‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 11 sur 41 · PIERRE - AUGUSTIN CARON - BEAUMARCHAIS , A LA CONVENTION NATIONALE · texte numérisé non relu

PIERRE - AUGUSTIN CARON - BEAUMARCHAIS , A LA CONVENTION NATIONALE

Londres, ce 16 décembre 1792 , l'an premier de la République.

ITOYEN PRESIDENT,

Quand le législateur Chabot, clans l'Assemblée nationale, et devant beaucoup de ses membres, qui , depuis , ont passé dans cette Convention , me dénonça comme ay?nt dans mes cay es soixante mille fusils cachés , dont la municipalité ' , dit-il, avait parfaitement connaissance , il commit un. •délit public , qui serait devenu d'une terrible conséquence, si l'Assemblée, sur la foi de ce membre, et sans preuve, se fut bâtée de me décréter d'accusation, comme vous l'avez fait, sur la foi du législateur Lecointre , et sans que l'on m'ait entendu.

Les conséquences ; dis-je, en eussent été ter-

lia PÉTITION

ril les , car j'étais alors à Paris ; et soixante mille fusils supposés dans mes caves, me lésaient plus que soupçonner de trahison contre la Fiance. Le peuple, épouvanté par tous les genres de terreurs, m'aurait massacré sans pitié ; car il n'eût pas douté qu'on ne vous cùi fourni les preuves de cette déclaration atroce, puisque vous aviez prononcé, sur-le-champ, contre moi, le décret d'accusation : heureusement vous ne lavez pas fait alors.

Qui me sauva de cet affreux péril, qu'un mensonge avait enfanté? Un autre mensonge innocent, à l'instant proféré par un membre de l'Assemblée , aussi mal instruit que le législateur Chabot. Je sais ce que c'est, vous dit-il : c'est un traité conclu avec le ministère; il y a trois mois que ces fusil» nous sont livrés.

Le fait de cette livraison était tout aussi faux que l'autre; et je me dis en l'apprenant : « Grand » Dieu! si toutes nos affaires sont traitées avec » ce désordre, avec cette légèreté, où es- tu » donc, 6 pauvre France? La vie du plus pur » citoyen lui peut être arrachée par la fureur, la » malveillance , ou seulement la précipitation. » Mais si la vie d'un homme , et le malheur » d'une famille, se perdent dans l'immensité des i) maux qui nous accablent, quel pays libre , eu » même assujetti, peut rester la demeure d'un » être raisonna] ;!c, quand des crimes pai cils s'y

» commettent impunément? » — Voilà ce que m je dis alors : pourtant je restais dans Paris.

Sauvé d'un aussi grand danger, je n'aurais pas même relevé la faute du législateur, si plusieurs menteurs littéraires (ce n'est poiut littéraires, c'est journaliers que je veux dire) n'eussent pas à l'instant, comme ils font aujourd'hui, dénaturé le fait , en envenimant bien la délation du législateur Chabot, et taisant au peuple abusé le correctif qu'un autre y avait mis, quoiqu'il se fut trompé lui-même.

Déjà l'on avait placardé sur tous les murs de mon jardin, que non seulement j'avais les soixante mille fusils cachés, mais que c était moi seul qui fesais forger les poignards avec lesquels on devait assassiner le peuple. Sauvez-vous, disaient mes amis , 'vous y périrez à la fin. Moi qui ne me sauve jamais tant qu'il me reste une défense , je lis afficher dans Paris ma réponse au législateur Chabot, beaucoup moins grave, en apparence, que le fait ne le comportait : mais je parlais au peuple ; et l'on avait fait parmi nous un tel abus du style injuriel, qu'il en avait perdu sa force. Je crus donc que la vérité, que la raison, assaisonnée d'un peu de douce moquerie, était ce qui convenait le mieux pour bien classer mon dénonciateur. Le peuple lut, et rit, et fut désabusé; et moi je fus sauvé encore cette fois-là.

Époqurs. V. S-

n4 PÉTITION

Mais ceux qui avaieut mis le législateur Chabot eu œuvre, ne rirent point démon dilemme; ils me gardèrent toutes les horreurs dont ils se rassasient encore ; et celle-ci n'est pas une des moins piquantes pour eux.

Posons maintenant la question.

Ai-je été traître à ma patrie? ai-je cherché à

la piller comme les gens qui la fournissent ou

la font fournir? c'est tout un. C'est ce que je m'apprête à bien é clair cir devant vous , ô citoyens législateurs. Car je ne vous fais pas l'injure de supposer qu'après m'avoir décrété sans m'entendre; c'est-à-dire, qu'après avoir mis ma personne en danger, ma famille dans les pleurs, mon crédit en déroute, et mis mes biens en saisie, sur quatre phrases indigestes d'un dénonciateur trompé 9 vous repousserez mes défenses , dont celte pétition est la première pièce. Elles sont les défenses d'un très -bon citoyen , qui ne le prouverait pas moins à la face de l'univers, quand vous ne V écouteriez pas : ce que je ne présume point; caria justice est d'intérêt commun. Et, croyez-moi, législateurs : dans l'état où sont nos affaires, il n'en est pas un parmi vous, dont la tête , aujourd'hui garantie , ne puisse mi jour courir l'horrible chance que la scélératesse a posée sur la mienne. Jugez moi sans faveur, c'est tout ce que je vous demande.

Le citoyen Lecointre 9 excellent patriote, et point méchant homme, dit-on, mais sans cLule un peu trop facile à échauffer sur les objets qui blessent l'intérêt du peuple ; trompé lui-même étrangement, vient de tromper la Convention par une si triste dénonciation , que, dans la partie qui me touche , il n'est pas une seule phrase qui ne soit une fausseté'.

Après avoir parlé de certain marché de fusils, qui s'était Lit, dit-il, sur le pied de huit francs 9 avec de certains acheteurs qui , n'ayant point payé leurs traites, furent évincés très-justement; le citoyen Lecointre , sans même vous apprendre si ces huit francs étaient en assignats, argent de France, ou florins de Hollande, la première chose cependant qu'un homme exact eût dû vous dire, arrive brusquement à moi.

« Beaumarchais, vous dit-il, s'empara de ce marché (jamais , Lecointre , jamais je ne m'en suis emparé). Il acheta ces fusils à raison de six livres ( jamais ) ; fit partir deux vaisseaux du port de la Haye , chargé de ces fusils (jamais). Mais ils furent arrêtés dans le port de Tervère, par ordre de Provins et compagnie 3 premier acheteur (jamais). Et qui n'a pas voulu céder son marché à Beaumarchais (jamais). Celui-ci a reconnu son droit (jamais). Et cependant il a feint que ses deux vaisseaux avaient été

n6 PÉTITION

arrêtés par ordre du gouvernement hollandais (jamais). Et, en conséquence, a réclamé une indemnité de 5oo?ooo j "runes (jamais au grand jamais). Indemnité qu'il a obtenue (jamais , jamais , jamais ; pas un mot de vrai à tout cela ).

« Lecointre lit ensuite la teneur du marché » passé entre Beaumarchais et les ministres Lan jard et Chambonas : il conclut à V annihilation » du marché et au décret d' accusation contre » Beaumarchais.

» Après une légère discussion ( grand Dieu ! )) légère ) ! Et il s'agit de la vie d'un bon » citoyen , l'annihilation du marché et le dé- » cret d'accusation sont prononcés. »

O citoyens législateurs ! je viens de copier mot à mot le Moniteur du jeudi 29 novembre ( car je n'ai de public , sur ces faits , que ce Moniteur que je cite; et une sottise de G ors as , qui trouvera sa place ailleurs ). Je le copie à Londres , où des avis certains de l'infamie qui se tramait m'ont fait accourir de la Haye pour en apprendre les détails que l'on n'osait m'envoyer en Hollande ? où l'on dit que la liberté des personnes dont on veut payer la capture n'est pas si sûre qu'en Angleterre.

Je viens de lire à Londres tout le tissu d'horreurs qu'on m'y a fait passer de France. Mais cet objet est réservé pour le Mémoire dont je m'oc-

cupe , et qui vous est destiné , législateurs , si cruellement abusés par l'un de vous, qui Ta été lui-même, et qui regrettera bien , quand il aura lu mes défenses , de s'être fait le crédule instrument de la méchanceté d'une horde que mon devoir est de bien démasquer.

Aujourd'hui je ne dois répondre qu'au paragraphe du Moniteur.

Prenant l'article phrase à phrase , je déclare , i° que je ne me suis emparé du marché de personne, relativement aux fusils de Hollande; que je résistais par prudence aux prières qui m'étaient faites de procurer ce bien à mou pays, et que la certitude acquise que ces soixante mille fusils pouvaient bientôt passer dans les mains de nos ennemis , seule éveilla mon inquiétude et mon patriotisme ; que cette inquiétude me fit arrher , sans les acheter , tous ces fusils , en couvrant les nouveaux marchés entamés , soumettant aux plus fortes peines le vendeur , si Ton en écartait un seul pour le service d'aucune puissance, avant d'avoir reçu mes dernières paroles; ce qui arrêta ces marchés, jusqu'à ce que j'eusse conféré , sur le plus ou moins de besoin que ces armes pouvaient nous faire , avec le ministre de Graves , à qui je rendrai hautement la justice qui lui est due ; car , depuis la révolution , tout entier a la chose publique, je n'épouse aucune faction.

n8 PETITION

2° Je déclare que je n'ai point acheté ces armes à raison de six livres le fusil. La seule vue du traité, très-civique , par lequel je suis resté maître de disposer des armes en laveur de la France , vous montrera , ô citoyens , ou l'erreur, ou l'horreur de celte funeste imputation.

5° Je déclare que je n'ai point fait partir deux 'vaisseaux du port de la Haye , i° parce qu'il n'y a point de port à la Haye , ce qui n'est de leur part qu'une ignorance géographique ; 2° parce que ces fusils ont passé directement des citadelles de Malines et Namur , dans les magasins du vendeur, qui depuis sont les miens, à Tervere en Zélande, par charrois, et sur des bélandres, et non sur des vaisseaux à moi. Cette annonce est aussi ridicule que si l'on disait, législateurs , que j'ai fait venir ces fusils de Versailles a Paris, sur des vaisseaux de la rivière de Somme , en passant par Bordeaux. La Zélande est plus près de Bruxelles que de la Haye , où il n'y a point de port, comme tout le monde sait, excepté ces Messieurs.

4° Je déclare que jamais ces fusils n'ont été ni pu être arrêtés dans des vaisseaux h moi ( où ils n'ont jamais été ) , ni dans mes magasins, où ils ont toujours demeuré , par un nommé Provins , ni par aucun autre homme qui prétendit avoir droit sur ces armes ; car personne n'a droit

sur aucune marchandise ( comme M. Lecointre le sait) ; que celui qui , Tachetant , la paye ; et c'est ce que j'ai fait moi seul , exclusivement à tous autres.

fî 5° Je déclare que jamais , ni un nommé Provins, ni aucun autre acheteur de ces armes, sans les payer, antérieurement à mon traité ( car ils sont au moins 5 ou 6 ); je déclare, dis-je , qu'aucun n'a été dans le cas de me céder le droit qu'il n'avait pas , sur aucune demande que je lui en aye faite.

Il est aussi trop ridicule de me faire acheter , à moi , haut négociant français , des armes d'un étranger , à qui je les ai bien payées , pour me faire jouer ensuite , à la convention nationale, le stupide rôle du solliciteur des prétendus droits d'un failli.

Je déclare à mes juges , et je le prouverai, qu'après avoir loyalement traité avec le seul et vrai propriétaire de l'acquisition des fusils , aux conditions civiques et honorables , que je mettrai sous vos yeux , citoyens ; qu'après les avoir bien payées, il n'est resté d'autres difficultés, sur l'extradition de ces armes, du port de Tervere pour le Hdvrey que celles, i° que le gouvernement de Hollande, vivement sollicité par celui de Bruxelles , m'a suscitées, non par haine pour ma personne, mais

dans l'espoir de nuire à notre France , au service de laquelle ils présumaient que ces armes étaient consacrées.

^2° Je vous déclare, et je le prouverai encore, que des difficultés bien plus insurmontables , provenant de Paris , du fond de ces intrigues que l'on appelle en France les vilenies bureaucratiennes, n'ont cessé d'arrêter cette importante cargaison d'armes , depuis le 5 avril jusqu'au î6 décembre où j'écris , dans mes magasins en Zélande, par toutes les voies odieuses que j'expliquerai fort au loug ; et que, plus malveillants que la Hollande et que l'Autriche , ils ont forgé tous les obstacles qui ont arrêté vos fusils. Car, de quelque patriotisme qu'un citoyen soit animé pour l'intérêt de notre France, sachez, législateurs , que la grande, l'unique et l'irréfragable maxime est, dans ces bureaux-là : Nul ne fournira rienf hors nous et nos amis.

Si je ne prouve point toutes ces vérités , au gré du lecteur étonné , je consens de bon coeur à perdre les fusils, et j'en fais présent à la France, quoique un tel don me conduise à ma ruine.

Je déclare que je n'ai jamais feint que deux vaisseaux à moi eussent été arrêtés par ordre du gouvernement hollandais ; que je n'ai jamais réclamé en conséquence une indemnité de 5oo

mille francs ; que je n'ai jamais obtenu une telle indemnité : de sorte qu'ici la mauvaise foi passe toutes!:: bornes permises.

Je déclare au contraire que , loin d'avoir d'argent à la nation , ce sont les hauts-seigneurs du département de la guerre , qui , depuis le 5 avril dernier, ont à moi 25o mille livres très-réelles, desquelles , sans pudeur , malgré vingt paroles données, ils ne m'ont pas permis d'user, pour vous faire arriver de Hollande tous ces fusils retenus à Tervère.

Car , lorsque le ministre de Graves , à qui je ne reproche rien , me lit remettre pour 5oo mille francs d'assignats , mais nullement pour une indemnité , lesquels, réduits en bons florins de bauque, ne me rendirent pas 5oo mille livres ; moi, je lui déposai, en sûreté de cette somme , pour 75o mille francs de vos propres contrats , que je vous ai payés en beaux louis d'or , sur lesquels , nulle part , il n'y avait rien à perdre , et que vous avez garantis de la nation à la nation.

Or, mes 25o mille francs réels , et au-delà de ce qu'il fallait pour couvrir leurs 5oo mille francs, d'une valeur aussi précaire , ils les ont encore dans leurs mains. Qu'on m'apprenne donc pourquoi les scellés sont chez moi. La garantie de nos propriétés n'est-elle plus qu'un jeu barbare, pour

les piller plus sûrement ? Fusils livrés , ou non , soit par ma faute, ou par la leur, suis-je donc votre débiteur, pour saisir ainsi tous mes biens? Ou plutôt , n'est-ce donc pas vous qui êtes le mien dans cette affaire ?

Et quand on vous fait faire l'énorme faute de renoncer à de fort bons fusils , qui sont pour vous la chose la plus nécessaire , si l'on croit vous faire punir le citoyen qui vous les destina; quand les Anglais défendent qu'on vous porte aucunes munitions de guerre, on vous trompe, citoyens ; c'est vous-mêmes que vous punissez. Car, en sacrifiant toutes les pertes que neuf mois de retard, des courses , des dépenses que leur brigandage me causent, ne vaudrait-il pas mieux pour moi, si je cesse un moment d'être un bon citoyen , pour me tenir dans mon état de négociant, d'avoir 60 mille fusils , que toute l'Europe , et même certaine partie de l'Archipel- Américain, qu'on vient encore de vous aliéner , me payeraient en bon ort que de me surcharger d'assignats , lesquels ne pourraient que tomber, sous peu , dans le plus affreux discrédit, si l'on continuait à dilapider autour de vous près de 200 millions par mois , comme vous l'avez avoué vous-mêmes. Mais ce ne sont point ces dépenses même qui les discréditeront le plus ; ce sont les fautes impardonnables , si ce n'est pis, des gens qui nous gouver-

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nent : mon grand Mémoire vous l'expliquera bien ( i ).

Au reste , citoyens , quand ils vous font rejeter ces fusils , dans l'espoir insensé de m'obliger à les leur livrer à vil prix , pour vous les revendre bien cher, ce n'est pointa dessein d'en priver ma patrie, à qui je les ai destinés , que je viens de montrer l'avantage commercial qu'il y aurait a préférer les payements en or des étrangers à ceux que vous ne faites qu'avec des assignats : car je vous déclare hautement que je n'en disposerai pour aucune puissance , qu'après que mon pays m'aura bien entendu sur les indignes obstacles qui les ont empêchés de passer dans ses ports , depuis le temps que je les ai payés.

Quoi qu'il puise arriver , ils vous appartiendront : car si je ne prouve point que c'est par le fait même de mes accusateurs que vous ne les avez pas reçus , je consens aies perdre, et à votre profit y j'en signerai l'engagement. Et si je prouve bien que l'on vous a trompés dans les rapports qu'on vous a faits , vous êtes trop équitables pour ne pas me faire justice : ainsi, dans tous les cas 7

(i) Voyez le long discours du citoyen Cambon , dans le Moniteur du 7 décembre , qui porte 468 millions la seule dépense des trois armées , dans les trois mois cmi précédaient.

les fusils sont à tous. Je poursuis mon raisonnement.

Quoi qu'il en soit, ayant entre vos mains, à moi , a5o mille francs réels, au-delà du seul argent que j'aye reçu de vous , n'êtes-vous pas bien à couvert ? Tous les sophismes des méchants ne peuvent prévaloir contre ces vérités.

Ils ont eu la sotise de vous faire dire par Lecointre , qu'ils m'avaient accordé 5oo mille francs d'indemnité ', quand, loin que j'aye un Kard à eux , Ils ont à moi plus de dix mille louis ! Ce mensonge grossier n'est-il donc pas trop ridicule? Et à moins qu'on n'ait espéré de me faire tuer avant tout éclaircissement, les trouvez-vous assez slupides ?

Et c'est, ô citoyens, sur de pareilles allégations que vous me décrétez; que votre scellé est chez moi ; que ma famille est dans les larmes ; pendant que moi j'étais dehors , et tout entier à vos affaires , sur l'article de vos fusils ; et j'en aurai de bous garants. Et vous l'avez pi'ononcé, ce décret affligeant, sans avoir même soupçonné qu'il était prudent de mentendre ! Suis- je donc à vos yeux la lie des citoyens? Me croyez-vous un de ces pauvres gens que la terreur fit émigrer, pour vous emparer aussi de mes bicus ? Non, cette injustice envers moi révolte tous les gens sensés. Si c'est tout mon bien qu'il leur faut,

pourquoi jouer, à mou égard, la fable du Loup et de V Agneau? Rappelons-nous ce mot de Frédéric à un homme qui lui proposait , pour 200 louis, un Manifeste sur la Silésie qu'il prenait. Quand on commande à 100,000 hommes , lui dit Frédéric, on ne donnerait pas unjarding d'un prétexte. Ce mot sanctionne toutes les usurpations. Ils sont les plus forts , avec moi ; qu'ils prennent ma fortune , et me laissent mourir en paix.

Mais je pense pourtant qu'il en est de pareils décrets, comme de ces arrêts du conseil des parties qu'on obtenait sans preuves et sur requête, et sauf l'opposition de celui que l'arrêt grevait. Sans cela il faudrait s'enfuir, en criant avec désespoir : O pauvre France! 6 pauvre France !

Dans cette occasion-ci, l'on ne fait véritablement ce qu'on doit le plus admirer de 1 ignorance crasse où les vils machinistes qui font mouvoir Lecointre , sont de la vérité des faits, ou de la rare audace avec laquelle ils lui font débiter leurs mensonges.

O vous, Lecointre , qui, par zèle, avez si ardemment demandé, en Hollande, quelques notions certaines sur tous les achats qui s'y font ï que ne m'avez- vous dit un mot? C'est moi qui vous les eusse données , ces notions si utiles dont

i 26 PETIT IOIS

vous êtes curieux. Je vous aurais appris confidemment ce que je vais vous confier en face de toute la France : attendez mon Mémoire ; il ne languira pas.

Mais , avant de vous bien montrer quels sont les traîtres à la patrie, de ceux qui m'accusent, ou de moi , sur l'affaire de ces fusils , je dois mourir , ou me laver d'une autre grave accusation , de correspondance coupable avec Louis XPI , dont le Moniteur ne dit mot, mais dont les gazettes hollandaises m'ont instruit avant mon départ (i).

Je vous déclare, 6 citoyens, que le fait de ces lettres est absolument faux ; qu'il n'a été imaginé que pour jeter sur moi , pendant qu'on dénonçait les armes, une telle défaveur, qu'on pût croire, sans examen, qu'un aussi grand conspirateur qu'on suppose que je le suis, s'il trahissait la France sur un point, était bien capable, sans doute, de la desservir dans un autre. Voilà tout le secret de cette nouvelle horreur.

(i) Voyez dans la gazette de la Cour , à la Hajre , du premier décembre , la dénonciation des fusils , par Dubois-Crancé , aux Jacobins ; puis dans celte annonce de même date : « On a été aussi occupé, hier matin , à mettre » le scellé partout dans la maison de Beaumarchais, qui

» figure aussi parmi les grands conjurés, et a écrit plu-

•• sieurs lettres h Louis XYI. »

Je demande que mes prétendues lettres soient déposées sur le bureau, paraphées de la main de V honnête homme qui les présente. Car il faut, citoyens, qu'un des deux y périsse. Ce mensonge est d'une lâcheté dont je ne connais point d'exemple. Certes, ce n'est faire ni un bien ni un mal que d'écrire à un roi héréditaire , ou constitutionnel , même en temps de révolution; l'objet seul de la lettre , ou la façon de 3e traiter, pourrait former la matière d'un délit, s'il se trouvait contraire aux intérêts du peuple.

Mais cette discussion même est ici superflue , car je n'ai point écrit à Louis XVI.

Quoiqu'il en soit, législateurs, je vous supplie de distinguer l'accusation portée contre moi devant vous pour mes prétendues lettres écrites à Louis JiVl (si cette accusation existe) de l'affaire des fusils de Hollande , dans laquelle j'entends bien me rendre accusateur ; car il est temps que toutes ces scélératesses finissent.

Elles sont telles ; et le décret qu'elles ont amené sur ma tête , semble si improbable aux bons esprits anglais , que l'opinion qu'ils en ont prise , est que tout cela n'est qu'un jeu entre les Jacobins et moi , pour avoir un prétexte de demeurer en Angleterre , et d'y troubler la paix dont cet heureux peuple jouit. Tant il leur paraît impossible qu'un homme qui s'est bien montré,

depuis qu'on souge à constituer Ja France; qui , à travers tant de dangers, est le seul homme aisé qui ait eu le courage de rester à Paris et d'y faire du bien, quand tous les autres s'enfuyaient, éprouve sérieusement des vexations aussi multipliées. Ils ont raison , tous ces penseurs anglais ; mais c'est qu'ils ne réfléchissent pas que ce n'est point notre nation qui commet toutes ces horreurs ; que le peuple lui-même ne connaît pas un mot de ce qu'on lui fait faire; que, dans les temps qu'on nomme révolutionnaires, cinq ou six méchants réunis font plus de mal à toute une nation, que dix mille honnêtes gens ne peuvent lui faire de bien ; et que , dans les faits qui me touchent , j'ai toujours demeuré vainqueur dès que j'ai pu me faire entendre. Essayons-le encore une fois.

Je vous demande comme une grâce, ô citoyens législateurs, la justice de me permettre de choisir parmi vous mon sévère examinateur ; cela n'est point indifférent à mon succès dans celle cause, accordez-moi le citoyen Lecointre , mon propre dénonciateur. Nul n'a plus d'intérêt que lui à me reconnaître coupable , si effectivement je le suis ; mais il est , dit-on , honnête homme , et c'est un grand plaisir pour moi de ramener ce citoyen à convenir qu'on l'a trompé. Vous le condamnerez ensuite à mieux y voir nue

A LA CONVENTION. i2()

antre fois , pour peine de s'être laissé si cruellement abuser.

Et quant à moi, à qui, sans le savoir, il fait tant d'injure aujourd'hui, je le condamne, pour toute vengeance, à devenir mon avocat, sitôt que lui et d'autres citoyens m'auront entendu dans mes dires.

Bien est-il vrai que je ne puis les garantir de Voir M. Gorsas écrire que je les ai tous achetés.

Lorsque je les fis condamner en 1789, lui, Bergasse , Kornman, et toute leur honteuse clique, comme d'infâmes calomniateurs , dans l'affaire de la dame Komman ( car ce fier substantif était bien dans l'arrêt), il s'écria, dans sa feuille si bien écrite, que f avais acheté le parlement de Paris. Il en est si certain , qu'il ne saurait s'en taire ; il le dit encore aujourd'hui. Mais il y avait là des hommes qu'on n'achète point : un Lepelletier de Saint-Fargeau , qui présidait la chambre, magistrat pur , et dont vous faites tous le plus grand cas ; un Dambrai, avocat-général , homme aussi vertueux qu'éloquent, et beaucoup d'autres que je citerais , si je pouvais me rappeler leur nom.

Ce Gorsas dit encore aujourd'hui que fai acheté ' , le mois d'août dernier , le terrible comité de surveillance de la mairie , pour en obtenir, nous dit-il, une attestation honorable , et pour

Epoques. V. g

«5o PETITION

qu'on me tirât sans doute de l'abbaye, où Ton ne m'avait mis que pour être égorgé avec les autres prisonniers.

Je ne vous en dénoncerai pas moins cette infamie, avons, Manuel, qui vîntes, au nom de la commune, dont vous étiez le procureursyndic , me tirer de prison, dans les horreurs du 2 septembre, six heures avant que toutes les voies fussent fermées pour en sortir. C'est à cet aèté généreux que je dois d'être encore au monde. Vue erreur de votre part, sur mes contributions civiques, avait élevé un débat public entre nous, qui me laissait attendre, au plus, une justice rigoureuse ; mais vous avez mis de la grâce à la justice qui m'était laite , en venant me tirer vousmême de ce séjour d horreur, où je devais bientôt périr, en m'y disant avec noblesse que c'était pour me faire oublier le débat que nous avions eu. Ce trait de vous m'a pénétré ; je me plais à le publier : vous pouviez avoir à vous plaindre , ■\oiis lûtes juste et généreux. Et ce Gorsas , et; heureusement pour moi je n'ai jamais envi- : -.. . c , me déchire, et nous dit que je 'vous ai acheté, "vous, la commune de Paris, et son comité , que l'on nommait de surveillance , et qui , bien franchement, n'était alors que de désordre.

J*ai donc acheté aussi, dans celle affaire t! s

A LA CONVENTION. iji

fusils , les trois comités si sévères , diplomatique, militaire et des douze réunis, lorsqu'on juillet dernier, consultés parles deux ministres Lajard et Chambonas , sur la conduite qu'ils devaient tenir avec moi, ces trois comités répondirent, après un très-mûr examen : On ne saurait traiter trop honorablement M. de Beaumarchais , qui donne , en cette affaire , les plus grandes preuves de civisme et de pur désintéressement. Et je vous dirai , citovens, je ferai plus , j'en donnerai la preuve , qu'excepté les ministres de Graves et Dumouriez , que j'en excepte aussi ( car il a fait ce qu'il a pu pour nous procurer ces fusils), aucuns autres depuis qui soient restés en place, sinon Lajard et Chambonas, n'ont fait, dans cette affaire, leur devoir de Français, et j'ose dire, de citoyens. Les preuves ne nous manqueront pas ; mais M. Gorsas , le feuilliste , vous tranchera cette question. De Graves, dira-t-il , Dumouriez , Lajard et Chambonas , il est clair que Beaumarchais les a tous achetés comptant.

J'ai sans doute acheté depuis deux comités plus sévères que les premiers , militaire et des armes réunis, lorsqu'en septembre dernier, outré de ce qui m'arrivait chez le pouvoir exécutif, je présentai une pétition pressante à l'assemblée nationale , lui demandant en grâce de faire examiner très-sévèrement ma conduite dans

V affaire de ces fusils, offrant et ma tête et mes biens , si ma conduite était seulement équivoque. J'en ai donc acheté tous les membres, quand, renvoyé par rassemblée à ces comités réunis , pour être jugé sévèrement après m'iivoir bien entendu, pièces sur le bureau, pendant près de quatre heures , ils déclarèrent et le signèrent tous, que non seulement j'étais très-pur dans cette interminable affaire, pour laquelle j'avais lait des efforts d'un patriotisme incroyable, mais aue je méritais la recon/iaissance de la nation. Cette attestation-là m'a du coûter un peu d'argent.

Me voilà bientôt à la fin; il ne me reste plus qu'à acheter mon dénonciateur I^ecointre et la Convention nationale; et c'est à quoi je me prépare. Malgré qu'ils ayent saisi mes biens, je puis encore former cette puissante corruption : deux comités sévères de l'assemblée nationale, composés de cinq autres , achetés en différents terhps ; puis la commune, la mairie, leur comité de surveillance, achetés; puis quatre ou cinq ministres eu avril, en juillet dernier, achetés; puis le parlement de Paris, en 17^9, acheté, lequel ne m'aimait pas du tout, ce qui le rendait cher et pesant pour ma bourse, n'importe, acheté , acheté ; puis enfin presque tous les corps de la magistrature française, qui ont jugé sévèrement

A LA C O N \ E N T l O N. i35

tous les incidents de ma vie, et ont tous condamné mes lâches adversaires comme vils calomniateurs ( car ce substantif est partout), achetés. Si tout cela ne m'a pas ruiné, quel magnifique acheteur je suis! Le lord Clive n'y ferait oeuvre.

Mais ma monnaie , à moi, pour acheter autant de juges , et celle avec laquelle je prétends acheter aussi Lecointre et toute la Convention , sera de bien prouver, les pièces sur table, comme je l'ai déjà fait vingt fois dans vingt tribunaux différents , que je suis un homme juste , bon père , bon mari, bon ami, bon parent, très-bon Français, excellent citoyen, et loyal négociant, fort désintéressé. Lecointre , et vous législateurs, telle est ma monnaie corruptrice; pour parvenir à vous l'offrira tous, voici ce que je vous propose :

Tous les gens suspectés de non civisme, ou de traîtrise , ou même qui craignent de l'être , frappés d'une juste terreur sur la manière dont beaucoup d'innocents ont été sacrifiés; car la loi veut qu'on répute innocent l'homme qu'un jugement légal, après avoir entendu lui ou les défenseurs qu'il choisit, n'aura pas déclaré coupable : tous ces citoyens suspectés se sont sauvés hors de la France, et je ne puis les blâmer; car qui veut braver le péril d'être tué sans être jugé?

Quant à moi, citoyens , à qui une vie si troublée est -devenue enfin à charge; moi qui, en vertu

î54 PÉTITION A LA CONVENTION.

de la liberté que j'ai acquise par la révolution y me suis vu près, vingt fois, d'être incendié, lanterné, massacré ; qui ai subi , en quatre années, quatorze accusations plus absurdes qu'atroces , plus atroces qu'absurdes; qui me suis vu traîner dans vos prisons deux fois pour y eue égorgé sans aucun jugement ; qui ai reçu , dans ma maison, la visite de quarante mille hommes du peuple souverain , et qui n'ai commis d'autre crime que d'avoir un joli jardin. Moi , décrété d'accusation par vous pour deux faits différents, regardés comme traliitoires , dans la maison duquel tous vos scellés sont apposés pour la troisième fois de l'année, sans qu'on ait pu dire pourquoi , et que l'on va chercher à faire arrêter en Hollande, pour m'égorger. peut-être, sur la route de France, pendant que je me trouve eu sûreté à Londres ; je vous propose , 6 citoyens I de me rendre à l'instant librement à Paris , et prisonnier sur ma parole, tant que je plaiderai mes causes; ou bien d'y recevoir la ville pour prison, ou ma maison, si cela convient mieux. Cette précaution prise, et ma vie assurée, jo pars à l'instant pour Paris. J'ai même quelque espoir d'y cire encore utile à ma patrie.

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