‹ Œuvres complètes de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 103 sur 174 · SCÈNE IL SAINT-ALBAN, ANDRÉ · texte numérisé non relu

SCÈNE IL SAINT-ALBAN, ANDRÉ

Saint-Albàn.

JYloKSiECR Aurelly est-il au logis ^ André?

André*

Non^ Monsieur^ pour personne; mais ce n^est pas pour Monsieur que je dis ça : il ùnt que vous entriez, vous. Il va descendre ; Monsieur veut-il que je Faille avertir ?

S aint-Albàn.

Non ; il peut être occupé ; j^attendrai. ( // se promène , et dit à lui-même.) Le devoir me

presse d^agir Famour me retient la ja-

lousie....... Non! jamais mon cœur ne fut plus

tourmenté. S'aimeraient-ils ? La douleur qu'elle ^ laissé voir ce matin était trop vive! André?

André.

Monsieur m'appelle ?

Saint-Alban, à ^arf.

Ce garçon est naïf j fesons-le jaser. — (Haut y en s^asseyant. ) Mon cher André ?

André.

Monsieur est plus bon que je ne mérite. Saint-Alban.

Où est ta jeune maîtresse ?

André.

Ah Monsieur ! On était si gai les autres voyages^ quand vous arriviez ! ce n'est pas par intérêt que je le dis : mais de ce que tous ne logez plus ici ,

ça fait une peine à tout le monde Mameselle

pleure , pleure, pleure ! et notre maître! On

a servi le dîner: M. de Mélac^ son fils, personne ne s'est mis à table ; ni monsieur , ncMi plus ni mameselle non plus.

Saint-Alban, à lui-même.

Ni mademoiselle non plus! pleurer! ne rien prendre ! il y a plus que de Tamitié ; la recon* naissance ne va pas si loin.

André.

Moi , je suis si triste , qu'en vérité , hors mes repas , tout est resté à faire aujourd'hui. Saint-Alban.

Mais, dis-moi, André; est-ce qu'on ne parle pas quelquefois de la marier ?

André.

Ôh ! que ouï , très-souvent bi«i des gens de

A C T E I V. 2gg

Lyon l'ont demandée ; mais bernique , pas pour un diantre , notre maître s'y entête.

Saint-Alban*

Et ces refus paraissent^il» k eontiiarier ? Faf^ fliger ?

Elle? ah! vous la connaissez bien! un mafi ?

elle s'en soucie , comme moi ; pourvu qu'elle

soit obligeante à ravir, qu'elle veille sur toute la maison , qu'elle épargne le bien de son oncle , et qu'elle donne tout son chétif avoir aux pauvres gens , elle est gaie comme pinçon.

SAI^'T-ALBAN, à part.

Quel éloge ! dans une bouche maladroite \ Il m'enflamme. ( // tiré sa boiiPse. ) Tiens , amï , prends ceci > €1 dis-moi encore..^.*

Un louis ! Oh ! mais.... si ce que monsieur voudrait savoir était un mal ! ,

Saint-Alban.

Non ; c'est ton honnêteté que je récompense. Nous raisonnons..*.. Entre tous les gens qui ont des vues sur la demoiselle, j'aurais pensé que le feune Mélac.*w»

André.

Eh bien ! monsieur me croira s'il Youdra ; mais cette idée-là m'est aussi venue plus de cent fois pour eux. Pas yrai que ça ferait un bien gadtîl ménage ?

Sainï-Albàn, af'cc chagrin.

Elle^etlui?

André.

Ali ! c'est qu'elle est si joliment tournée à son humeur! et c'est qu'il l'aime ! il l'aime !

Sàint-Alban, à lui-même.

11 l'aime ! Pourquoi m'en troubler? J'ai du

m'y attendre. Qui ne l'aimerait pas ?

André.

Il n'y a que ceux qui ne l'ont jamais vue. Saint-Alban.

X Et crois-tu que ta jeune maîtresse lui accorde du retour?

André ^ cherchant à comprendre.

Du retour?

Saint-Alban.

Oui.

André^ riant niaisement.

Ahl ah ï ah ! je vois bien à-peu-près ce que

A C T E J V, 5oi

monsieur veut dire. — ^Mais tenez ^ il ne &ut pa$ mentir; en conscience^ tout ce que je sais^ c^est que je sais bien. que je n^en sais rien.

Saint- Albàn, à lui-même.

S^il en était préféré ! dans Fintinaité où vivait leurs parents^ ai^raivon manqué de les unir?

A 'fi B K É0 .M , ' 1

Ils ne sont pas désunis pour ça; Quoiqu'elle lé gronde toujours ^ il ne saurait ê|re^ une heure sans venir &ire le patelin autour d'elle; et quand il jpeut attraper quelque morale, us e^ va cour^ tent !••••••

' ^aint-Alban. . . '•' ' '[

C'est assez y ami. (jé lui-m^e.) Sans doute ils attendaient cette survivance pour conclure..*., et moi je l'apporte ! Je forge l'obsfocle que je

redoute! ah! ma jaloiisie s'en irrite Qu'on est

prêt d'être injuste quand on est amoureux!

André, à part.

Il faut que ces grands génies ayent bien, de l'esprit, de pouvoir penser comme ça tout seuls à quelque chose« J'ai4)eau faire, moi; dès que je veux songer à penser , je m'embrouille, et l'envie de dormir me prend tout de suite.

(^11 sort, en voyant entrer son mattre.)

5oa LES DEUX AMIS,

SAINT-ALBAN, AURELLY.

À tJ KELLY.

Ah ! Monsieur, pardoa; vous m'avez prévenu, j'allais pa^^r chez ??ou«.

' ' SaInt-Albân.

Je viens vqus dire qu'il m'est impossible de différer plus lonè-temps. Celte journée presque entière , accordée à vos instanceSi, n'a mis aucun changement dans nos affaires.

. EUk eu. a mis beaucoup.

Saint-Alban.

À-t-on trouvé les fonds?

A tJ R E L L Y.

J'en fais bon pour Mélac.

.Saint-Aplsajï.

Vous payez les cinq cent mille francs ?

Cent mille écus que j'emprunte , le reste à

moi ; le tout en un mandat sur .mon correspond dant de Paris, payable à votre arrivée.

Saint-Alban, h paru

Le mariage est ceriain > on ne fait pas de tels

sacrifices {Haut.) J'admire votre géaérosfté*.

Je recevrai la sonune que voas ofifrez; mais ••

je ne puis me dispenser de rendre compte .^

Au E L L Y.

Quelle nécessité ?

Saint-Alban^ Ce que vous faites pour Mélac , ne le lave pas de Tabus de conifiance ^om il s'est rendu CQnpable.

Lorsqu'on ne vous fait rien perdre ?

SAlTîT-Ax.BA^•

La même chose .peut arriver «acore , ^\ tous ne serez pas toujours d'hvimeur««...

En ce cas , Monsieur je reprends ma parole : c'est son honneur seul qui me touche ; et , si je ne le sauve pas en acquittant sa dette, il est inutile que je me dépouille gratuitement. ^ Saint -A LB AN.

Vous désapprouvez ma conduite ?

3o4 LES DÎEUX AMIS,

Je n'entends rien à votre politique. Que Mélac soit coupable de mauyaise foi^ ou seulement d'imprudence^ en rejetant mes conditions ^ tous pi$quez#....«

Saint-Albàn.

jTé ne les rejeté pas ; mais il fsiut m^es^pliquer.

J'écoute.

Siii nt-Alban.

Vous voulez sa grâce entière?

Sans restriction.

Saint-Albàk.

' J%2ti ,. pour vous obliger , jusqu'au dernier terme de mon pouvoir.

Quelle étendue y donnez-vous?

Celle que vous y donneriez vous-iùêmte. Vous n'exigez pas que je $ïiuve sa réputation aux dépens de mon honneur ?

Il y aurait encore plus d'absurdité que d'injustice à le proposer.

Saiïit-Albàn.

Les intérêts de la compagnie à couvert psir -vos offres , on peut faire grâce à votre homme • de Topprobre qu'il a mérité ; çi^is je deviendrais coupable ^ si je lui confiais plus long-temps une ï'ecette. • •

Vous lui ôtez sa place !

Saint-Alban.

La lui laisseriez-vous ?

Ah I Monsieur , je vous prie. . . .

Saint-Alban.

Faites un pas de plus.

Comment?

Vous avez de Thonneur : osez me le conseiller* (^Aurelly baisse la tête sans répondre. ) J'espère que vous distinguerez ce qiie je puis accorder, et

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3o6 LES DEUX AMIS,

ce que le devoir m'interdit; j'aixepte Targent^ je me tairai : mais j'ea^ige qu'il se défasse , à riostant^ de son emploi, sous le prétexte ^u'ij voudra.

J^avoue qu'il n'est pas di^e de le garder ; mais •on fils ? cette survivance ? tant de démarches pour l'obtenir ? . . . .

Saint-Alban.

5on fils ! qui nous en répondrait ?

Moi.

Saint-Al^aiît*

C'est beaucoup faire pour eux..

J'ai vingt moyens de m'as^urer de lui.

Saint-Alban r^i^ant.

J'avoue que. . . . je. • . . je n'ai point d'objection personnelle contre le jeune homioe^: et, dans le dessein où je suis de vous demauder une grâce pour moi-même. ....

Je pourrais vous obliger ?

Saint-Albàw.

Sur un pqiat de 1^ plus l)iaut|e impprjt^ce.

AujifiLLr "virement.

Tenez-mof pour déshonoré^ si je vous refuse.

Saiht-Alban.

Puisque vous m'«icouragez , je rais parler. Vous connaissez ma fortune , mes moeurs ; vous avez une nièce adorable ; elle m'a charmé ; je Taime , et je vQuf demande sa main ^ conmie la plws prjéciiew^p fayeur. ...

AuRELLT stupéfait.

Vous me demandez. ... ma Pauline.

Saih t-Alban.

Auriez-vous pris des engagements ?

A u B E L L Y embarrassé.

En vérité , ce n'est pas cela ; mais si vous la connaissiez mieux. ...

Je Tai plus étudiée que vous ne pensez.

Cette enfant n'a pas de fortune.

Sain t- Alb an.

Sur un mérite comme le sien , c'est une différence imperceptible.

ao.

3o8 LES DEUX AMIS,

AtJRELLT, à part.

Comment sortir de ce nourel embarras !

Saint-Alban.

Vous m'avez flatté que je ne serais point rejeté.

Monsieur ! . . • . vous n'êtes pas fait pour Fétre....

Saint-Albàn.

Et cependant. • • •

AuRELLT embarrassé.

Soyez certain qu'eUe est trop honorée de votre recherche ; et que l'obstacle ne viendra pas de ma part. Mais. . • •

Saint-Alban.

Vous me la refusez ?

Croyez que. . . . Avant de vous répondre , il faut que je prévienne ma nièce.

Saint-Alban.

Souvenez-vous , Monsieur , que vous n'avez point d'engagement.

Er l'affaire de Mélac ?

Sa I NT- A I,B AN.

Ce soir y nous en terminerons deux à la fois.

. AURELLY, seul.

LhSOTt mécontent. Qu'est-ce que ce monde , et comme on est ballotté ! ... Le père et le fils sont •perdus , s'il se croit refusé. ... Et comment oser l'accepter?. . . . L'argent! l'argent les sauvera-t-il encore ? N'importe, ôtons-lui ce prétexte de leur nuire. ... et. demandez- moi pourquoi tout ce désordre ? Parce qu'un misérable homme , qu'il ne faudrait jamais regarder , si l'on fesait son devoir , oublie le sien, et pour un vil intérêt. . . .

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