CITOYEN ET COMME PATRIOTE
» Pour éviter un mal qu'il est si aisé d'empêcher, je vous supplie de m'accorder un rendez-vous entiers a* e< M Dumouricz. Ce que la malveillance peut faire patauger six mois , la bonne intelligence peut le solder en six minutes.
» Les clameurs , pour avoir des armes , vont partout jusqu'à la fureur. Jugez, Monsieur, oii elle se portera ,
QUAND ON SAURA QUEL MISÉRABLE OBSTACLE NOUS A PRIVÉS DE 60 MILLE ARMES , Qu'oN POUVAIT AVOIR SOUS DIX JOURS.
Tous mes amis , par inquiétude pour moi , exigent que je rejette à qui il doit aller le bloc dont on veut m'accabler; mais c'est le bien que je veux faire , et le jour que j'aurai parlé il sera devenu impossible.
» Je vous demande donc , au nom de la patrie , du vrai besoin de mon pays , du danger de cette inaction , de vaincre toutes vos répugnances , en m'assignant un rendez-vous , d'accord avec M. Dumouriez.
» Agréez les assurances de la très-respectueuse estime qui vous est due.
Signé Carox de Beaum4rchais.
Je suis trois jours sans avoir de réponse. Le 2 juin je reçois cette lettre de M. Servan , ( é[cri* titre de bureau. )
Paris , le 1 juin 1792 , l'an 4e de la liberté.
« JToùs sentez, Monsieur , que votre affaire ayant été mûrement examinée au conseil du roi , comme je vous
i86 DEUXIÈME
en ai provenu ( prévenu? de quoi ? qu'elle le serait apparemment), Hm'est impossible d'y rien changer. Vous demandez à m entretenir avec M. Dumouriez sur le même objet ; je me trouverai volontiers au rendez-vous t/ue voudra bien vous accorder ce Ministre.
Le Ministre Je la Guerre : Signé Servan.
Que voulait dire M. Servan ? Prétendait -il me faire entendre par ces mots : le conseil du roi, que c'était le roi en personne , qui s'opposait à ce qu'on fit rien pour accélérer ces fusils ? Un nouveau Retire d'inquiétude me saisit. Dans le désordre de ma tête, je renvoie mon courrier en Hollande-, en écrivant à mon ami que la malveillance est au comble , et qu'il faut que ce soit lui-même qui me donne un conseil pour tâcher de faire arriver nos fusils , en consultant l'ambassadeur , soit en fesant des ventes simulées à des négociants hollandais , soit en les fesant aller a Saint-Domingue , d'où j'en ferais ensuite l'usage qu'un meilleur temps me prescrirait. Ma lettre se ressentait de ma fâcheuse situation ; mon ami en fut effrayé.
Je m'efforçais de me tranquilliser, lorsque, le 4 juin, François Chabot, pour comble de malheur, poussé par je ne sais qui , s'avise de me dénoncer à l'assemblée nationale, comme ayant lait venir du Brabant , dans mes caves , cinquante mille fusils, dont la municipalité, dit-il,
avait parfaite connaissance. L'enfer est donc déchaîné, dis-je, contre ces malheureux fusils? Y a-t-il jamais eu sottise ou traîtrise pareille ? Et je puis être massacré !
Sur-le-champ je reprends la plume, et j'écris à M. Servan la lettre dont voici la copie :
Paris, lundi soir , 4 j°in 1792- Monsieur,
« J'ai l'honneur de vous prévenir que je viens d'être enfin dénoncé aujourd'hui à rassemblée nationale comme ayant fait venir du Brabant , à Paris , cinquante mille fusils , que je retiens , dit-on , cachés dans un lieu trèssuspect.
)> Vous pensez bien , Monsieur , que cette accusation , qui méfait membre du comité autrichien , intéresse beaucoup le roi , que l'on en suppose le chef, et qu'il ne vous convient pas plus qu'à moi de laisser fermenter des soupçons de cette nature ?
» Après les efforts de tout genre que j'ai faits , tant auprès de vous que des autres Ministres , pour procurer ces armes à mon pays ; après leur inutilité, et j'ajoute , avec peine , après l'inconcevable indifférence dont tant d'efforts patriotiques ont été repousses par le Ministère actuel , je devrais au roi et à moi de me justifier hautement , si mon patriotisme ne m'arrêtait encore par la certitude que j'ai que du moment où je m'expliquerai publiquement, la porte de la France est fermée à ces armes.
)> Cette seule considération prévaut encore sur celle de ma sûreté menacée , et des mouvements populaires que l'on remarque autour de ma maison. Mais, Monsieur, cet état ne peut subsister vingt-quatre heures ) et c'est <1 >
i88 DEUXIEME
vous , comme Ministre , que j'atteuds la réponse qu'il me convient défaire à cette inculpation ( de Chabot ). Je vous demande encore une fois , Monsieur , un rendez-vous dans la journée avec M. Dumouriez , s'il est encore Ministre. Vous êtes trop éclairé pour ne pas pressentir les conséquences d'un retard.
» Mon domestique a l'ordre d'atte idre celui par écrit que vous voudrez bien lui remettre pour moi. Il y à quelque vertu, Monsieur, dans la conduite que je tiens , malgré V effroi de ma famille entière; mais le bien public avant tout.
» Je suis avec respect ,
Monsieur, Votre, etc.
Signé C.aron de Beaumarchais.
En copiant ceci, j'ai besoin de me modérer, la colère m'emporte encore, et je sue à grosses gouttes, le 6 janvier, dans un pays très-froid.
Le lendemain enfin , M. Servait répond pour la première lois de sa main.
Mardi , 5 juin.
« J'ignore, Monsieur, à quelle heure M. Dumouriez -era libre pour vous voir ; mais je vous répète que , dès que vous serez chez lui , et qu'il me fera avertir, je m'empresserai de m'y rendre , ce matin , jusqu'à trois heures; après midi , depuis sept heures jusqu'à neuf heures.
» Je serais très-fùché qu'il vous mésarrivât , pour des
fusils , QUE DES ORDRES IMPERIEUX RETIENNENT A TeR- AVEREN. »
Le Ministre de la guerre : Signé Joseph SérvAN.
Ce n'étaient donc pas , ô Lecointre , ni un brocanteur en faillite , ni ma- mauvaise volonté , qui retenaient ces armes à Terweren ? Ni ce Provins que vous préconisez, ni aucuns autres particuliers , ne pouvaient pas représenter dans l'esprit de M. Servan ces ordres impérieux qui arrêtaient nos armes. Eh ! sur quels diaboliques mémoires m'avez-vous donc stigmatisé ?
Voilà , dis-je? en lisant le billet de M. Servan , le premier mot un peu supportable , que je reçois, sur cette étrange affaire , depuis que ce ministre est en place ! Je vois trop qu'il cédait à des impulsions étrangères.
Puisqu'il cousent à conférer avec moi et son collègue Dumouriez , sans un certain autre Ministre , je commence à penser qu'il entendra raison.
Mais, cette conférence tant demandée le 4? je ne pus l'obtenir que le 8, à neuf heures du soir , et chez M. Servan : quatre journées de perdues. J'y repris l'affaire ab ovo; peut-être , en la traitant avec chagrin, avec chaleur pour mon pays, eusje ce qu'on pourrait nommer l'éloquence de la chose , ou celle du moment ? Ce qu'il y a de certain, c'est que les ministres, touchés de toutes les peines qu'on m'avait fait souffrir , convinrent l'un et l'autre, lui, Dumouriez, qu'il écrirait à MM. Hoguer, Grand, banquiers <¥ Amsterdam ,
igo DEUXIEME
de me cautionner à tort ou à droit, auprès des Etats de Hollande, jusqu'à la somme, non pas de trois fois la 'valeur de la cargaison, qu'ils voulaient, mais d'une fois cette valeur; ce qui n'était pas moins injuste, mais était pourtant nécessaire.
Pendant qu'il en prenait la note, je lui dis : une fois ou trois fois la valeur, c'est tout un ; puisqu'en fin de compte, en rapportant V acquit à caution déchargé , cela ne coûtera qu'une commission de banque; et nos fusils vont arriver.
M. Serran conviut de me faire remettre i5o mille livres sur les a5o mille, que son département avait à moi, au-delà des 5oo mille francs d'assignats qui m7 avaient été avancés.
Car un certain ministre ne disait pas encore que 75o mille livres de contrats de l'Etat, portant g pour ioo d'intérêt, sont un dépôt qui ne saurait représenter pour 5oo mille francs d'assignats qui ne portent nul intérêt, et perdent 5o pour ioo chez l'étranger. Mais nous y reviendrons ; la chose en vaut la peine.
Pendant que M. Servan prenait aussi sa note, je lui dis : Avec ce secours-là , Monsieur , s'il faut trois ou quatre mille louis pour lever tous les autres obstacles en Hollande , je les sacrifie de bon cœur. Et nous nous séparâmes tous fort contents les uns des autres.
Mais, le 12 juin, c'est-à-dire, quatre jours après , n'ayant de nouvelles de personne , j'écrivis (bien fâché) la lettre suivante à M. Servait y le ministre.
11 juin 1793.
Monsieur,
« Le jour <ïe la dernière conférence que vous et M. Dumouriez m'avez accordée pour le complément des moyens propres à retirer nos soixante mille fusils de Hollande, j'eus l'honneur de vous répéter que l'argent nécessaire pour gagner tout ce qui enveloppe le haut sénat de ce pays , pouvait se porter de trois mille à quatre mille louis , et que cette somme m'était indispensable.
» Disposé au grand sacrifice de celte avance , je voire ai prié de nouveau de me faire remettre de quoi me faire cent mille livres en florins de Hollande , sur les deux cent cinquante mille francs que vous avez à moi , et qui n'ont été déposés , au lieu de six cent mille livres portées dans notre marché , au-delà de l'avance que M. de Graves m'a faite , que parce que nous convînmes à l'amiable , que si j'avais besoin de quelques fonds ( ce que je ne prévoyais pas) , ils me seraient remis et sans difficulté. Vous m'avez dit, Monsieur, que vous vous consulteriez {sur laforme), et me feriez parvenir promptement votre réponse ; vous convient-il que j'aille la recevoir, ou voulez-vous me la faire passer? Le succès des plus grandes affaires , quoi qu'on fasse en tous les pays, lient à ces misérables moyens; et malgré la contradiction , vous vojezque pendant qu'on décrète ici des peines contre ceux qui s'y laissent corrompre , on décrète six millions à M. Dinnouriez pour en faire corrompre ailleurs !
iya DEUXIEME
» Ne me laissez pas , je vous prie , quand vous avez des fonds à inoi , faire d'immenses sacrifices pour me les procurer d'ailleurs ; mais , quelle que soit votre décision à cet égard , je vous demande , surtout , de ne me la point faire attendre. Il faut que tout marche à la fois ; les démarches de notre Ministre à la Haje , auprès de ce gouvernement ; le cautionnement , les gratifications à tous ceux qui influent : c'est là la marche des affaires, et celleci a beaucoup trop langui I
» Je suis avec respect ,
Monsieur, Votre, etc. »
Signé Caron de Beaumarchais.
J'employais, comme vous voyez, Lecointre, tous les styles. Si c'était pour trahir l'Etat ,/e dois avoir le cou coupé ; mais je vois déjà mes lecteurs s'écrier : ce n'est pas Le Ion d'un traître ! O mes lecteurs ! ayez quelque patience: vous ue la perdrez que trop tôt, quand vous saurez tout ce que j'ai souffert ! car alors ce n'est pas pour moi que vous tremblerez, c'est pour vous !
Le même jour, 12 juin, je reçus ce billet puli, de la main de M. Servait.
a Joseph Servan prie M. de Beaumarchais de vouloir bien s'aboucher avec M. Pache , qui tient, pour le moment , la place de M. Gau ; il le mettra au l'ait de cette affaire, avant que M. de Beaumarchais le voye. »
12 juin.
Enfin, me dis-je , grâce au ciel ! me voilà au bout de mes peines ! M. Dumouriez certainement
aura écrit à MM. Hoguer et Grand ; je vais toucher 5o mille écus , dont j'enverrai 100 mille francs à la Hogue , pour parer à tous les obstacles, et les fusils vont arriver; et M. Chabot les verra, et le peuple me bénira, après m'avoir bien injurié ! J'étais joyeux comme un enfant.
J'écris le soir même en Hollande pour y consoler mes amis et leur faire partager ma joie.
Le lendemain matin, iT> juin, je vais à l'hôtel de la Guerre parler à M. Pache , et tenir de lui l'ordonnance, comme M. G au les délivrait. Je passe dans son cabinet ; je crois le mettre au fait de toutes les résolutions prises ; l'homme m'écoute froidement, et me dit :
<c Je ne suis point M. Pache ; je tiens sa place par intérim; mais votre affaire ne peut se terminer : M. Serran a quitté le ministère ce matin ; je ne sais où sont vos papiers , je m'informerai de cela. »
Frappé comme d'un coup de foudre , je monte dans les bureaux de l'artillerie ; tout le monde me dit que M. Servan a emporté tous ses papiers, et qu'on ne trouve pas les miens.
Je passe aux affaires étrangères ; je n'y trouve point notre ministre Dumouriez , qui avait pris la Guerre par intérim. Je reviens chez moi lui écrire; je pense alors qu'il me suffit de lever un extrait de l'acte de mon dépôt de 760 mille francs, chez
Epoques. f\ i5
le notaire du département de la Guerre, pour bien prouver à M. Dumouriez, qu'il est vrai que ce département a 2 5o mille livres à moi, sur lesquelles il sait bien que M. Servan est convenu , devant lui , de me remettre 5o mille écus.
Le i4juin, M. Dumouriez, accablé sous la multitude d'affaires, me fait répondre, parM.de Laumur, son aide-de-camp, qu'il va me faire remettre les 5o mille écus convenus avec monsieur Servan ; qu'il s'en souvient très - bien ; que j'y passe le surlendemain. Dieu soit béni !me dis-je encore, ce contre-temps n'est qu'un relard !
Joyeux , j'y vais le 6 juin, à midi , c'était là l'heure où Doumouriez donnait ses audiences à l'hôtel de la Guerre. Il était sorti ; je l'attends. Au lieu de lui, on vient dire à tout le monde, au grand salon , que M. Dumouriez vient de quitter la Guerre, et qu'on ignore celui qui le remplace. L'effet que cela fit sur moi, c'est que je fus atteint d'un sourire de dédain et de profond mépris, sur la bien triste originalité de tous ces contre-temps qui m'arriv aient. Je veux monter dans les bureaux; ils étaient tous ouverts , et personne dedans. Je m'écriai involontairement, dans un état que je ne saurais rendre :d pauvre France ! 6 pauvre France! et je me retirai chez moi, le cœur serré à m'étouffer.
Pourm'achever, le 25 juin, je reçus une lettre
ÉPOQUE. i95
de la Hogue, qui m'apprenait que MM. Hoguer et Grand avaient refusé de cautionner, sous prétexte que le ministre , qui avait envoyé l'ordre à M. de Maulde , notre ambassadeur à la Haye, de faire cautionner par eux, ne leur en avait point écrit. ( O désordres alï'reux des bureaux ! car ces choses-là sont de pures formules. ) Mais tout ceci n'était qu iin vain prétexte. Ces messieurs , qui ont tant gagné d'argent à servir notre France , servaient alors , contre elle , la Hollande et l'Autriche. Tout était donc au diable ; et c'était à recommencer, quand il y aurait d'autres ministres. Je me mangeais les bras de désespoir.
Mais, au milieu de mon chagrin , soyons justes, et rendons grâce à l'attention de Dumouriez , qui, en sortant du ministère, instruisit M. Lafard , son successeur pour la Guerre, des contretemps qui m'étaient arrivés; ce qui le disposa sans doute à bien écouter l'historique et le compte que je lui rendis , pièces probantes sur la table , des entraves de toute espèce, que l'enfer avait semblé mettre à l'arrivée de ces fusils. — Cela est d'autant plus fâcheux , dit tristement M. Lajard , que nos besoins sont excessifs , et que nous ne savojis comment faire. Il faudra, me dit-il, aller voir M. Chambonas ( qui avait les affaires étrangères ) pour voir à remédier au refus plus que malhonnête des deux banquiers
Hoguer et Grand, En attendant, je vais m'instruire de l'état juste où est l'affaire des 5o mille ecus à vous, qui vous sont échappés tant de fois. Le ton doux de M. Lajard me sembla de très-bon augure.
Il fit venir M. Vauchel , chef de bureau de l'artillerie, qui lui dit qu'en effet il avait été convenu entre les deux ministres de me remettre cette somme , sur les fonds qu'on avait à moi.
M. Lajard eut l'honnêteté de répondre le lendemain, 19 juin, à la demande que je lui en fesais par écrit , pour la bonne règle, et de m'enveyer la lettre suivante , avec un mandat à la trésorerie nationale, pour me payer les i5o mille livres.
19 juin x'jg-i , Tan 4e de la liberté.
M. Beaumarchais.
« Tous me demandez , Monsieur, que , pour vous mettre en état de faire sortir de la Zélande les soixante mille fusils de soldat que vous vous y êtes procurés, en vertu du traité que vous avez fait avec le gouvernement, je vous fasse délivrer une nouvelle avance de cent cinquante mille livres , pour, avec cinq cent mille francs que vous avez déjà touchés , faire six cent cinquante mille livres , à compte du prix de cette fourniture. Je vois d'autant moins d'inconvénient a vous donner cette facilité, que, comme vous l'observez , vous avez déposé des valeurs supérieures à celle avance. Vous trouverez, en conséquence , ci-joint , l'ordre
pour recevoir ces cent cinquante mille livres à la trésorerie nationale. »
Le Ministre de la Guerre : Signé A. Lajard.
J'envoie mon caissier recevoir cette somme , qui s'était fait terriblement attendre! Un cliétif et bizarre accroc en retarda encore le payement.
Un commis du bureau de la guerre, dit-on à mon caissier , était venu prévenir que l'on ny oubliât point que l'usage , pour les fournisseurs , était d'avoir une patente avant de recevoir leurs fonds. Monsieur, dit mon caissier, M. de Beaumarchais n'est point un fournisseur, c'est un citoyen qui oblige, et certes, bien à ses dépens. 11 représente un Brabançon qui n'a point de patente en France; il a reçu déjà 5oo mille francs, sans qu'on ait rien exigé. — Monsieur, lui répond-on , nous avons ordre de ne pas le payer sans cela.
Sur le compte qui m'en fut rendu, je dis : Ce sont là les derniers soupirs de la malveillance expirante. Ne perdons pas dix jours à batailler sur un argent si contesté et devenu si nécessaire; ils veulent me faire marchand de fournitures , lorsque j'ai cru rendre un très-grand service. Combien faut - il pour cette patente ? on me demanda i,5oo livres. Si les messieurs de ce bureau, lui dis-je, se sont tous buttés là, pour me bien
dégoûter d'aller jamais sur leurs brisées , disons notre med culpd, et portez les i5oo livres.
Cela nous dévora deux jours. Je suis bien sûr que la malignité en riait; enfin , on leur porta ma patente d arquebusier. Mais , à l'instant que l'on allait payer, vint un autre commis régaler mon caissier d'une opposition inconnue. On referme la caisse; il s'en revint chez moi, me rapportant la lettre du ministre. Pour le mandat de me paver, on t avait très-bien retenu. 11 s'en revint cnez moi, me demandant, bien effaré, si je connaissais un Provins , qui avait mis opposition sur tout ce qui pouvait m'eltre dû ii la Guerre; en sorte qu'on n'avait point pavé. Je le connais , lui dis-je , assez pour ne vouloir point le connaître.
C'est donc ici le cas de s'expliquer sur ce Provins, dont vous avez, l Recoin tre , fait un si noble bruit dans votre dénonciation ; quelle que soit la nausée que me cause cet émétique 4 il faut s'en soulager, et ne laisser rien en arrière. Quand on se sent piquer la nuit par un insecte, encore faut-il bien le noyer, si l'on veut prendre du repos.
Quelques jours après mon traité, signé avec M. de G raves , un sieur Pvomainvilliers , commandant de légion de la garde nationale, jadis exempt des gardes du corps, de tout temps obéré, joueur et feseur d'affaires, vint un matin me dire qu'un
pauvre homme qu'on avait bien trompé, h qui un sieur Lahaye , qui, disait-on, m'avait vendu des armes pour le gouvernement français , devait 80 mille francs , pour caissons et réparations de partie de ces mêmes armes, et qu'il venait me supplier , quel que fût le marché que j'eusse fait avec ce Lahaye, de trouver bon qu'il mît opposition entre mes mains. C'est, dit-il, un nommé Provins, bon ouvrier, et même brocanteur, qui a beaucoup d'enfants, et qu'une pareille perte conduirait à sa ruine entière.
Monsieur, lui dis-je, il ne faut point de prière pour cela ; je ne puis refuser une opposition qu'on m'apporte. M. de Lahaye ne m'a rien dit de cette créance un peu forte ; je lui en ferai des reproches ; car je n'ai point fait un marché sec , où rien n'aurait pu me guider, n'ayant point vu ces armes-là. Mais je l'ai bien intéressé à faire une affaire honorable; et si de grands malheurs ne fondent pas sur l'entreprise , votre homme sera loin de perdre ce qu'on lui doit. Mais quel intérêt prenez-vous à ce créancier de Lahaye? — Je ne vous cacherai pas, dit-il , qu'étant moi-même assez dérangé de fortune, je l'avais protégé aux bureaux de la Guerre , pour lui faire avoir un marché , pour une partie de ces armes , du temps de M. DuportaiL Les assignats alors perdaient très-peu de chose. 11 avait fait son compte pour
20 livres, même moins ; mais n'ayant pas trouvé ses fonds, les assignats sont tombés tout-à-coup, et son marché n'a pu se soutenir, parce qu'enfin il a donné trop d'intérêt dans cette affaire, et que ses bailleurs de fonds ont fait une lourde faillite. J'avais moi-même intérêt dedans , avec fjuelguesrunsde ces messieurs» Ah! c'est un grand malheur pour lui de n'avoir pas songé à vous! — Ne le regrettez pas, Monsieur Lui dis-je; quelque Français qui me l'eût proposée, je ne l'eusse pas acceptée : je connars trop leurs tripotages ! J'ai même cru l'affaire net e , et je suis tres-fàché de lui trouver des embarras de cette nature. Au reste, je vous remercie de l'égard qui vous fait me prévenir sur cette opposition ; je la reçois, et vous donne ma parole d'en écrire à M. Lafiaye. S'il leur huit un conciliateur, je le serai avec plaisir.
L'opposition rue vint; je la reçus. J'écrivis à Lahaye , qui, pour réponse, me dit qu'il ne devait rien à cet homme ; et (pie , quant aux objets dont il réclamait le salaire, je n'avais qu'à écrire à M. de la f/ogue, qu il né enverrait, par sa réponse, les quittances de ces objets, que l'on avait payées pour moi, à C acquit de la masse entière. Alors je me tins sur mes gardes.
Enfin, lorsque j'ai vu qu'outre l'opposition en
ÉPOQ U E. 20 1
mes mains , on avait fait mettre à cet homme une opposition sur moi, à l'hôtel de la Guerre (sur moi, qui ne l'avais vu ni connu dans aucune espèce d'affaire ) , j'ai reconnu la sourde intrigue qui me fesait expier le tort d'être sorti de mon repos, pour troubler leur maquignonnage. Alors , avec un homme de loi , je vis ce marchand brocanteur, supposant que quelque homme, avide d'accumuler des frais à ses dépens, lui avait fait faire cette faute. Mais, comme ce Provins n'est qu'un brise-raison , nous n'en pûmes rien obtenir. 11 fut assigné sur-le-champ, a épuisé tous les délais , a été condamné partout ; mais , sous les auspices du désordre , il a si bien filé le temps , de condamnation en condamnation, qu'il a usé plus de cinq mois. Sur opposition frauduleuse , il m'a empêché de toucher mes propres cinquante mille e'cus. J'ai proposé au département de la guerre de retenir tout ce que demandait cet homme , et de me délivrer le reste, jusqu'à dernière condamnation. Le sévère M. Vauchel n'a pas alors voulu y consentir,- et moi, j'ai commencé à 'voir plus clair dans cette affaire-, et, laissant là les 5o mille e'cus , jusqu'après les trente délais, par lesquels , grâce au ciel , le plus dénué scélérat peut arrêter pendant six mois une affaire nationale , en vertu des nouvelles lois , j'ai rendu cet homme garant de toutes mes nettes succès-
sives , et j'ai fait un emprunt onéreux. Mais qu'importe à un insolvable de subir des condamnations ! son déshonneur est son acquittement.
Mon avoué vous portera, Lecointre , les cinq ou six condamnations que cet homme a déjà subies; il en est maintenant au tribunal du premier arrondissement, sur son appel du jugement défi-* nitîf du tribunal présidé par l'intègre d' Ormesson , lequel Va condamné trois fois. Tel est Provins et compagnie.
Quittons ces plates intrigues, vous en verrez bien d'autres d'un genre un peu plus relevé! Mais tout a semblé bon pour nuire à cette affaire par le motif que vous savez : nul ne fournira rien , hors nous et nos amis.