SCÈNE VI
MÉLAC père, DABINS , AURELLY.
AuRELLT apercevant .M. de Mélac.
ix H ! voici r^tutre. Il vaut mieui s'en aUet ^e de se mettre ea colère.
S C Ê N E V 1 L DABINS, MÉLAC père.
M ÉLAÇ père le regardant aller.
\J RESPECTABLE ami ! ( a Dabins. ) Qu'avez-vous à m'amioncer de si pressé , monsiem* Dabins ?
Dabins.
Monsieur. C^est arec douleur c|ue je le dis : il n'est plus temps de se taire , il faut tout déclarer.
Mélac père, èchaujjé.
Qu'est-ce à dire ? tout déclarer !
A C T E I V- 3ii
D A B I JN s. .
L^afFaire est sur le point d^éclater : les apparences vous accusent*
M É L À c père.
Le$ apparences ne peuvent inquiéter que celui qui s'est jugé coupable.
Qu'opposerez-vous aux faux jugements ?à Tinjuré ? aux clameurs ?
M É L A c père.
Rien : le silence , et la fermeté que donnfe Teslime de soi-même.
Les biens de votre ami sont suffisants. ••• on prendra des mesures. • . .
M É L A c père , , impatient.
'El y si je dis un mot^ il manque demain matin.
Dabins^ du même ton.
Et , si vous ne le dites pas , vous êtes perdu ce soir même.... l^on, je ne puis souffrir....
M É L A c père, violemment.
Monsieur Dabins > souvenez-vous que votre
3iû LES DEUX AMIS,
père mourant ne vous a pas vainement recommandé à ma bienfaisance : souvenez-vous que je TOUS ai élevé ; ,que je vous ai placé chez Aurelly; que mon estime seule vous a valu sa confiance : voulez-vous la perdf e , cette e$time ? et le prenaiêr devoir de Thonnête homme n'est-il pas de jgarder le secret confié ?
Eh 9 Monsieur ! quand la discrétion £ait plus de maux qu'elle ne peut en prévenir,,..
M É L A c père.
A qui de nous deux appartient le jugement de mes intérêts ? m- Mais, je m'échauffe, et deux mots vous fermeront la bouche. De quoi s'agit-il en ce commun effroi? De peser les risques dé chacun , et d'écarter Ip plus pressant ?
Oui, monsieur,
M É L A c père.
Si je tne préfère à mon ami^ quel sera son sort? La confiance publique dont un négociant est honoré ne souffre pas deux atteiry;es. Quoi qu'on puisse alléguer , après un défaut de paicr ment, le coup fatal au crédit est porté ; c'est un mal Sans remède; et, pour Aurelly, c'est la jnor|:.
Il y a tout lieu de le craindre.
M É L A c père.
Si je me tais ; un soupçon tient, il est vrai , mon honneur en souffrance ; mais, à Vareu d'un service que les grands biens d'Aurelly rendent tout naturel, avec quelque rigueur qu'on me juge , il est même douteux qu'on m'en fasse un reproche. Ayant donc à choisir entre sa perte inévitable et le danger incertain qui me menace , ^croyez-vous que j'aye pris conseil d'une aveugle amitié, qui pût déshonorer mon jugement? Non monsieur, j'ai prononcé , comme un tiers l'aurait fait, en préférant , non ce qui me convient, mais ce qui convient aux circonstances ; non ce que je puis, mais ce que je dois. Vous m'avez entendu?
Monsieur, je me tairai; mais, pour l'exemple des hommes, il faudrait bien que de pareils traita ••».
M É L À c père.
Laissons la maxime et l'éloge aux oisifs; fesons notre devoir, le plaisir de l'avoir rempli est le seul prix vraiment digne de l'action. — Que fait mon fils? j'en suis inquiet. L'avez-vous vu?
3i4 LES DEUX AMIS,
Ah î c'est pour lui surtout que je vous presse ; il a répandu devant moi des larmes si amères, et m'a quitté avec Une impatience , un sentiment si douloureux !... Mais quel danger de vous confier à lui? Encouragé par votre exemple, il sfe calmerait , il voua toùsolerait.
M É L A c père.
Me consoler ! Mon ami , Texpérience de toute ma vie m'a montré que le courage de renfermer ses peines augmente la force de les repousser ; je me sens déjà plus faible avec vous que dans la solitude. Eh! quel secours tirerais-je de mon fils ? Je crains moins sa douleur que son enthousiasme; et, si je suis à peine maître de mon secret, comment contiendrais-je cette âme neuve et passionnée?....
MÉLAC père; DABINS; MÉLAC fils , plongé dans une noire rêverie.
Mélac père.
E voici ; vous l'avez bien dépeint.
( Ils se retirent au fond du salon. )
Eh parlez-lui. Monsieur.
M É L A c père.
Sauvons-nous d^un attendrissement inutile.
MÉLAC ii\s,seul.
( // marche lentement ^ (Tun air absorbé , et s^ échauffe par degrés en parlant. )
Ah! cet odieux Saint- Alban! je Fai cherché partout sans le rencontrer.... Le déshonneur de nion père est-il déjà public? On s'éloigne.... ; on
me fuit Je perds en un instant la fortune ,
l'honneur, toutes mes espérances.... et Pauline.... Pauline !... Elle m'évite à présent.... La générosité est un accès... la chaleur d^un moment... mais la réflexion a bientôt détruit ce premier prestige de la sensibilité.
Coogle
5i6 LES DEUX AMIS,
PAULINE, M:ÉLAC fils.
( PauUne a entendu les dernières phrases de son amant; elle voit sa douleur ^ et s' approche at^ec une vi^e émotion. )
JVlÉLAC fils l^ aperçoit y et continue.
v^u^UNE stérile compassion ne vous ramène pas, Mademoiselle. Je sais que je vous ai perdue; je connais toute Thorreur de mon sort. Laissez-moi seul à ma douleur.
Pauline.
. auell....
M É L A c fils.
Vos consolations ne pourraient que l'irriter.
Pauline.
Comme le malheur vous rend injuste et dur! La crainte qu'on ne pense mal de vous, vous donne mauvaise opinion du cœur de tout le monde. Votre ardente vivacité vous a déjà fait manquer à mon oncle«..«
M É L A c fils , auec feu*
Il insultait mon père. Arec quelle cruauté il lui développait tout ce que notre situation a d'odieux ! S'il n'eût pas été votre oncle.....
Pauline.
Ingrat ! à l'instant où vous allez tout lui devoir; pendant que son attachement lui fait payer toute la sonmie à Saint- Alban.
M É L A c fils , avec joie.
Que dites-vous ? Il nous sauve l'honneur?
Pauline.
Il va plus loin*... son cœur, qui vous chérit
Mélac fils, "vwement.
Achevez , Pauline , achevez ; ne craignez, pas de mettre le comble à ma joie. Il me donne sa nièce?
Pauline timidement.
Ah! Mélac... ne parlez plus de sa malheureuse nièce.
Mélac fils.
Comment ?
Pauline.
Sa fille....
3i8 LES DEUX AMIS,
M É L A C fils.
Sa fille î
Pauline.
Sa fille, fruit dune union ignorée^ qui you3 connaît, qui vous aime, offre à votre père cent mille éciis qu^elle tient des dons et des épargnes du sien....
M É L A c fils , avec indignation.
Au prix de m'épouser !.... Nous n'étions pas assez avilis ; il nous manquait cet opprobre. Pauline pleurant.
J'ai bien prévu que votre âme orgueilleuse rejèterait un pareil bieufait.
Mélac fils, furieuac.
Il me fait horreur; le service, et celui qui Foffre , et celle qui le rend, je les détesté tous.... C'était donc pour cela qu^l éloignait toute idée de notre union? Il me gardait cette honte; il mç méprisait , même avant que le malheur m^eût réduit à souffrir tous les outi-ages. Mais , je le jure à vos pieds, PaijJine; fut-elle cent fois plus généreuse , la fille sans nom,' sans état, et dé^a^ vouée de ses parents , ne m'?ppartiendra jamais. Pauline.
Vous la connaissez mal ; elle n'a eu en vue que votre père. .
A C T E IV. 3i9
M É L A C fils.
Mon père! Faiit-il donc nous sauver d^uie infamie par une autre ?.•• Vous pleurez , ma chère Pauline! craignez-vous que la nécessité ne me fasse enfin contracter un indigne engagement?
Pauline outrée.
Non, je ne suis plus même assez heureuse pour le craindre ; vous avez prononcé votre arrêt et le mien. Cette infortunée que vous insultez avec tant d^inhumanité.... /
M É L A c fils, effrayé.
Cette infortunée ?
Pauline.
Elle est devant vos yeux.
M É L A c fils* Vous ?
Pauline tombant sur un siège.
J'avais le cœur percé de cette nouvelle, et vous avez achevé de le déchirer.
Mélac fils, à ses pieds* O douleur!.... Pauline! ne me tendiez-vous ce piège qiie pour me rendre aussi coupable?
Pauline.
Laissez-mo^. -
520 LESDEUXAMIS,
M É L A C fils.
Pourquoi ne pas m'apprendre ?...•
Pauline.
L'avez -vous pennîs? Votre emportement a Élit sortir de votre bouche Tafifreuse vérité ; Monsieur^ il n'est plus temps de désavouer vos sentiments.
Mélac fils se relèi^e funewjc.
Osez-vous bien vous prévaloir d'une erreur, qui fiit votre ouvrage ? Osez-vous m'opposer le désordre d'un désespoir que vous avez causé vous-même? Je voyais les puissants ressorts qu'on fesait agir contre nous; je disais : je la perds. Je m'armais, à vos yeux , de toute la force dont je prévoyais avoir besoin. Suis-je donc un dénaturé, un monstre? Et quel est l'homme assez barbare pour imputer à d'innocentes créatures un mal qu'elles ne purent empêcher?
Pauline pleurant.
Non, non.
Mélac fils, plus vite.
La faute de leurs parents leur ôte-elle une qualité? une seide vertu? Au contraire, Pauline, et vous en êtes la preuve ; il semble que la nature