‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 18 sur 41 · TROISIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ÉPOQUE

Je me suis engagé, Lecointre, à vous bien éclairer sur tous les points de ma conduite; j'ai promis de tirer ma justification publique de la série entière des choses dites, écrites et faites par moi chaque journée des pénibles neuf mois dont je rends compte à la nation ; en sorte qu'on pût voir dans mes actions, mes conférences, mes lettres et mes déclarations , un rapport si exact

qu'elles frappassent les bons esprits par leur accord, leur suite et leur identité.

Le dénonciateur trompé, qui s'exaspère à la tribune, peut s'exempter de suivre une méthode aussi sévère. Soutenu par l'idée qu'on a de son patriotisme, il peut s'égarer dans le vague, et tout dire sans rien prouver. Ses auditeurs , s'en rapportant à lui , suivent peu ses raisonnements, ne relèvent point ses erreurs, ne combattent point ses injures, et l'on finit souvent par prononcer, ou de pure confiance en son zèle, ou de lassitude d'entendre accuser sans contradicteurs.

Mais l'homme qui se défend ne peut sortir un moment de sa thèse : il faut qu'il ait six fois raison avant qu'on le lui accorde une; car il a contre lui la prévention involontaire qui pèse sur un accusé, la répugnance que tout juge a de revenir sur lui-même après avoir émis son opinion, et contre un décret prononcé. C'est pour vous armer contre moi que je vous fais toutes ces remarques. Suivez-moi bien sévèrement, et surtout ne me passez rien ! Mon espoir est de ramener, à force de preuves évidentes, l'équité de la Convention sur un décret lancé contre un homme innocent, un citoyen irréprochable. Et de plus, j'ai juré de faire mon avocat de vous mon dénonciateur! Veillez donc bien sur ce que

je vais dire. C'est votre affaire et non la mienne. Je continue mon exposé.

Nos ennemis du dehors de la France, après avoir suivi M. de la Hogue , dans le dessein de nuire à l'affaire des fusils, en lui jouant un mauvais tour; après avoir usé tout leur crédita nous faire dégoûter de ces armes en Hollande , voyant qu'ils ne pouvaient ni me lasser ni me surprendre, ont pensé que ce qui leur restait de mieux à faire était die traiter à l'amiable, de m'en offrir un prix fort attrayant;

Par toutes sortes dagens, et sous toutes les formes, ils ont tenté de stimuler ma cupidité mercantille. ! a /Jogae me l'avait écrit dix fois, pour me prouver que mais étions bien pourchassés par les vendeurs et les acheteurs. Au moins ceux du dehors se montraient-ils conséquents à leurs intérêts! mais les obstacles de nos gens, de nos bureaux , de nos ministres!... cela me mettait en fureur. C'est ce que j'écrivais à la llogue en réponse.

Le 29 juin, je suis fort étonné de le voir arriver chez moi. Vous devez croire, me dit-il, que c'est l'affaire des fusils qui m'amène? Certes, U en sera bien question; mais elle ne marche ici qu'en seconde ligne. Je suis courrier extraordi-

naire, et chargé par M. de Maulde, notre ambassadeur à la Haye , de dépêches si importantes qu'il n'a voulu les confier qu'à ma loi, qu'à ma probité.

A force de recherches , il a eu des notions certaines qu'il v avait dans Amsterdam une fabrique d'assignats. îl a pu tout faire arrêter, avec l'espoir d'avoir les ustensiles et les hommes; et peut-être, en les surprenant, de trouver dans leur nid d'autres pièces fort importantes : mais , le dirai-je à netve honte? pendant que les ambassadeurs nagent dans l'abondance à la //are, qu'ils ont tous les plus grands moyens pour faire de la politique , j'ai vu M. de Maulde ne pas avoir de quoi fournir aux frais de ces arrestations; et les faussaires lui échappaient, si je ne lui eusse pas prêté 6,000 florins en 'votre nom !

L'épisode de ces dépêches , dont mon ami fut le porteur, répandrait un beau jour sur l'affaire des fusils, honorerait notre civisme, et ferait connaître l'esprit qui animait tons ceux qui s'en mêlèrent ; mais cela jetterait quelque langueur sur mon narré ; j'aime mieux me priver de l'avantage que j'en pourrais tirer. Je le réserve pour un autre moment (1).

(1) Pendant qu'on imprime ceci , j'apprends cpie je viens d'être dénoncé aux Jacobins , comme avant travaillé

Je racontai à M. de la Hogue les mille et une angoisses que j'avais éprouvées, sans avoir avancé d'un pas l'extradition de nos fusils.

Ah! me dit-il, je viens, avec bien du regret, vous répéter que c'est partout de même, qu'il faut tâcher de vous tirer de cette épouvantable affaire. La malveillance est telle en Hollande, comme ici, que votre fortune y passera devant que vous obteniez l'extradition des armes de Tervbre. La France vous dessert, et la Hollande sert V Autriche! Comment voulez- vous, seul, sortir de ce filet? Je vous apporte la grande requête que j'ai faite pour vous en réponse à une note du ministre de l'empereur, et fait remettre , par M. de Maulde, au greffier des Etats de Hollande; et la ridicule réponse qu'on nous a faite au nom de ces Etats, quand les ministres l'auront lue, ils connaîtront les vrais obstacles qui retiennent la cargaison.

— Mon ami, ils ne lisent rien , ne répondent à rien, ne font rien, que d'intriguer dans leur

à Londres , avec M. Calonne ( locjurl est à Madrid ) , ù faire do faux assignats. Vous voyez , Citoyens , avec (juelle rapidité toutes les infamies se succèdent ! Me perde? pas de vue que j'ai prêlé l'argent qui fit arrêter les faussaires de Hollande ; priez Lecointre de vous dire quel service je vous rendis, et portez votre jugement sur l'honnête homme qui me dénonce.

parti , qui n'est point Ja chose publique. C'est un désordre ici qui fait frémir! Et Ton veut, à travers cela, marcher à une constitution! Je jure qu'ils ne le veulent pas! Mais qu'est-ce que les Etats de Hollande ont répondu à la requête ? — Des choses vagues, insignifiantes, fausses! Et tout est bon, pourvu qu'on gagne du temps contre vous. J'apporte leur réponse.

Si vous aviez voulu céder ces armes au plus haut prix , là-bas , vos embarras seraient finis. Votre argent vous serait rentré , avec un bénéfice immense; et le plus grand de tous, c'est qu'on les enlevait en bloc , comme vous les avez achetées , sans triage et sans embarras. M. de Maulde est bien instruit des offres que l'on nous a faites ; car rien n'échappe en ce pays , à ses vigilantes recherches.

ëe sais, lui dis-je, ce qu'il a écrit là-dessus, et le peu qu'on a repondu. J'ai trouvé le moyen ici d'avoir des notices exactes ; cela n'est pas à bon marché ; mais, comme c'est pour le bien de l'affaire, il faut que l'affaire porte tout. Car ce n'est plus une entreprise de commerce , c'est une affaire d'honneur et de patriotisme; je vais plus loin , &' obstination. Ils ont juré que les fusils n'arriveraient pas ; moi j'ai juré qu'autre puissance que la nation , ne les aurait. Mon premier motif est le besoin que nous en avons.

Or voici de nouveaux ministres ; nous allons voir comme ils procéderont : mais, quelque mal qu'ils puissent faire contre l'arrivée des fusils, je les défie de faire pis que ceux qui leur cèdent la place!

Sur ma simple demande , M. Chambonas nous fit dire que, le soir même, M. Lajard et lui , nous recevraient chez eux. J'y allai, bien déterminé à montrer à ces deux ministres toute la fermeté qui m'avait attiré la disgrâce de M. Clavière.

J'-avais le portefeuille de mes correspondances : j'instruisis fort au long les ministres , ils nous donnèrent audience complète , et telle qu'aucun prédécesseur ne m'en avait jamais donnée. — Enfin, Monsieur, me dirent-ils, résumez-vous. Que voulez-vous? et que demandez-vous?

Je ne demande plus , Messieurs, leur dis- je, qu'on m'aide à f.ùre arriver ces fusils; je sens trop qu'on ne le veut pas. Je demande seulement qu'on me dise qu'on n'en a pas besoin ;qu ils sont trop épineux, trop chers, ou trop embarrassés ; enfin tout ce qu'on voudra : mais qu'on le dise par écrit, afin que cet écrit fasse ma justification. Je n'ai cessé de le demander aux ministres vos prédécesseurs : non que je voye sans douleur la France privée de ces armes , mais je sais trop que le fond de ceci est qu'on veut m'abreuvn

de tant de dégoûts à la fois ; que, dépité , je vende les armes en Hollande, afin de crier dans Paris que mon patriotisme était une chimère , et que f ai créé les obstacles qui ont enfin porté ces armes chez nos ennemis.

Quand vous m'aurez rendu, Messieurs, et mes paroles , et mes fusils , j'irai à l assemblée nationale , j'élèverai l'écrit que vous m'aurez donné , je prendrai V assemblée à témoin de tout ce que j'ai fait pour nous procurer ce secours; et si elle dit, comme les autres, ou que la nation n'en veut pas , ou qu'elle n'en a pas besoin, je prendrai conseil de moi-même pour savoir ce que j'en dois faire.

— Nous savons bien ce que tous en ferez, dit en riant l'un des ministres. Vous les vendrez à beaux deniers comptants. M. de Maulde nous écrit qu'on vous en fait des offres magnifiques. — S'il écrit tout, Messieurs, il doit vous dire aussi avec quel dédain j'ai refusé ces offres ! — Aussi, me dit M. de Chambonas , le mande-t-il très-positivement.

— Oui, Monsieur, on les fait depuis plus de deux mois. Je n'avais point cherché à m'en faire un mérite : mais , puisque M. de Maulde l'écrit ? elles sont telles, ces offres, que tout autre que moi les aurait dix fois acceptées ; mon argent me serait rentré avec un très-fort bénéfice , mais je

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suis Français avant tout. Et cependant je ne puis soutenir l'état fâcheux où l'on me tient , qui détruit mon repos, et ma fortune, et ma santé, quand je puis d'un seul mot voir tout cela bien, rétabli !

M. f.ojard me répondit : Nous ne pouvons , de notre fait , rompre un traité d'armes si nécessaires , au moment où nous en manquons , sans consulter, avant, les trois comités réunis, diplomatique, militaire, et des douze ; nous les consul lerons, et nous vous donnerons réponse.

Le lendemain M. de Chambonas nous dit qu'ils avaient entamé l'affaire avec des membres des comités : que , par les difficultés survenues en Hollande , on regardait assez le traité de M. de Graves comme rompu de fait-, mais qu'on était loin de me dire qu'on ne voulait plus de ces armes, et moins encore de le signer, dans l'extrême besoin que l'on avait de mes fusils. — Monsieur, Monsieur, répondis-je au ministre: ou vous voulez des armes , ou vous n'en voulez point. Je ne saurais prendre un parti sur les offres que l'on me fait, qu'après une décision précise; cette décision, quelle qu'elle soit, je l'attends de votre honnêteté ; mais il me la faut par écrit,

— C'est qu'on craint, dit M. Lajard (en me regardant dans les jeux), que vous ne vouliez en user, pour nous monter le prix des armes

EPOQUE. on

au taux, avantageux pour vous, des offres qu'on vous fait là-bas?

— Monsieur, lui clis-jc avec chaleur, si l'on m'aide de bonne foi à lever l'injuste embargo que les Hollandais nous ont mis (en fournissant le cautionnement que mon vendeur exige avec justice), je donne ma parole d'honneur que, dans ce cas, nul acheteur n'aura les armes que la France , à qui je les ai destinées, quelque prix qu'on m'en offre ailleurs. Je donne ma parole d'honneur que je n'augmenterai point le prix de mon premier marché , quoique je pusse en avoir à l'instant plus de douze florins , en or, au lieu de huit que je tiendrai de vous , en assignats ! Voulez-vous ma déclaration pour la montrer aux trois comités réunis? je ne demande autre justice que de me trouver délivré de la fâcheuse incertitude qui m'a tant tourmenté , depuis trois mois , sur Y éventualité du prix des assignats, à époque incertaine ; au point que j'ai souvent pensé, en suivant la conduite impolitique , impatriote , injuste des ministres passés, que l'on voulait traîner les choses jusqu'au moment où, V assignat tombant à une perte excessive, on me ferait offre réelle, en exigeant de moi la livraison subite; et j'en ai vu assez pour m'attendre à ce beau procès. Et tout cela, pour n'avoir pas pu gaguer, sur la timidité de M. de Graves , la justice de

traiter en florins , avec moi, parce que ce n'était point l'usage dans les fiers bureaux de la Guerre : mais ils ont cent moyens de se dédommager , quand moi je n'en veux pas un seul !

— Mais qui nous assurera , me dit l'un des ministres, que, fatigué parles obstacles qui retiennent ces armes en 7,élande, vous ne les vendrez pas à d'autres , quoique nous avions vos paroles? car enfin vous êtes négociant, et ne faites de grandes affaires que pour gagner beaucoup d'argent?

— J'entends votre objection, Monsieur; elle pourrait être un peu plus obligeante : quoi qu'il en soit, je vais vous délivrer de toute inquiétude à cet égard. Pour vous bien assurer qu'aucune autre offre ne pourra me séduire , faites recevoir à l'instant mon expropriation et la livraison a Tervhe. , par qui vous jugerez à propos : la chose étant devenue vôtre, vous aurez seuls le droit d'en disposer. Puis-je aller plus loin avec vous? daignez me l'indiquer, Messieurs. Pour purger mon patriotisme des soupçons dont on l'a couvert , il n'est rien, rien à quoi je ne me soumette!

A l'air étonné des ministres, je vis qu'ils étaient prévenus. — Quoi! M. Beaumarchais, vous parlez sérieusement? Quoi! si nous vous prenions au mot, vous auriez le courage de ne pas reculer? — Le courage, Messieurs ! c'est de ma

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pîeine volonté, que j'en fais l'offre et la déclaration. — Eh bien, me dit M. Lajard , mettez-nous cela par écrit : nous consulterons sérieusement les trois comités réunis.

Le lendemain , 9 juillet, les ministres reçurent de moi le net résumé que voici :

A Messieurs de Lajard et Chambonas , Ministres de la Guerre et des Affaires étrangères.

ç) juillet 1792.

M ESSIEURS,

« Vous le savez , il faut en toute affaire simplifier pour eclaircir. Permettez-moi de rappeler les principes que j'ai posés, dans la conférence d'hier , et que vous parûtes adopter. — Comme négociant , ai-je dit , je n'aurais nul besoin que le gouvernement français se substituât à moi , dans l'affaire des fusils de Hollande , si je rompais mon traité avec lui ( a Dieu ne plaise ) / Et vous avez , Mes-» sieurs , la preuve dans vos mains , que la meilleure et la plus courte façon pour moi de terminer l'affaire à mon grand avantage , est , certes , bien en mon pouvoir , si je veux me borner aux vues commerciales , puisqu'on ne cesse de m'offrir ( avec promesse et même avec mer ace ) de me rembourser sur le champ, en ducats c or donné 's 'r et sous le bénéfice au il me conviendra d'imposer , le* soixante mille fusils que j'ai achetés en Hollande ; votre ambassadeur vous récrit.

» Ce n'est donc point comme négociant , ce n'est point comme spéculateur, que j'ai traité cette question avec mes-

sieurs Lajard et Chambonas , mais en patriote français , qui veut Je bien de son pa-\s avant tout , et le préfère à son propre avantage. Faites -moi la justice de vous en soutenir.

*> Je vous ai proposé , Messieurs , de vous substituer à moi, en recevant la livraison de toutes mes armes à Tervère ; la subite déclaration de la guerre avant apporté un obstacle invincible pour moi, à les livrer en France , et le ministère français ayant des moyens qui me manquent, de faire lever l'injuste embargo hollandais, et d'amener ces fusils à Dunkerque. Je vous ai fait sentir , Messieurs , que votre premier avantage était, en ceci. H'empêcher nos ennemis de s'en emparer par la force , comme on m'en menace aujourd'hui ; les Hollandais ne pouvant hasarder de laisser faire contre un gouvernement ce qu'ils protégeront peut-être contre un simple particulier.

» En vous expliquant bien ceci , Messieurs, je n'ai fait que renouveler ce que f ai dît vingt fois aux ministres vos prédécesseurs.

» Ne pouvant amener au Havre une cargaison d'armes que l'on me retient en Zélande , contre justice et droit des gens , je vous pose ainsi la question.

» Quand le ministère m'a pressé d'acheter ces fusils pour le servicc"de la France, les sacrifices d'argent ne m'ont pas arrêté ; depuis trois mois je tiens ces armes en magasin , mais je ne les liens qu'en Zélande ; et vous savez que le gouvernement d'Autriche engage celui de Hollande à les çmpêcher d'en sortir, sans aucun prétexte plausible; uniquement parce qu'ils sont les plus forts, et peuvent être impunément injustes à l'égard d'un particulier. Ces fusils sont donc ù 'l'encre. Ils y sont pour voire SjefVJcej v-v vc ici mon dilemme unique.

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» La France a-t-elle besoin des armes , et surtout vous importe-t-il qu'elles ne passent point dans les mains de vos ennemis , qui les demandent à tout prix , ce qui doublerait le dommage? recevez-en la livraison à l'ervère , en place du Havre, où je ne puis plus vous !a faire. C'est le seul changement que je propose à mon traité ; car je ne vous dis point , Messieurs , rompez le traité de ces armes entre M. de Graves et moi j au contraire , je vous propose d'accélérer sa conclusion , pour vous assurer qu il l'aura, en fesant faire la réception des aryies dans ce port, oii elles sont encore. Alors vous agirez de couronne à couronne ; et l'on aura bientôt raison , parce qu'on vous respectera , quand on n'a nul égard pour moi !

» Ne voulez-vous pas à l'instant vous mettre en possession des fusils? moyen qui peut seul empêcher peut-être qu'on ne s'en empare par la force , si je m'obstine à ne pas les leur vendre ; alors ( et je le dis avec un grand regret) déclarez-moi , Messieurs , que vous ne voulez plus des armes , et que vous renoncez à les avoir à vous , par ma livraison à 7'ervère ; in autorisant à m en défaire, à moins de perte et de risques possibles.

» Obligé de céder à l'empire des circonstances , je porterai sur le bureau de Y assemblée nationale tous mes marchés et mes correspondances , enfin les détails bien prouvés de mes efforts patriotiques , pour procurer ces armes à la France. Alors bien affligé , mais dégagé de prendre une peine inutile pour servir mon pays en ce point, quand je n'y suis aidé par aucun des pouvoirs ; et quand, depuis trois mois , mes capitaux sont loin de moi , engagés , arrêtés avec des pertes incalculables , j'écrirai en Hollande : Laissez aller ces malheureux fusils aux conditions quonvous en offre , plutôt que de les voir enlever par

la force , et de n'avoir après , pour tout espoir, que Vapercu d'un éternel procès , dont je ne sortirais jamais , contre mon vendeur et l'Etat , pour cause de violence d'une part , et de non-livraison de l'autre !

n Ne crovez pas , Messieurs , qu'un transport fictif envers vous pût me tirer de l'embarras ou je me trouve! au contraire , il me ferait perdre le seul temps qui me reste pour retirer mes capitaux , engages si long-temps pour le service de la patrie. Il m'enlèverait tout pouvoir d'échanger contre des ducats ces armes dont vos ennemis ont bien autant besoin que vous, et qu'ils ne cessent de demander , en s'offensant de mes refus constants.

» Quel serait notre sort , Messieurs , si , par un traité simulé, vous plaidiez ma cause en Hollande, au lieu d'y débattre la vôtre , et ne réussissiez pas à conduire les armes à Dunlœrque , dans un temps utile pour vous? Il vous resterait l'avantage d'avoir au moins empêché l'ennemi de s'en servir contre vous-mêmes , pendant toute la guerre actuelle : et moi , privé de tous mes fonds, je n'obtiendrais pour récompense d'avoir bien servi mon pays , que le désespoir de me voir une horrible quantité d'armes ? que je ne vendrais à personne : pei sonne n'en ayant plus besoin ! je serais ruiné , abîmé; sans doute , vous ne le voulez pas !

» On m'objecte , Messieurs , que votre responsabilité s'e\pose , si vous annuliez le traité de M. de Graves avec moi ! Oui, Messieurs , elle est exposée, si vous annuliez ce marché , pour laisser vendre aux ennemis les fusils achetés pour vous, mais non pas si vous l'échangez contre un traité définitif qui vous assure que l'ennemi ne s'emparera point des armes; puisque, étant reconnues propriété nationale , les Hollandais ne peuvent plus, à moins

de déclarer la guerre , souffrir ouvertement chez eux que l'on viole leur territoire , pour vous faire une grave insulte dont ils deviendraient les complices ! Voilà la question bien posée , sur ce qui tieut , Messieurs , à la responsabilité des ministres , dans cette affaire.

» Quant à la conférence d'hier , en voici le court résumé : Je vous ai proposé , Messieurs , de vous faire la livraison des armes réellement , et non fictivement , à Tervère, en place du Havre , sur les motifs que vous venez de lire ) ou que vous déclariez , en annullant le traité de M. de Graves , que vous ne voulez plus des armes pour la France, et me rendez l'entière liberté de recouvrer mes fonds , où , quand , et comme je pourrai , sauf les justes indemnités ! Je vous supplie , Messieurs , de m'accorder la faveur d'une prompte réponse , car je cours d'imminents dangers , que mon ardent patriotisme est bien loin d'avoir mérités ! vous-mêmes , avez eu la bonté de me le dire hier matin. »

» Recevez , Messieurs , les respects d'un bon citoyen afïïigé. »

Signé Caroiv de Beaumarchais.

Je fus trois jours sans avoir cle nouvelles. Je priai M. de la Hogue de passer aux Affaires étrangères. Il me rapporta pour réponse , qu'il avait rendez-vous, le soir mêrae^aux trois comités réunis, diplomatique, militaire , et des douze. Eh bien ! nous allons voir , lui dis- je , si les ministres sont de bonne foi! car enfin les trois comités ont y comme moi , les yeux ouverts sur eux. La Hogue fut aux comités , il y plaida ( au grand

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étonnement de tous ) la nature des obstacles , français et hollandais , qui arrêtaient ces fusils à Tervére. Le fond de sou discours , tiré de ma lettre aux ministres, de ma requête aux états de Hollande, de leur pitoyable réponse, qui étaient là , sur le bureau , et jetaient sur toute l'affaire un jour lumineux et pressant : son discours , sa conclusion furent : qu'il y avait un avantage immense pour moi ( comme négociant) , que Von me rendit maître de disposer de mes fusils ; que, sous huit jours alors, je remettrais les 5oo mille francs d'assignats , comme je les avais reçus ; parce que je recevrais, daus quatre jours , au prix de plus de douze florins, les ducats bien comptés , de la masse entière des fusils. Il ajouta qu'on lui avait offert, à lui, mille louis et plus, pour qu'il tentât de m'y déterminer. Mais il assura bien MM. des comités , que (comme patriote), je les laissais les maîtres de juger , non dans mon intérêt, jnais dans celui de la nation, si ce parti convenait à la France.

Pouvait-il s'expliquer plus généreusement en mon nom ?

Là , M. de la Ilogue entendit la lecture de la lettre honorable de notre ministre à la Haye, que M. Chambonas avait eu l'équité d'envoyer aux trois comités. Oui, honorable à mon patriotisme! et qui me valut, de leur part, les grahds éloges

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dont fai -parlé , dans ma pétition de défense. Or cette lettre, la voici : je m'en suis fait donner une bonne e xpédition , par les affaires étrangères , quand elles n'étaient pas si étranges à mon égard, qu'elles le sont devenues depuis que M. Lebrun en fait son patrimoine.

Monsieur de Maulde à monsieur Dumouriez , Ministre des Affaires étrangères.

A la Haye , le 2 juin 1792 , l'an 4e de la liberté. Mo NSIE UR ,

« La présente vous sera remise par M. de la Hogue , associé de M. Beaumarchais , pour l'acquisition des armes qui sont à Tervère. Les tentatives qu'il a faites jusqu'à présent n'ayant pu en obtenir l'exportation , ont été infructueuses , malgré tout le zèle qu'il a jnt y mettre. Mais je dois rendre justice à son patriotisme, ainsi qu'à celui de M. Beaumarchais , en disant qu'ils ont refusé des offres infiniment avantageuses , et au moyen desquelles ils auraient recouvré -, même avec un fort bénéfice , tous leurs capitaux , par la seule raison que c'étaient des ennemis PE l'Etat qui leur fesaient ces propositions.

Je m'empresse , Monsieur , de leur rendre cette justice; ne doutant pas que vous la prendrez en d'autant plus grande considération , qu'en éprouvant un retard pour la rentrée de leurs fonds , ils ont , par leur refus constant , rendu à la nation un service essentiel , en empêchant au moins ces armes d'être dans les mains des ennemis.

» Le ministre plénipotentiaire de France à la Haye.

( Signé ) EMM. DE MAULDE.

J'ai demandé aussi aux Affaires étrangères expédition de la lettre que le ministre Chambonas avait écrite au président des comités , en leur envoyant mon Mémoire ; et je la joins ici , pour établir mon corps de preuve , à votre gré , Lecointre , et sans lacune ; la voici :

Le Ministre des Affaires étrangères aux trois Comités réunis.

Du 1 1 Juillet 171)2.

Monsieur le président,

« Le moment oii les trois comités , militaire , diploma* tique , et des douze , sont réunis pour aviser à tous les moyens d'augmenter les forces intérieures et extérieures de l'Empire , me paraît propre à leur soumettre une question aussi difficile qu'essentielle , et sur laquelle le ministère prononcerait avec plus de confiance , 's'il connaissait l'avis des membres qui composent ces comités.

» En vous adressant, Monsieur le président ,1e clair et court Mémoire qui a été remis à M. Lajard et à moi , par M. Beaumarchais , négociant et propriétaire des soixante mille fusils qui font l'objet de ce Mémoire , et dont l'extradition est devenue très-difficile , depuis la déclaration de guerre , je crois pouvoir me dispenser d entrer dans tout autre détail que celui de vSus assurer que les efforts patriotiques du négociant , à ce sujet , sont, depuis trois grands mois , absolument infructueux , et qu'il les aportés ainsi loin qu'un particulier peut le faire , par le sacrif ce de ses propres intérêts. Il demande, avec raison , une prompte décision : la lecture du Mémoire suf-

fira ; et tous les éclaircissements que l'officier par qui j'ai l'honneur de vous l'envoyer , et seul en état de les donner , ne laisseront rien à désirer aux trois comités réunis , sur celte importante affaire. Cet officier a traité lui-même cette affaire en Hollande , au nom de M Beaumarchais son ami , tant avec le vendeur , le gouvernement , et l'amirauté , qu'avec noire ministre à la Haye , lequel a été spécialement chargé, par mon prédécesseur , de réclamer ces armes , comme la propriété d'un négociant français , injustement retenue en Hollande , grief dont il demandait à grands cris le redressement à la France. L'objet est capital , sous le double point de vue , de faire entrer enfin ces armes, en les réclamant comme une propriété devenue nationale , et d'empêcher surtout que nos ennemis ne parviennent à s'en emparer avec force , si elles restent plus long-temps celle d'un simple négociant, comme il en paraît menacé.

» Je crois qu'il y aurait du danger que cette question fut agitée dans le sein de V assemblée nationale , à cause de la publicité : mais , si vous voulez bien , Monsieur le président, me faire connaître l'avis des comités , je ferr.i repartir sur-le-champ M. de la Hogue , qui a été perteur des dépêches de notre ministre à la Haye , pour que ce dernier fasse à l'instant ce qui sera nécessaire pour faire cesser une injustice qui nous est si préjudiciable !

Signé Chambonas.

Il était impossible que des ministres ? quels qu'ils lussent, se comportassent plus honorablement.

Le soir j'appris , par M. de la Hogue , qu'en général ou convenait aux comités, qu'il fallait

accepter ce qu'on nommait mes offres généreuses $ qui , de ma part, n'étaient que l'expression cTur •vrai patriotisme, sûrement dans le coeur de tous! On dit à M. de la Hogue qu'on enverrait aux deux ministres l'avis des trois comités réunis. En l'écoutant, je fis un soupir de soulagement. Dieu soit béni! me dis-je, tous les hommes ne sont ni injustes ni atroces ! et la France aura les fusils.

Dans la crainte qu'on n'oubliât l'affaire, j'écrivis sur-le-champ cette lettre , en forme de mémoire :

A Messieurs des trois Comités réunis , Diplomatique, Militaire et des Douze , en assemblée avec les deux Ministres , de la Guerre et des Affaires étrangères.

iG juillet 1792.

Messieurs,

« Si , dans l'affaire des fusils détenus en Hollande , ma conduite vous a paru telle , que chacun de vous se fût honoré d'en tenir une semblable, en bons patriotes que vous êtes , je vous demande , pour toute récompense , de ne pas me laisser exposé à V affreuse nécessité de céder aux demandes des ennemis de V Etat !

» Je mourrais de chagrin , après ce que j'ai fait pour les priver de ces ressources , si votre décision me forçait à la honte de les laisser se mettre en possession des armes , destinées à nos braves soldats ! J'irai, pour les en empêcher , au dernier terme de mon pouvoir : c'est à vous à faire le reste.

» Agréez, etc. » Signé Beaumarchais.

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Le lendemain au soir, les ministres me diront que mes offres étaient acceptées par les comités réunis , avec beaucoup de gralitutlr. Ils eurent même l'honnêteté, sur ma demande ii stante , de me communiquer l'avis particulier d^s trois comités réunis ; dont je les suppliai de me faire donner copie, pour l'étudier, et tâche] Je m'y confirmer, touché de voir aue l'on commençait à m' entendre ! La voici :

ifi jni'let I79'2-

« L'avis de la commission des douze et des comités réunis ,

» i° Pour conserver à la nation tons ses avantages , et les moyens de retirer les fusils • 2° pour rendre toute justice miriêgociant , dort le marciié «'oit *'tre considéré comme rompu par force majeure , .et qui , cependant , pour conservera la nation la possil ilité d'avoir ces armes , n'use pas de ses droits , et refuse un fort bénéfice :

A été,

« 1° qu'il ne faut pas acquérir , recevoir à Tërvère , et réclamer ces armes , comme une propriété nationale , et qu'il est préférable d'agir fortement , au nom de 1 i nation , mais pour le négociant , et d'exiger le redressement du tort qui lui est fait , par cette violation du droit des genc. Mettre à cette affaire la plus grande force et le plus grand éclat ;

» 2° Reconnaître légalement , et faire attester en bonne forme , par les ministres de la guerre et des cf—

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