‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 15 sur 41 · DEUXIEME EPOQUE · texte numérisé non relu

DEUXIEME EPOQUE

J'ai commencé ce Mémoire en disant que je ne jugerais point les ministres à qui j'ai eu affaire , en homme de parti, qui blâme tout, sans examen , dans les gens qui diffèrent d'opinion avec lui , el couvre d'un manteau bénin les fautes de tous ceux qu'il croit de son avis. C'est par les faits que l'on doit les juger , comme je désire qu'on me juge. Eux et moi nous allons passe;; sous les yeux de la Convention nation/aie , et même de la France entière. Et ce n'est pas le temps de rien dissimuler. Qui trahit son pays, doit payer de sa tête une action aussi déloyale !

Mais lorsque j'examine l'énorme quantité de travaux , de souffrances , dont je dois rendre compte , la sueur froide me monte au front. Sans avoir écouté mon dénonciateur , vous avez applaudi, citoyens des tribunes , au décret insultant qui me conduisait à la mort, si mes lâches ennemis n'avaient manqué leur coup sur moi ; atrocité dont vous frémirez tous. On est si chaud pour accuser! aura-t-on seulement la patience de me lire? Et cependant, amis, ennemis, tous le doivent; les uns pour s'applaudir de l'estime qu'ils m'ont vouée ; les autres pour y trouver de

quoi confondre un traître, et me condamner, si j'ai tort, si tous les faits ne me justifient point.

Douze jours à peine étaient passés depuis le départ de Lahogue pour la Hollande, qu'effrayé des difficultés qu'on lui opposait en Z,élande , sur une première requête présentée , il m'expé-t die un courrier jour et nuit , par la dépêche duquel j'apprends qu'avant même la déclaration de guerre entre la France et la maison d'Autriche, l'amirauté de M iddelbourg (mes fusils étaient en Zelande) entendait exiger de moi ua cautionnement de trois fois la valeur de ma cargaison d3 armes , pour la laisser embarquer à Teivère ; et s'assurer , nous disait-on, que ces fusils iraient en Amérique, et ne serviraient point pour les armées de France. Et c'était la réponse que l'amirauté avait Lite à notre première requête , pour obtenir l'extradition !

Mais qu'est-ce donc que la Hollande avait à voir à des caisses de marchandises, qui ne passaient chez elle que sous la forme du transit, eu qui avaient parc tes droits? Certes, ils n'avaieut aucune inspection politique dessus , pour quelque endroit du monde que je les destinasse, moi, citoyen I nuirais ; et la Hollande étant une puissance amie, cette exigennee, ridicule si elle n'eût pas été odieuse, ne pouvait être et n'était en effet (comme la suite l'a prouvé) qu'une

•mauvaise difficulté suscitée pour servir l'Autriche, laquelle n'avait pas plus de droits que la Hollande sur ces armes ; car ,

L'acquéreur hollandais, qui les tenait de l'Empereur, les lui avait payées comptant. L'on avait exigé de lui une caution de 5o,ooo florins d'Allemagne , que les fusils iraient en Amérique. Il avait fourni la caution ; et s'il ne prouvait pas , par des connaissements ou ac* quits déchargés, que les armes y avaient touché, la peine était au bout ; /'/ perdait 5o,ooo florins. Là finissait le droit de l'Empereur.

Cet acquéreur avait vendu les armes , en retenant son bénéfice, à des acquéreurs étrangers, qui, sans les lui avoir payées, les avaient revendues , avec leur bénéfice , à mon libraire de Bruxelles, lequel aussi, sans les avoir payées 9 me les avait vendues sous espoir d'un bon bénéfice ,* et moi qui n'en voulais que pour armer nos citoyens d'Amérique, ou d'ailleurs, au gré de nos besoins pressants; en subvenant, moi seul, à toutes ces primes de concession, et payant le premier acquéreur qui seul avait délié sa bourse, j'étais aux droits de tout le monde, surtout à ceux du Hollandais. C'était lui seul aussi que je devais couvrir du cautionnement fourni par lui. Seul , il avait le droit de l'exiger de moi , comme engagement commercial du marché qu'il avait

rempli. Mais la Hollande, et moins encore l'Autriche, dont tous les droits étaient éteints, n'avaient aucun droit sur ces armes ; celle-ci néanmoins avait son influencé, et celle-là sa complaisance. Voilà, M. Lecointre , la question bien posée.* Et c'est maintenant là-dessus que vont rouler tous les débats , et non sur les prétendus droits ni d'un Provins ni d'aucun autre, comme vous l'avez dit dans votre dénonciation , où il n'y a pas un mot qui ne soit une erreur défait. Quant à celles de raisonnement, je ne dois mettre ici nulle pédagogie.

Ce malheureux Provins, qui n'a jamais paye' ses traites , n'a mis et n'a pu mettre aucune entrave à l'extradition de nos armes; on se serait trop moqué de lui! aussi s'en est-il bien gardé. Mais je vous apprendrai ce qu'on lui a fait faire a Paris ( et non en Hollande ) , pour nuire à l'arrivée des fusils dans nos ports; et vous serez nn peu honteux de votre bonne et pieuse crédulité !

Lisez d'abord, pour vous en assurer, la première requête donnée à cette amirauté de Middelbourg, par Lahaye agissant pour nous deux , afin qu'ils fussent encore un peu plus dans leur tort; vous y verrez s'il est question de ton? tes honnêtes gens dont vous avez parlé!

Le .20 avril, au reçu du courrier qui m 'an-

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nonçait les intentions perfides que la Hollande avait de nous mire, je me hâtai d'écrire au ministre des affaires étrangères, Dumouriez, la lettre suivante en forme de mémoire.

A monsieurI}vMovKiEz , Minisire des affaires étrangères.

Paris , ce i. a\vï\ i^qi-

Monsieur,

« Un courrier qui m'arrive de la Haj e, me force d'avoir recours à vous. "Y oici ie fait :

» J'ai acheté en Hollande de cinquante à soixante mille fusils et pistolets. Je les ai biei; payés : mon vendeur me les livre à Terweren en Zéiande , où deux navires sont prêts à les recevoir; mais à l'instant de partir, l'amirauté veut exiger de moi une caution de trois fois la valeur de ces armes , pour s'assurer , dit-elle , qu'elles sont par moi destinées pour l'Amérique et non pour l'Europe.

» Cette difficulté faite à un négociant français par une nation amie de la France , a forcé mon correspondant de me dépêcher un exprès. Personne ne sachant mieux que vous , Monsieur , que partie de ces fusils est destinée pour nos îles du golfe , puisque j'en ai instruit l'administration irançaise , comme d'une chose qui pouvait lui être agréable; ces armes y tenant lieu de celles qu'on leur expédierait de France , et le reste étant destiné pour le continent d'Amérique qui arme contre les Sauvages ; je vous supplie , Monsieur, de vouloir bien écrire à votre chargé d'affaires, auprès des États-Généraux, de faire cesser une difficulté qui me retient deux navires à la planche . et fonds considérables en suspens.

)> La nation hollandaise n'est pas avec nous dans des termes oii la justice que je demande sur cette mienne propriété , puisse faire quelque difficulté , si vous avez ia bonté de la lui demander pour un négociant français , dont la loyauté est connue. Vous obligerez celui qui est avec respect ,

j) Monsieur,

» Votre , etc. »

Signé Caron de Beaumarchus.

Dumouriez mit à sa réponse tome la grâce de l'ancienne et franche amitié ; la voici :

Paris , le 21 avril 1792.

« Je suis bien invisible, au moins autant que vous êtes êourd , mon cher Beaimiarchais. Cependant j'aime à vous entendre, surtout quand vous avez des choses intéressantes à me dire. Soyez donc demain à dix heures chez moi ', puisque , des deux , c'est moi qui ai le malheur d'être le ministre. Je vous embrasse. »

Signé Dumouriez.

J'y fus le lendemain matin. La chose bien expliquée, il me demanda un mémoire officiel , pour qu'il en conférât aTec les autres ministres.; J'en fis un , j'en fis deux, enfin j'en fis cinq différents dans le cours de cette journée, nul n'étant y selon ces messieurs , dans la forme qu'il fallait. Cela me semblait bien étrange.

Le lendemain malin, 25 avril, j'envoyai au

Ininistre Dumouriez le cinquième Mémoire fait la veiiïe. Le voici :

Paris, ce i3 aviil 17^8.

« J'ai 1 honneur de vous adresser , non plus comme à lin homme bienveillant, mais comme au ministre de !a nation et du roi , au département des affaires étrangères, le cinquième Mémoire dont j'ai changé la forme depuis hier matin , pour vous prier, Monsieur , de vouloir bien faire cesser en Hollande la vexalion de m'y retenir, au port de Tervère , 60 mille fusils que j'y ai achetés, et dont l'amirauté arrête le départ, sous le prétexte honteux d'une caution inusitée de irais fois la valeur des armes , uniquement pour servir d'assurance , dit-on , que je vais les expédier pour l'Amérique,

» Je suis bien désolé de vous importuner encore; mais, sous quelque forme , Monsieur, que vous demandiez cette justice pour un négociant français une l'on vexe, il est à désirer que cette forme soit si pressante que vous puissiez vous llatler de lever l'embargo; sans cela, moi, particulier , qui suis bien loin d'avoir la force nécessaire pour vaincre des obstacles de cette nature , je ne pourrai plus livrer ces armes au jninistre de la Guerre , dans le temps presoit par moti traité avec lui.

« Daignez réfléchir aussi, Monsieur, que non seulement la nation en serait privée , dans un temps ou elles Sont devenues si nécessaieres ; ?nais que je me verrais obligé de me justifier hautement de l'accusation de mauvaise volonté , qu'on ne manquerait pas d'élever contre moi sur celte non-livraison d'armes , qui ne viendrait pas de mon fait , mais de la malveillance d'une nation étran-

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gère , dont le ministre seul de celle à qui j'ai l'honneur d'appartenir a le droit et l'autorité de demander raison pour moi.

» Ce n'est donc point une grâce personnelle que je sollicite , Monsieur, mais une justice importante à la France, sous le double aspect du droit des gens blessé , et de l'urgence du besoin de ces armes qui sont à elle , et qu'on retient injustement à Fers-ère.

» Je suis avec respect ,

Monsieur, Votre, etc.

Signé Caron de Beaumarchais.

Rien ne se terminait. J'allais deux lois par jour aux affaires étrangères, et il y a une lieue de chez moi : d'autres objets entraînaient le ministre. Des mots arrachés en courant ne me satisfesaient sur rien , et mon courrier se désolait du temps que je lui fesais perdre. D'autres lettres de Hollande arrivaient bien pressantes; le ministre me prie de lui reinémorier l'affaire. Le 6 mai, en lui envoyant un nouveau mémoire très-instant, je lui écris ce mot :

G mai 179Q. Poui vous s< ni

« Trois choses importantes à observer : la malveillance de nos ennemis intérieurs se flatte que vous ne réussirez pas à lever l'embargo des armes. Elle espère vous en faire un tort auprès de la nation française,

» i° I .e mal eu Hollande venant des marauderas de Paria , dont nous avons la preuve , il importe (pue l'objet

de mes instances ne soit pas connu , s'il se peut , dans les bureaux de la Guerre j on le saurait bientôt à la Haye;

» 20 II importe que mon courrier parte si vile ( après la résolution prise ) , qu'on n'ait pas le temps d'en donner avis par la poste -, les bureaux tij manqueraient pas ;

m 5° Vous sentirez la justice et la justesse du contenu de mon Mémoire , en réfléchissant que si un obstacle national , qu'aucun particulier ne peut lever, empêche que je ne vous livre les fusils au Havre , je vous les livrerai à Tervère ; alors toutes les précautions qui assurent leur arrivée, deviendront personnelles au gouvernement français ; je me charge seulement de lever les obstacles des agens subalternes avec des poignées de ducats.

» Macte animo. Je vous ai trouvé triste hier , et j'en suis affligé. Du courage , mon ancien ami ! Usez de moi pour le bien public. Rien ne me coûtera pour sauver la patrie. Les divisions sont détestables : le fond des choses est excellent.

» Signé Beaumarchais. »

Point de réponse. Trois jours après, 9 mai, j'insiste , et j'envoie un nouveau Mémoire à MM. de Graves, Lacoste et Dumouriez , sous le titre de Question importante et secrète , à délibérer et fixer, entre MM. les trois ministres de la guerre , de la marine et des affaires étrangères. (Remis aux trois ministres, le 9 mai 1792.) Il est dans les trois archives; je vous le montrerai, Lecointre , il ne doit pas être itûprîmé.

Point de réponse , et mon courrier ne partait pas. Je crus ni 'apercevoir qu'on arrêt it, je ne

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sais comment, l'active bienveillance de M. Dumouriez y pour le succès de cette affaire. La colère me surmonte ; je lui écris , quatre jours après , le 1 3 de mai , la lettre suivante , un peu sévère , pour être lue au comité.

BEA UMAR CHAIS à Monsieur D UMO URIEZ.

Ce i3 mai 1792- MoNSiEun,

« Daignez vous rappeler combien vous et moi , et tant d'autres , avons souvent gémi de voir misérablement à Yersailles les anciens ministres du roi, se flattant d'avoir tout gagné quand ils avaient perdu buit jours: il est trop lut, il est trop tard, était leur mot sur presque tout , donnant à conserver leur place les cinq-sixièmes du temps qu'ils devaient au bien des affaires. Hélas ! la maladie qu'on nomme temps perdu, me semble de nouveau, atteindre nos ministres. C'était pure incurie de la part des anciens ; c'est sûrement surcharge de la vôtre ; mais le mal n'existe pas moins.

» Depuis trois mois, Monsieur, sur une affaire regardée comme excessivement majeure , je me vois accroebé à tous les genres d'indécision qui rendent nuls les agents les plus vifs. Pour cette interminable affaire, fuse le troisième ministre qui se soit chargé de la guerre.

» Monsieur, nous manquons de fusils; de toute part ou en demande à cor et à cri.

n Soixante mille , acquis par moi , sont au pouvoir du ministre : tant d'or, tant d'or, déplacé de cbezmoi; deux vaisseaux en panne en Hollande , el qui y sont depuis trois mois; quatre ou cinq hommes en voyages; une foule de

Mémoires par moi présentés coup sur coup , un très-cou 1 1 rendez-vous, inutilement demandé, pour y prouver combien les obstacles sont misérables ; un courrier qui mange son sang depuis vingt jours dans mes foyers , du chagrin d'un séjour forcé ; et moi qui sens brûler le mien , faute d'obtenir une réponse sans laquelle il ne peut repartir ; d'autre part, les menaces que je reçois de tous cotés, d'accusation, de trahison ; comme si , par méchanceté , je retenais en Hollande des armes que je brûle de faire entrer en France. Tant de frais , de contradictions , altèrent à la fois et ma fortune et ma santé.

» Si c'était un client qui vous demandât une grâce , je vous dirais : envoyez-le promener ! mais c'est un citoven zélé , qui voit périr une affaire importante, faute , depuis dix jours , d'obtenir un quart-d'heure pour la couler à, fond avec les trois ministres de la guerre , de la marine , et de nos affaires étrangères. C'est un grand négociant, qui fait d'immenses sacrifices , pour aplanir tous les obstacles commerciaux , sans recevoir aucun appui sur les obstacles politiques , qui ne peuvent être levés que par le concours des ministres !

» Mais , quelle que soit pourtant votre résolution , ne faut-il pas , Messieurs , que je la sache , pour travailler en conséquence? Et, soit que vous vous décidiez pour ou contre la réussite , des choses aussi capitales peuvent-elles rester en suspens? Dans un temps comme celui-ci , plus on tarde à prendre un parti , plus les embarras s'accumulent. II faut pourtant que je me justifie aux yeux de la cation entière , sur mes efforts infructueux , si je ne veux pas voir bientôt mettre le feu à ma maison. JNotre peuple entendil raison quand des brigands lui échauffent la tête? et voilà ce qui me menace.

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» Au nom de ma sûreté ( de la voire peut-être ) , assignez-moi , Monsieur , le rendez-vous que je demande : dix minutes, bien employées, peuvent empêcher bien des malheurs ! Elles peuvent surtout mettre tous nos ministres en état de satisfaire à des demandes d'armes , qu'il ne tient qu'à eux , oui r qu'à eux , de faire venir en quatre jours au Havre. »

Signé Caron de Beaumarchais.

Paris, ce 12 ruai 179a.

M. de Grâces était remercié ; M. Servan avait sa place. D'une part, il fallait instruire ce nouveau ministre ; de l'autre , la malveillance intérieure commençait à souiller dans le comité des ministres. J'écris, le 14 ? à M. Servait, la lettre qui suit. Je priai instamment M. Gau de la lui remettre , et je saisis cette occasion d'attester qu'en toute cette affaire, je n'ai eu qu'à me louer de la loyale franchise et des soins obligeants de M. Gau. Il n'y est plus , et nul intérêt ne m'engage à le distinguer de ce que je nomme les bureaux.

A M. SERVAN , Ministre des affaires étrangères.

Monsieur,

« Le fardeau très-pesant du ministère de la Guerre , dont votre patriotisme a chargé votre trie , vous exposrsouvent à des importunités fatigantes. Je voudrais bien rre pas accroître le nombre de ceux qui vous tourmentent. Mais l'urgence d'une décision de votre part , sur la retenue

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de soixante mille fusils qui vous appartiennent enZélande , et que les Hollandais empêchent de sortir du port, où deux vaisseaux attendent depuis trois mois , me force de vous demander l'honneur et la faveur d'une audience de dix minutes; il n'en faut pas une de plus pour couler cette affaire à fond. Mais l'état où la malveillance commence à la représenter , exige une grande attention de votre part. » Depuis vingt jours, Monsieur, un courrier venu de la Haye, et qui se désole à Paris , faute d'un mot qu'il puisse emporter et partir , augmente encore mes embarras. Depuis dix jours , je sollicite en vain d'être entendu par vous et deux autres ministres : car moi seul peux vous faire connaître le danger d'un plus long silence , sur la décision d'une affaire que les ennemis de l'Etat dénaturent , et ventant tourner contre moi et contre le ministre actuel. Je vous demande donc , avec l'instance d'un citoyen inquiet , une audience courte et prochaine. Peut-être puis-je tout aplanir : mais certes , je ne le puis , Monsieur , sans vous avoir communiqué mes vues. Daignez me faire passer votre mot , par M. Gau , que j'ai prié de vous remettre ma supplique. Agréez le dévouement très-respectueux de

Beaumarchais. »

Point de réponse. Je renvoie , le 1 7 , un double de ma lettre; j'obtiens enfin un rendez-vous pour le 18 au soir : mais je n'y gagnai rien. M. Servan me dit tout net que cette affaire n'étant point de son bail , il n'écrirait pas un seul mot qui pût y apporter le moindre changement ; qu'au surplus, il en parlerait à M. Dumouriez, et me ferait dire la réponse.

Point de réponse. Je retourne plusieurs fois à

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l'hôtel de la guerre : toujours porte fermée. J'apprends enfin , le 22 mai , que les ministres sont assemblés chez le ministre de l'intérieur. J'y cours , je demande à entrer. Je me plains amèrement de l'espèce de dédain avec lequel on me repousse depuis un mois, sans que je puisse apprendre de personne ce que je dois répondre en Hollande , sur les difficultés que font les Hollandais de laisser partir Jes fusils. Il s'élève un débat entre M. Clayière et moi; mais poussé si loin de sa part, à l'occasion du cautionnement, que , me sentant hors de mesure , je pris le parti de sortir.

Ne me possédant plus, après quarante jours perdus , mon courrier encore sur les bras, j'écris , le 5o mai , la suivante à M. Servan , et j'en envoie copie à M. Dumouriez.

( Je vous supplie, au nom de l'équité, Lecointre , de la liie avec attention. J'étais au désespoir, et mon chagrin s'y exhalait sans fard; ]e vous dirai après l'effet qu'elle produisit. )

Lettre à M. SFR VA N.

Ce 3o mai 1792.

Monsieur,

« S'il me restait un jour de plus pour garder le silenee avec sûreté , je ne vous importunerais pas sur l'affaire des soixante mille fusils arrêtés en Hollande, dont je n'ai pas encore réussi à vous faire saisir le véritable esprit. O?»

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vous a bien trompé, Monsieur, si l'on vous a fait croire quelle pouvait être négligée sans risque , parce quelle m'était personnelle !

» Elle m'est tellement étrangère , que si j'y tiens, Monsieur , c'est par les sacrifices que je lui ai faits , et par l'amour de mon pays , qui m'a seul porté à les faire : elle est absolument nationale , et me le paraît à tel point que , sans mon zèle ardent pour la cause que nous servons chacun à nôtre manière , j'aurais déjà vendu ces armes à l'étranger , avec un bénéfice immense , qu'aucun négociant ne méprise. Mais j'ai mis mon patriotisme à braver les dégoûts dont on ne cesse d'abreuver la soif que j'ai montrée d'aider mon pays de ces armes , lequel en manque absolument : voilà tout ce qui me concerne.

)> C'est aujourd'hui le 3o mai , dernier jour du terme que j'ai choisi volontairement pour livrer au Havre , à la France, les soixante mille fusils que j'ai achetés pour elle, que j'ai payés avec de l'or , dont l'échange contre assignats rend l'affaire mauvaise sous l'aspect qui tient au commerce.

» En outre , depuis trois mois et demi , deux navires sont à la planche pour transporter ces fusils , quand les obstacles seront levés.

» Depuis encore , j'ai proposé ( et c'est à vous , Monsieur, que je l'ai fait ) de dépenser jusqu'à cent mille fr. pour tenter de lever ces obstacles , sans user du moyen politique d'un cautionnement réel que la guerre rend nécessaire , et dont, avec toute ma logique, je n'ai pu encore établir , aux yeux de notre ministère , l'indispensable utilité sans risques.

» J'ai donc comblé les sacrifices , et ne puis les porter plus loin. Forcé de me justifier sur l'horreur qui m'est imputée , de forger moi-même l'obstacle que j'ai l'air , dit-on ,

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de combattre ici, pour trahir mon pays, en livrant à nos ennemis des armes devenues si nécessaires à la France , je dois montrer , som peu de jours, ce que j'ai fait , ce que j'ai dit , tout l'argent <;ue j'ai avancé pour nous en rendre possesseurs , sans avoir reçu de pei sonne l'aide , hélas ! si facile , (jue j'ai partout sollicitée.

» Outrage par la malveillance des uns ( M. Clavière ), rebuté par l'inaction des autres ( M. Dumouriez ) ; découragé enfin par la répugnance que vous m'avez montrée, d'entrer pour rien dans une affaire entamée et conclue par v 'Ire prédécesseur ( > oilà le moi ) , comme s'il était question d'un brigandage, ou d'un pa tricotage , je dois, en désespoi; de réussite auprès de vous et du ministre des affaires étrangères , justifier hautement, Monsieur , mes intentions et mes actions Alors la nation jugera qui a des torts à son égard- ( L'instant est enfin arrivé , je le fais. )

» Non , il n'est pas croyable qu'une affaire aussi importante, soit traitée par un ministère avec cet abandon, cette légèreté ! J'en ai reparlé , depuis vous , à votre collègue Dumouriez , qui m'a paru enfin pénétré du danger de laisser publier une justification sur cet étrange empêchement} à qui j'ai fait toucher au doigt l'extrême facilité de soi tir d'un .si puéril embarras , pour des ministres

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