis ou de Jephé », elle ne parvient à s'attirer du démon qu'une correction assez verte. A la deuxième tentative cependant, l'Esprit consent à ajourner à date fixe la remise du trésor. Or tout cela n'est que fantasmagorie truquée par le moine pour mystifier ses acolytes en stimulant leur zèle. En manière de transition du merveilleux au réel, le conteur explique qu'une légende, conservée dans le pays, attribue au trésor infernal une origine très humaine. Vers la fin du règne d'Henri IV, Jean Anspach, trésorier de la couronne, enrichi par d'improbes négoces et de nébuleux trafics usuraires, mais tourmenté dans sa vieillesse par l'avarice et la terreur d'être volé, est venu s'isoler dans la plaine d'Arcueil où il a fait creuser pour son trésor une mystérieuse caverne. Simulant la misère pour dérouter mendians et larrons, réduit à l'état de squelette, il se serait confiné là dans une impénétrable solitude, puis, un beau jour, il aurait subitement disparu, avec un
neveu qui partageait sa retraite, sans que ni perquisitions ni descentes de justice pussent découvrir ce qu'ils étaient devenus...
Au jour fixé pour la suprême tentative, l'équipe du moine s'est rendue sur place au grand complet. Déjà la pythonisse commence ses incantations, lorsque, tout à coup, la bande se trouve cernée de mousquets : ce sont les sbires de Voyer d'Argenson, que commande en personne le fameux lieutenant de police : — « Au nom du roi. Messieurs, je vous arrête! »... Et le terrible policier s'adresse à chacun dô^ jssistans, en les désignant par leurs noms véritables : — « Monsieur le prieur Bacheville, dit-il au moine... — - Mademoiselle de la Filandière, ditil à la fausse Suzanne, avec un sourire connaisseur. On fouille la caverne d'où on extrait le diable, — une figure noircie à cornes postiches : c'est François, le domestique du prieur. Puis on explore le parc: alors des clameurs s'élèvent tandis que se répandent des émanations soufrées... On vient de découvrir un trou profond, sorte d'escalier de cave au bas duquel se débat le prieur, comme un hanneton qu'on a mis sur le dos. Cet incident fortuit a révélé la piste mystérieuse. Le souterrain exploré, on rencontre une grille qu'on force ; puis des ténèbres... une cellule où gisent deux cadavres
parfaitement conservés, un vieillard étique, un jeune homme : c'est maître Jean Anspach et son neveu. Enfin apparaissent cinq barils pleins de carolus et déçus d'or, deux bahuts débordans de bijoux, de vases précieux, — le trésor de Cléopâtre ou la cassette de Louis XI. Mais d'Argenson .a ramassé, bien en vue sur le sol, un petit livret revêtu de cuir historié : c'est le carnet où Adolphus a transcrit ses mémoires d'agonie, le tragique secret de cette double mort... On sort de la crypte ; le lieutenant établit garnison autour du souterrain et l'on part (( triomphant comme Jason revenant de Colchide ».
Cependant le charme de la magicienne Suzanne opère tout à fait sur d'Argenson : il se fait narrer par elle l'histoire de Jean Anspach et de son neveu ; puis c'est la lecture des notes du portefeuille : « ■ — Adolphus, neveu de maître Jean Anspach, — tel est le début — à ceux qui pourront pénétrer dans ce repaire, si jamais le ciel le permet... salut, amitié et bonheur, pitié pour moi !... )> Suit le sombre récit: Adolphus est venu habiter chez son oncle, mais l'avare, qui se méfie, lui a assigné une chambre isolée et l'y surveille. Une nuit, réveillé par un bruit, le jeune homme aperçoit Anspach se dirigeant vers sa cachette ; intrigué, il sautedans le
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jardin, pénètre derrière lui dans le souterrain et le voitdevantson veau d'or : — Misérable ! s'écrie Anspach en l'apercevant..., et l'avare, affolé, repousse brusquement la lourde grille, qui se referme... Horreur! la porte en fer ne peut s'ouvrir que de l'extérieur... c'est donc la mort, après la longue, l'affreuse agonie que note placidement le stoïque Adolphus.
D'un dernier trait, avec plus d'ironie que de virulence, Pétrus conclut par cet épilogue drolatique : alors que d'Argenson déjeune galamment avec Suzanne, un ordre du Roi prescrit que le trésor soit versé à la cassette de la couronne et que l'équipe du prieur, — à l'exception de la seule pythonisse — soit conduite à la Bastille. Brederode doit y mourir, après douze ans de captivité. Pétrus se borne à raconter, sans plus acre commentaire, avec enfin la sérénité de l'artiste.
Il nous faut encore compulser les périodiques de l'époque pour en exhumer ce qui appartient à l'ultime production de Pétrus. Jules Claretie en avait dressé un premier état, augmenté plus tard par Asselineau. Nous y avons nous-même ajouté quelques titres, à la suite d'une dernière exploration ; encore nous garderons-nous d'affirmer qu'il ne reste rien à découvrir.
Sa signature s'égare en effet là où l'on s'attend le moins à la rencontrer, — le plus souvent en des publications disparues dont les titres mêmes sont oubliés. Tel est le Commerce, — grand quotidien « politique et littéraire », fondé au début de la Restauration, — oii sa part est marquée, de iS4i à 1845, par deux contes et une série de feuilletons dramatiques. C'est d'abord, en juin i84i, le Capitaine François de
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Civile, sorte de légende-chronique dont le héros, bien marqué de l'empreinte de son créateur, est un rude ligueur qui nous offre un merveilleux exemple de vitalité : terriblement arquebuse, laissé pour mort sous un tas de cadavres, puis reconnu et soigné par son valet, il est ensuite, selon un vieux dicton « trois fois occis, trois fois enterré, et trois fois par la grâce de Dieu ressuscité ».
Voici encore, dans le Commerce de décembre 1845, une autre fantaisie: le Fou du roi de Suède. Mais ce qui le plus mérite attention, c'est la chronique théâtrale hebdomadaire que fait assidûment Pétrus dans le même journal, du i5 avril au 24 juin i844. Étrange vicissitude qui fait de lui, après la retraite obstinée, l'assistant obligé des spectacles et replace le solitaire dans la vague vermeille des prestiges mondains. C'est pour lui d'ailleurs l'occasion de montrer, sous l'aspect nouveau de sa ferme critique, l'originale souplesse de son talent.
Qui songerait encore à chercher sa prose dans le Journal des Chasseurs, petite revue spéciale oîj nous trouvons de lui, dans le numéro de janvier i846, une fantaisie bien à sa place: Quelques mois chez les Amazoulous. C'est un récit de chasse, qui nous est évidemment transmis de seconde main; mais quelle chasse!...
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Pétrus n'a cure de vénerie mesquine ; il lui faut des éléphans, qu'il fait défiler par troupes gigantesques, et dont le massacre, il va de soi, constitue, en fin de journée, le plus copieux tableau. Plus aisée à inventorier est la série qu'il distribue à VArtisfe, de i844 à 1847. Toujours amateur de prouesses excessives, il suppute, dans une fantaisie sur le Vert-Galant, le nombre des aventures de la Reine Margot et des paillardises du Béarnais. Mais loinde réveiller l'humeur bilieuse du pamphlétaire de Madame Putiphar, cette activité amoureuse ne lui est plus que motif de louange et de regret pour la robuste galanterie du bon vieux temps. Le Lycanthrope s'est décidément amadoué. Sa verve cependant n'est pas émoussée : dans une suite de chroniques 011 il traite de la Chaussure chez les Anciens et chez les Modernes, il se livre à d'amusantes variations philologiques. Entre temps, il octroie son tribut à la Muse au moyen de trois sonnets et de deux poëmes sur VAmour et sur VArt.
Signalons encore, dans V Artiste de iS/jô, une fantaisie sur le Général Marceau et Clémence Isaure. Il clôt enfin, en 18A7, sa collaboration à cette revue par une imitation remarquable de Montaigne sous le titre : Du Jugement publique, qui est un ingénieux pastiche de l'auteur des Essais.
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Nous n'aurons garde d'omettre ici deux morceaux de la meilleure veine de Pétrus Borel : c'est dans la prestigieuse édition des Français, de Curmer, deux types, le Croque-Mort et le Gniaffe qui sont entre les plus réussis de cette collection. Le Croque-Mort, illustré d'une figure hors-texte et de quatre vignettes d'Henri Monnier, est bien le plus remarquable spécimen de cette bouffonnerie macabre où excelle Pétrus. Sa verve y éclate à chaque ligne en drôleries sinistres, en à-peu-près et en calembours funèbres jaillis de cette gaîté qui lui est propre, — le burlesque dans la mort.
Intraitable toujours, Pétrus trouve dans cette publication le motif d'un différend avec Curmer : on n'est pas d'accord sur le prix de l'article et l'affaire est portée devant le Comité de la Société des Gens de Lettres, qui donne tort à l'auteur! Curmer, bon plaideur, lui offre une transaction ; mais Pétrus ne compose jamais. Il faut, pour en sortir, l'intervention de Balzac, qui, dans une lettre persuasive, citée par M. Vicaire, représente à Curmer que « le type du Croque-Mort est un des meilleurs des Français, que la raideur de M. Pétrus Borel vient sans doute de la conscience de ses longs labeurs... » Citons encore, comme document de cette querelle, la lettre suivante de Pétrus à Balzac :
i36 PETRUS BOREL
(( Je suis bien fâché, cher Monsieur, de venir vous occuper de moi quand tous vos instans sont déjà si remplis et si précieux. Cependant puisque vous avez été assez bon pour vouloir bien vous intéresser au sort de mon article : Le Croque-Mort, de si triste mémoire, et chercher àréparer l'injustice de M. Curmer à mon égard, j'ose espérer. Monsieur, que vous me pardonnerez cette démarche. C'est samedi prochain la mise en vente. Si vous pouviez me faire connaître avant ce terme le résultat de votre négociation en ma faveur, à la Presse, j'en éprouverais une vive satisfaction, et je me considérerais de plus en plus votre très obligé et très sincère serviteur. Recevez, s'il vous plaît. Monsieur, l'assurance de ma haute et parfaite admiration. »
Pétrus BoREL.
6, quai de Béthune '.
En fin de compte, Balzac fit accepter à Curmer, comme solution transactionnelle, d'insérer dans les Français un second article de Borel, dont le prix devrait être à l'avance bien arrêté. Ce nouvel article, ce fut le Gniaffe que Curmer présenta avec l'appoint de deux beaux dessins de Meissonier, — un jeune peintre auquel Pétrus