SCÈNE VI
Madame MURER accourant, LE BARON,
\J tj E L vacarme ! quels cris ! A qui en avez-vous donc» Monsieur?
Le Baron relevait sa fiUe j il ia jeté sur Bon fauteuil et reprend toute sa colère.
Ma sœur, ma sœur^ laisée^nnoi. Je yous ai <:onfié rédi}cation de ma fille : félicifiez - vous : Tinsolente Miss mariée à Tinsçu de :ses parents.
Madame Murer froidement.
Point du tout : je le sais.
Le Baron en colère.
Comment , vous le savez ?
Madame Murer froidement.
Oui f je le sais.
L B Baron.
Et qui suis-je doue y moi ?
Madame Mvkek froidement.
Vous êtes un homme très-violent, et le plus déraisonnable Gentilhomme d'Angleterre.
Le Baron^ étouffant de fureur.
Eh mais.... Eh mais , vous me feriez mourir avec votre sang froid et vos injures ! On m'ose déclarer....
Madame Murer fièrement.
Voilà son tort. Je le lui avais défendu : c'est par là seulement qu'elle mérite tout Teffroi que vous lui causez.
Eugénie pleurant.
Ma tante , vous l'irritez encore. Suis-je asseB malheureuse !
Madame Mureiçl froidement.
Laissez-moi parler , Milady.
Le Baron.
Milady ?
IVbukme Murer.
Oui, Milady ; et c'est moi qui Fai mariée de mon autarité privée au Lord Comte de Clarendon»
Le Baron, outré.
A ce Milord?
Madame Murer.
A lui-même.
Le Baron.
Je devais bien me douter que votre misérable vanité....
Madame Murer s^échauffant.
Quelles objections avez-vous à faire ?
Le Baron.
Contre lui ? mille. Et une seule les renferme toutes : c^est un libertin déclaré.
Madame Murer.
Vous en avez fait tantôt un éloge si magnifique.
.Le Baron.
11 est bien question de cela ! Je louais son esprit , sa figure , un certain éclat , des avantages qui le distinguent ; mais qui me l'auraient fait redouter plus qu'un autre, dès qu'il en abuse au mépris de ses mœurs et de sa réputation. Théâtre. I. ,9
i3o EUGÉNIE,
Madame M u a b b«
Vous «068 toujours outré. Eh bieu^ il s'est autrefois permis des libertés qu'il est le premier à condamaer aujourd'hui : car c'est un Èomme jÀeia d'honneur.
Le Baron.
Avec les hommes, et scélérat arec les femmes: voilà le mot. Mais votre sexe a toujours eu dans le cœur un sentiment secret de préférence pour / les gens de ce caractère.
£ u G li N I E toute en larmes.
Ah mon père ! si vous le connaissiez mieu^c^ vous regretteriez...*
Le B a. r o n^
C'est toi qui pleureras de l'avoir méconnu
Une feiome juger son séducteur !
Madame Murer.
Mais moi?....
Le Baron furieux.
Vous ?.... vous êtes mille fois...., Madame Murer, Point de mots, des choses.
L E B.A R o N avec feiu C'est un hoiQme incapable de rémoi'<l5 sur un
genre de faute , dont la muhiplicité seule £iit ses délices ; fomentant de gatté de cœur dans la famille d'autrui des désordres qui feraient son désespoir dans la sienne ; plein de mépris pour toutes les femmes , parmi iesquelles il cherche ses yictimes , ou choisit les complices de ses dérèglements.
Madame Murer.
Mais vous conviendrez que sa femme est au moins exceptée de ce mépris général ; et plus vous reconnaissez de mérite à votre fille , plus elle est propre à le ramener.
Je vous remercie pour elle, ma sœur. Ainsi donc le bonheur que vous hcri avez ménagé, est d'être attachée au sort d'un homme sans mœurs ; de partager les affections bannates de son mari avec vingt femmes méprisables. La voilà destinée, en attendant une réforroation incertaine, à répandre des laimes, dont il aura peut-être la bassesse de faire un triomphe à ses yeux ; la fille la plus modeste est devenue Tesclave d'un libertin , dont le cœur corrompu regarde comme un ridicule la tendresse et la fidélité qu'il exige de. sa femme. Je te croyais plus délicate, Eugénie.
Eugénie ) du ton du ressentiment que le respect réprime.
En vérité , Monsieur , je me flatte que jamais le modèle d'un portrait aussi vil n'aurait été dangereux pour moi. *
Madame. Murer, apec impatience.
Mais c'est que le Comte n'est point du tout l'homme que vous dépeignez. Peut-être a-t-il, dans le feu de la première jeunesse, un peu trop négligé de faire parler avantageusement de ses mœurs; mais....
Le Baron.
Et quel garant a pu vous donner pour l'avenir celui qui jusqu'à présent à méprisé la censure publique sur le point le plus important"? Madame Murer.
Quel garant! Tout ce qui inspire la confiance > cimente l'estime et augmente la bonne opinion ; la franchise de son caractère qui le rend supérieur au déguisement , même dans ce qui lui est contraire ; la noblesse de ses procédés avec ses inférieurs ; sa générosité pout ses domestiques, et la bonté de son cœur qui le porte à soulager tous les malheureux.
Eugénie, apec amour.
Ce n'est pas un ennemi de la v«Ttu, je vous assure, mon père.
Le Baron.
Voilà comme on érige tout en vertus dans ceux qu'on veut défendre. Il est humain^ il est grande généreux , obligeant : tout cela n'est-il pas bien méritoire? Amenez-moi quelqu'un poiu* qui ces choses-là ne soient pas un plaisir? Et qu'en voulezvous conclure ?
Madame Murer.
Qu'un homme aussi noble ^ aussi bien&isant pour tout le monde, ne peut pas devenir in- ^ juste et cruel uniquement pour l'objet de son amour.
Le Baron adouci.
Je le voudrais , mais....
E U Gr É N I E.
Ne lui faites pas , je vous prie , le tort d'en douter.
Le Baron plus doucement.
Mon enfant, Tâme d'un libertin est inexpli- , cable } mais tu te flaites en vain d'un changement de conduite. Les plaisanteries du Capitaine sur sa dernière aventure n'avaient pas rapport à des temps antérieurs à son mariage avec toi.
Madame Mu r e r.
C'est où je vous attendais. Tout cet amer ba-
i34 EUGÉNIE,
dinage a porté sur votre fille, dont Funion mystérieuse a donné jour a mille fausses conjectures ; mais quand vous saurez qu'il l'adore...*
Le Baron haussant les épaules.
Il Tadore ! c'est encore un de leurs termes , adorer. Toujours au-delk du vrai. Les honnêtes gens aiment leurs femmes ;, ceux qui les trompent les adorent: mais les femmes veulent être adorées.
Madame M u R b r.
Vous penserez différemment , lorsque vous apprendrez qu^un gage de la plus parfaite union«..
Le Baron.
Comment ?
Madame Murer , du ton de quelqu'un qui croit en dire assez :
Lorsqu'avant peu....
Le Baron à sa fille.
Bon ! Est-ce qu'elle dit vrai ?
'EàJJoim in: fléchissant le genou.
Ah, mon père ! comblez p^ votre bénédiction le bonheur de votre fille.
Le Baron la relevant avec tendresse.
Réellement? Eh bien.... eh bien.... eh bien , mon enfaint , puisque c'est ainsi , j'approuve
tout. (A part. ) Aussi bien est-ce un mal sans
remède.
Eugénie.
De quel poids mon cœur est soulagé î
Madame Murer avec joie.
Milady, embrassez votre père
Le Baron baisant Eugénie.
Laisse-là Milady : sois toujours mon Eugénie.
Eugénie.
(^Açecfeu.) Toute la vie^ mon père. {Par exclamation. ) Ah Milord , quel jour heureux pour nous I
Le Baron^ du ton d^un ïiomme que cemot de Milord ramène à â^autres idées.
Mais dites-moi donc itn peu , vous autres : puisqu'elle est la femme de ce Bfilotd, que diable veulent-ils dire avec cet autre mariage? Car aussi on n'y comprend rien.
Madame Murer.
Il vous Ta dit tantôt. Discours de valets , bmîts
populaires.
Eugénie.
J'en ai été troublée malgré moi..
Le B a r o iff.
C'est que cela n'est pas net, au moins.
i36 E IJ G É N I F ,
Madame Murer.
Drink est son homme de confiance : il n^ a qu'à rinterroger Tous-même. {Elle sonne.}
(Cette Scène marche rapidement.)
LE BARON, Madame MURER, DRINR, EUGÉNIE.
Le B a r o n*
V otTS avez raison; je saurai bientôt*... ( Saisissant Drink au colleta ) Viens ici fripon : dis-moi tout ce que tu sais du mariage.
Drink regarde autour de lui d'un air emBarrassé.
Du mariage ! Est-ce qu'on aurait appris........
Oh maudit Intendant !....
Le Baron vivement.
Cet Intendant? Parleras-tu?.... Faut-il?....
Drink effrayé.
Non, non, Monsieur Il .n'est pas besoin
que vous vous fâchiez pour cela. C'est le mariage que vous demandez ?
Le Baron.
Oui.
(A part.) Il flhit mentir ici. {Haut.) Il est véritable^ le mariage.
Le Baron.
Véritable? Eh bien, ma sœur?
Madame Murer.
Il vous ment.
Je ne mens pas , Monsieur»
Le Baron, avec violence.
Tu ne mens pas , misérable ? ^
D R I N K à part.
Allons, tout est découvert; quelqu'autre lettre sera venue.
Le Baron.
Raconte-moi le fait : je veux Tentendre mot à mot de ta bouche.
Monsieur puisque vous le savez aussi bien
que moi....
Qigitized by
i5S EUGÉNIE,
Le Baron.
Traître!
Madame Murer retenant le Baron.
Mon frère !
Qull laisse son verbiage , et qu'il avoue.
Drink cherchant et tirant une lettre de sa poche.
Puisqu'il n'y a plus moyen de dissimuler
Voici une lettre de M. Williams , Tintendant de Milord.
Lé Baron lui arrachant la lettre.
Pour qui?
Elle est adressée à Madame.
' Madame M r r k r.
A moi? D'où me vient cette prcfcreuce? Et quel rapport cet Intendant....
D it I K i surpris.
Coâimént , quel ï-apport ? C^est le même qui a fait le mariage....
Madame Murer prenant là lettre au Baron.
ï)*lK>nnetir, si j'y entends quelque chose. Elle est décachetée.
Le Baron.
Mais apprends^moi comment il peut penser à se marier , étant Tépoux de ma fille ? Drimk tout-à-fait troublé.
Quoi , Monsieur ! C'est du nouveau mariage que vous parlez ?
Et du quel donc ?
Madame Murer a lu.' Ah le scélérat ! {Elle porte les mains à son n)îsage qu^elle couvre de la lettre chiffonnée. )
Le Baron.
Qu'est-ce que c'est?
Me voilà perdu , je n'ai plus qu'à quitter l'Angleterre, (//^or^.)