‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 40 sur 41 · S I X I E ME · texte numérisé non relu

S I X I E ME

// fût , au contraire ? prouvé aux trois comités réunis , qu'elles étaient, depuis plus de trois mois, achetées et payées par moi, pour la France exclusivement.

IL fût prouvé aux comités y que j'aurais eu , comme négociant, un avantage énorme à rompre le traité d'avril , pour vendre ces armes ailleurs; que, loin de le vouloir , en bon citoyen que je suis, je donnais, au contraire , tous les moyens de le consolider y sans augmenter le prix des armes , en accroissant les sûretés.

Il fût prouvé aux comités y qu'au lieu d'un seul dédit de 5o mille francs , que contenait l'acte du 5 avril , lequel dédit n'était plus d'aucun poids dans des marchés d'une telle importance, quand même on n'eût eu nul égard aux preuves accumulées que les obstacles n'étaient poiint de won fait , les avantages immenses que je refusais en Hollande, et mes offres finales de consolider ces refus, en m'expropriant sur-le-champ (ce sur quoi je fus piis au mot ) , donnaient à notre gouvernement toutes les sûretés raisonnables, que l'honneur , le patriotisme et un grand désintéressement pouvaient offrir à la nation !

Cependant, aujourd'hui, je suis dénonce , ou? tragG f décrété, discrédite' , ruiné , positivement roua le fait qui me valut alors les plus hmiorables éloges de la part des 1 i ois comités. Non,

vous n'avez pas composé ce rapport, citoyen Lecointre , car vous êtes un honnête homme.

Le Décret, ( Préambule. )

Qu'il se manifeste bien clairement parce traite l'intention de ne point procurer d'armes , mais seulement de se servir de ce prétexte pour faire des bénéfices considérables et illicites , avec la certitude que ces armes ne nous parviendi ont pas , etc.

L'Accusé.

Certes, je l'aurais eue la certitude entière que les fusils ne vous parviendraient pas , si j'avais pu prévoir alors que les ministres d'aujourd'hui , funestes a la chose publique , rentreraient dans leurs places avant le traité consommé ! Mais , dans ce cas, pour un million de plus , je n'aurais pas signé le fatal traité de juillet î

Non, ils ne l'ont pas lu, ce traité qu'ils font accuser ! Comment feraient-ils dire que le traité jious manifeste l'intention de ne point procurer d'armes, lorsqu'il est clair que je m'y exproprie, offrant de livrer à l'instant les fusils achetés et payés , lorsque je n'y demande , pour son net accomplissement , que le cautionnement déjà

donné par Dumouriez, refusé d'acquitter pour la nation française , par lloguer, Grand, nos banquiers ci7 Amsterdam ( tous les genres d'insulte , nous les avons reçus dans ce pays) ; lequel fatal cautionnement constamment retenu depuis par tous nos ministres actuels, a été le fourbe moyen dont ils se sont servi pour essayer de me ravir ces armes ; par leur Constantini , par mon emprisonnement , par mon inutile voyage, afin de vous les vendre au prix qu'ils le voudraient!.... Si je nai pas prouvé cela , rien n'est prouvé dans mon Jllcmoire !

Et quant aux bénéfices que Lccointre appelle illicites y et qu'il m'accuse d'avoir fait, ma troisième époque n'a que trop bien prouvé : i° Que je n'en voulus point , étant trop méprisables auprès de ceux que je vous sacrifiais. Je ne vendais point mon civisme ! i° Que rien n'empêchait d'annuller même l'intérêt commercial , en me payant comptant, quand je m'expropriais , quand je ne cessais de le dire et le demander; au lieu de me remettre à la fin de la guerre , qui aurait pu durer dix ans et ruiner toutes mes affaires ; et quand , pour comble d'ineptie, les rédacteurs du citoyen Lecointre m'attribuent tous ces bénéfices dont je n'ai pas touché un sou, que je méprise presque autant que leur inepte méchanceté.

Le Décret ( Article premier).

Le marché passé le 5 avril dernier par Pierre Graves.... et ta transaction faite le 18 juillet suivant, entre Beaumarchais, Lajard et Chauibonas., sont annullés y etc.

L'Accusé.

Quoi! tous les deux? Il résulte pourtant du préambule et du premier article cette contradiction manifeste , que vous annuliez le traité du 18 juillet, parce qu'il ôte, dites-vous, toutes les sûretés contenues dans le premier acte , que les armes seraient achetées et livrées ! Sûretés , apparemment, dont vous lésiez grand cas ! Mais le traité du 3 avril , qui vous donnait ces sûretés , pourquoi donc le détruisez-vous ? Pourquoi vous le fait - on détruire ? Vous n'en savez rien , citoyen ! je m'en vais vous apprendre , moi , le secret qu'il vous ont caché. C'est qu'il leur reste un fol espoir de m'amener encore , à force d'embarras , à leur céder ces armes à vil prix ; car maintenant que je suis décrété (bien pis si je suis égorgé ) , ils ne donneront plus sept florins huit sols de mes armes. Mais, fusse- je réduit à les jeter dans l'océan , ils n'en auront pas une seule ! Sans

doute, on va tâcher de vous faire nettoyer cette baiologie dans votre second article , car on ne comprend rien à celui-ci.

Le Décret ( Article deux ).

Attendu la fraude et la connivence criminelle qui régnent, tant dans le marché du 3 avril que dans la transaction du 18 juillet dernier, P. A. C, dit Beaumarchais ,sera mis en état d' accusation?

U Accusé.

Donc, s'il n'y a ni fraude ni connivence, il faut rapporter le décret ! Ici je n'ai qu'un mot à dire. Dans cette connivence entre trois ministres et moi ( triste fait qu'ils ont inventé ou que l'on tous a fait méchamment présumer , dont vous n'avez aucune preuve , et ne savez pas un seul mot ); pourquoi oubliez -vous les trois comités réunis, diplomatique , militaire et des douze? Sv vous ai-jc pas déclaré, ne vous ai- je pas bien prouvé, par ma troisième époque, qu'ils lurent nos complices dans l'acte du 18 juillet, et non seulement nos complices , mais nos niaiires , et plus criminels que nous tous , si quelqu'un de nous l'a clé? Pourquoi donc les oubliez- vous ? /Vvcz-vcus deux poids , deux mesures ?

Pourquoi oubliez -vous, dans votre proscrip-

tion sur le traité du 3 avril , le comité militaire d'alors'} Vous avez eu la preuve qu'il fut complice de Pierre Graves ( si même vous n'en étiez pas)! et cette preuve , la voici : Lorsque Chabot me dénonça avec autant de justice que de justesse , conime ayant , disait - il , 5o mille fusils dans mes caves , vous vous rappelez bien que Lacroijc répondit : Nous savons ce que sont ces armes , on nous en a communiqué le traité dans le temps , il y a trois mois qu'elles sont lii'rées au Gouvernement. Et ce fut ce qui me sauva du pillage et du massacre !

Tout fut donc déféré alors à ce comité militaire ! Ce comité fut dune aussi complice et de la connivence du ministre Graves et de moi ? Et cependant vous V oubliez en dictant mon accusation! cela n'est conséquent, ni exact, ni juste î donc un autre a fait le décret ! vous êtes plus fort que cela, dans tout ce que j'ai vu de vous! ou tous avez , Lecointre , deux poids et deux mesures î

Le Décret ( Article trois).

Pierre-Auguste Lajard, et Scipion Chambonas, sont et demeurent , avec Beaumarchais , solidairement responsables, et par corps , des dilapidations résultantes desdits traités , et ils seront tenus de répondre sur ces articles , etc.

45o SIXIEME

L'Accusé»

J'ai déjà répondu pour eux , moi qu'on nomme partout l'avocat des absens! et je souhaite que vos ministres se tirent de la connivence, de la fraude Constantinienne, aussi bien que MM. de Graves, Lajard et Chambonas , se sont disculpés de la mienne ; je l'apprendrai avec plaisir.

Or, sur ce point de dilapidations commises 9 que vous établissez, Lecointre , avec tant de sévérité , et sur lequel vous nous rendez solidairement responsables et par corps , les deux ministres et moi ne demandons point de quartier , mais vous daignerez nous apprendre quelles sont ces dilapidations'} Car, puisque vous les attestez à la convention nationale , vous devez au moins les connaître , et vous y êtes condamné I

i° Mais je vous ai prouvé que je n'ai jamais rien touché du département de la guerre , que 5oo mille francs d'assignats , en avril , qui perdaient 42 pour ioo, réduits en florins de Hollande, seule monnaie dont je pusse me servir, et qui ne rendirent pas 290 mille livres; pour la valeur desquels j'ai déposé , même me suis exproprié de 745 mille livres de contrats du Gouvernement, et garantis , par vous , de la Nation à la Nation , dont vous avez encore à moi les 245

ÉPOQUE. /f5i

mille livres EXCÉDANT les 5oo mille livres reçues. Jusqu'à présent je ne vois pas que vous soyiez dilapidé , ayant plus de dix mille louis à moi , sur lesquels je n'ai rien à vous. Ce n'est donc point sur ce fait-là que vous m'avez fait décréter comme un vil dilapida leur ?

2° Je vous ai bien prouvé , par mes trois dernières époques, que de toutes les clauses qui liaient envers moi le département de la guerre , dans

l'acte du 18 juillet aucune n'a été exécutée !

Quelle dilapidation pourrait s'en être suivie de la part de qui n'a rien reçu ? Ce n'est donc point encore , mon dénonciateur, sur ce fait que vous m'accusez ?

5° Dans ce traité , pour m'engager à souffrir qu'on ne me payât qu'à la fin de la guerre ( vraie proposition léonine), des fusils que j'avais bien payés comptant, que j'allais livrer à l'instant à M. de Ilfaulde, qu'on avait choisi pour en faire la réception , l'on s'engage de me payer 100 mille Jlorins à compte de la dette. On me tourmente, je résiste. Vauchelle insiste , les ministres me pressent , je me rends , on m'accable de compliments ! Ois m'a pas payé un florin ! Qui de

vous ou de moi, je vous prie, est dilapidé dans ce traitement de corsaire? Ce n'est donc pas non plus ce fait-là qui me rend coupable ? Peut-être enfin le trouverons-nous !

4° Pour obtenir de moi que je renonce au dépôt, arrêté par les comités mes complices , delà somme entière des armes, qui devait être fait sur leur avis chez mou notaire , on m'offre dans ce même traité 2.00 mille florins comptant , au lieu de ioo. On me presse, on me trouble, on me prend sur le temps , ou l'exécute malgré moi en fesant recommencer l'acte !.... (X\ ne m'a rien payé des 200 mille FLORINS.. La dilapidation tombe-t-elle sur vous, ou sur moi qui perdis mes sûretés sans aucun dédommagement? Qu'en ditesvous, ô citoyen Lecoinlre ! Ce n'est donc pas encore de ce fait-là que vous parlez dans votre attaque? Cependant je suis décrété! Avançons dans la caverne où je porte le flambeau.

5° Cet acte assure que l'on va me compter quatre mois échus d'un intérêt commercial que Ion substitue, malgré moi , à mon payement que je demande! On me fait un fort grand mérite de vaincre ici mes répugnances. Je me laisse aller ? je consens.... Jamais on n'en a rien payé , quoique vous ayiez attesté dans votre dénonciation que j'ai reçu 65 mille livres pour l'objet de ces intérêts. Je cherche en vain la dilapidation dont vous nous rendez responsables par coups , et pour laquelle, dites-vous, je dois être à i instant mis en état d'accusation. Je vois au contraire que c'est moi qui suis trompé , berné , dilapidé 7

Payant rien reçu de personne. Peut-être entendez-vous parler d'un autre fait dans le décret ? Nous allons les parcourir tous.

6° Cet acte me promet le remboursement de mes frais depuis l'instant où la nation se reconnaît

propriétaire Jamais je n'en aï eu djn soi, ! Sur

cet objet, comme sur tous les autres, la dilapidation est mince , et pourtant je suis décrété pour "vous avoir dilapide! Mais sans doute à la fin quelqu'un nous apprendrai//* quelle dilapidation on a fait porter le décret dont je demande le rapport ?

70 Cet acte oblige expressément sur le vœu positif des trois comités réunis , le département des affaires étrangères à me remettre sur-le-champ un cautionnement nécessaire de 5o mille florins d' Empire , et sans lequel je déclarais que le reste

était inutile. On en convient , on s'y engage

Jamais on ne l'a effectué pour vous mieux ravir ces fusils ! Quand on aurait des yeux de lynx , je défie que Ton voie ici d'autre dilapidation qu'une insultante moquerie des ministres à mon égard , que j'ai soufferte trop long-temps , et dont ce décret est la fin. Ce n'est donc point encore sur ce fait-là , Monsieur, que porte mon accusation?

8° Vous avez vu , ô citoyens ! l'acharnement prouvé que le conseil exécutif actuel a mis à retenir constamment ce cautionnement pour m'empècher de rien finir! Vous avez vu que, par cette

Epoques* V, 28

manœuvre , ils ont espéré me lasser , et que leur iiomme aurait mes armes. Mes fonds sont là depuis dix mois, mes revenus sont arrêtés, trois gardiens sont dans ma maison , tous les genres d'insulte m'ont été prodigués par l'exécuteur de ces ordres. Mes amis me croient perdu , tout cela fait mourir de honte, et seul je suis dilapidé ! Heureusement pour le décret que tout n'est pas examiné ! Il faudra pourtant à la fin que j'aye dilapidé la nation sur quelque chose , puisqu'on me condamne , et par corps, à rapporter ce que j'ai pris ?

9° Cet acte oblige encore M. la llogue , mon ami, qui n'est point maréchal-de-camp , maigre Pache le ministre , et malgré son commis , d'aller pour moi livrer à M. de Maulde , lequel est maréchal-de-camp, tous les fusils qui, par cet acte, appartiennent à la nation, que f ai payés pour elle, et qu'elle me m'a point paies , quoiqu'on fût très-pressé de les avoir alors.

Vous avez vu avec quelle infernale astuce, pen- 'dant ma quatrième époque , ce ministère actuel a empêché la llogue de partir pour la Haye , en supposant un ordre de V assemblée nationale ,

XEOUEL N?À JAMAIS EXISTÉ !

Vous avez vu comment ce ministère , malgré mes cris et mes menaces , a forcé mon ami de demeurer en France, de son autorité privée , de-

puis le 24 juin , qu?il est sorti de la Hollande , jusqu'au 12 octobre, qu'il y est rentré avec moi {quatre mois de perdu) , sans argent de la France et sans cautionnement , forcé de fondre, pour partir, jusqu'à mes dernières ressources!

Vous avez vu comment ils profitent de mon absence pour me faire décréter d'accusation sur des dilapidations inventées , dont il n'y a pas de 'vestiges , si ce n'est moi qui suis dilapidé ; comment ils envoient un courrier pour qu'on m'amène garrotté , pour que je sois tué en route et ne puisse les accuser! Ce ne peut être enfin , sur tout ce mal que l'on m'a fait, que Lecoint/e me croit coupable. Disons ce qui est bien prouvé; on l'a trompé indignement , voilà le vrai mot de l'énigme.

io° Cet acte me donnait enfin, au nom des trois comités réunis , de grands éloges sur mon civisme et sur mon désintéressement. Deux autres comités , depuis émerveillés de ma patience,' m'en ont décerné de plus grands, déclarant , signant tous , que j'ai mérite dans ceci la reconnaissais ce de la nation ; ils ont même exigé du ministre Lebrun, qui a niu leur attestation, qu'il me mît en état de partir sur-le-champ pour faire arriver les fusils. Ce ministre le leur promet,

m'abuse On ne m'abuse point par son langage

ob>cur, parses fausses promesses; est six semaines

sans in 'écrire ; enfla il joint à l'ironie de sa moqueuse lettre en Hollande , la lâche attrocité de me faire dénoncer en France ; et, pour qu'il ne reste aucuce trace des éloges qu'on m'a donnés , il fait transformer ces éloges eu injures les plus grossières! Ainsi Von ma dilapidé-, même sur ia partie morale de V affaire ; et pourtant je suis décrété pendant que ce ministre est libre !

J'ai épuisé les incidents et toutes les clauses du traité. Daignez donc maintenant nous instruire , é JLecointre , de quelles dilapidations , deux ministres et moi, nous devons répondre par corps? •pour quelles dilapidations je suis accusé , décrété? pourquoi les scellés sont chez moi, mes possessions saisies , ma personne en danger , et ma famille au désespoir? Et si vous ne pouvez le faiue , soyez assez juste , et j'y compte pour solliciter avec moi le rapport de F affreux décret ! Est-ce trop exiger de vous? Reconnaissez-vous, à ce trait , le vieillard que j'ai comparé au bon homme la Mothe- 1 Joudart ? Il pardonna une brutale insulte, et moi j'oublie une funeste erreur.

Mais son jeune homme la répara Vous la

réparerez aussi.

Le vrai résultat de ceci , c'est que la nation a , depuis un an, y5o mille francs à moi , avec les iistérêts qu'ils portent. Ç ue je liai pas un sou à elle ; que je n'ai jamais demandé ? exigent

reçu de personne 5oo mille francs d'indemnité ? comme on a eu l'audace de vous le faire avancer dans votre dénonciation; pas plus qu'une autre indemnité sur la perte des assignats , comme on vous Fa fait dire aussi , pour mieux indigner contre moi, et la Convention , et le peuple, sur le nouvel égarement duquel on comptait bien pour me faire périr ! Et cependant, Monsieur ? pour ces dilapidations , que nos minisires ont rêvées, dont aucune n'a existé, si ce n'est celle pue je souffre ; pendant plus de trois mois , les scellés ont été chez moi -r mon crédit est dilapidé; ma famille est dans les sanglots ; j'ai dû être égorgé cinq fois ; ma fortune est ailée au diable,, et j'étais prisonnier à Londres , parce qu'après avoir fait renoncer la Convention à mes fusils , et lui avoir fait dire quelle ne voulait plus en entendre parler y ce qui a ,. tristement pour nous , réjoui les ennemis de la France ; les sages et conséquentsministres , qui les arrêtaient en Hollande et vous en privaient sciemment , tant que ces armes vous appartinrent , ô citoyens législateurs, les y envoient militairement réclamer, et qui pis est, en votre nom , sitôt qu'elles ne sont plus à vous , à l'instant même ou Von vous y fait renoncer. Dans Fliistoire du monde et des fatals ministres , on ne Toit nul exemple d'un désordre de cette audace , d'une aussi grande

. \r. SIXIÈME

dérision , d'un si moqueur abus de la puissance ministérielle! d'où mes créanciers effrayés, m'ont regardé comme perdu , comme sacrifié sans pudeur, et m'ont arrêté pour leur gage !

Je passe sous silence, ô citoyen Lecointre , la façon plus qu'étrange dont on vous a fait ra'outrager; vous qu'on dit un homme très-humain, parce que personne n ignore qu'en plaidant , de fortes injures ne sont que de faibles raisons !

Je laisse de côté les dilapidations des acheteurs favoris de nos ministres , en Hollande , qui n'ont pas un rapport direct à l'affaire de mes fusils, ainsi que ce qui tient auocfabricateursd' 'assignats , que ces mêmes ministres ont laissé échapper des prisons d'Amsterdam , où M. de Maulde les tenait, et pour l'arrestation desquels j'avais pieté des fonds à cet ambassadeur qu'on y laissait manquer de tout , lesquels faussaires si dangereux n'ont pas cessé depuis d'exercer contre nous ce genre d'empoisonnement, le plus grand mal qu'on pût faire à la France; faute, par ces ministres, d'avoir jamais , à ce sujet , répondu aux dépêches de notre ambassadeur; faute de lui avoir jamais envoyé un courrier, ni sur cette affaire importante , ni sur aucune autre de celles dont sa correspondance est pleine; excepté néanmoins l'important courrier de Lebrun , qui eut ordre de crever tous les chevaux sur la roule , pour

me faire arrêter à la Haye, moi qui les avais prévenus que j'allais partir pour Paris , et porter enfin la lumière à la barre de la Convention , sur leur ténébreuse conduite ! et je n'en dis pas plus ici, parce qu'il sera temps, quand ou m'interrogera, de poser sur ces faits des choses plus avérées que toutes les horreurs dont ils m'ont accablé.

Je résume ce long Mémoire, et vais serrer en peu de mots ma justification maintenant bien, connue.

Ma première époque a prouvé que , loin d'avoir acheté des armes pour les vendre à nos ennemis et tâcher d'en priver la France , comme j'en étais accusé, j'ai soumis , au contraire, le vendeur aux. plus fortes peines, si l'on en détournait une seule, pour quelque usage que ce fût;

Que , loin d'avoir voulu donner à ma pairie des armes de mauvaise qualité , j'ai pris toutes les précautions pour qu'elles fussent de bon service , les ayant achetées en bloc , et les soumettant au triage ;

Que vous n'en avez jamais eu d'aucun pays à si bas prix; que le traité fut fait par M. de Graves, de concert et d'après l'avis du comité militaire d'alors , et que fai déposé 7 j.5 mille Ivres en

44o SIXIÈME

contrats viagers, qui me rapportaient neuf pour cent d'intérêts, que vous avez gardés aussi, contre 5oo mille francs d'assignats qui perdaient l^i pour cent , ne donnaient aucun intérêt , et ne m'ont pas rendu cent mille écus nets en florins» Ma seconde époque a prouvé que tous nos ennemis, instruits par la perfidie des bureaux , ont fait mettre en Hollande un insultant embargo sur ces armes ; que j'ai fait mille efforts auprès de nos ministres ( qui se disaient tous patriotes ) , pour parvenir à le faire lever ; que mes efforts ont été vains !

Ma troisième époque a. prouvé que , demandant enfin une solution quelconque aux deux ministres et aux trois comités , qui me permit de vendre mes fusils , s'il était vrai que Ion n'en voulût plus , les trois comités réunis ont rejeté bien loin l'offre que Jefesais de reprendre mes armes ;

Qu'ils ont fixé eux-mêmes les clauses du marché qui les assurait à la France ; qu'ils m'ont su un «ié infini du grand sacrifice d'argent que j aï fait de si bonne grâce , pour que ces armes vous parvinssent; me soumettant, contre mes intérêts, à tout ce qu'ils ont cru avantageux à la nation ;

Qu à 1 exécution du traité, toutes lesclauses en ont été éludées contre moi ; que jai'lout souifert sans me plaindre , parce qu'il s'agissait du service de la nation , à qui je dois le pas sur moi.

Ma quatrième époque n'a. que trop bien prouvé qu'après avoirperdu cinq mois et usé huit à neuf ministres, sans obtenir aucune justice, au grand dommage de mon pays , j'ai vu que le mot de I énigine était que les nouveaux ministres voulaient que mes armes passassent dans lis mains de leurs affiliés pour les revendre à la nation à bien plus haut prix que le mien, et que , sur mon refus de les céder à leurs Messieurs , pour sept florins huit sous la pièce , on m'a fait mettre à V Abbaye , où Ion m'a renouvelé ces offres , avec promesse de m'en faire sortir, muni d'une bel e attestation, si j'entendais à leurs propositions; à V Abbaye , où , sur mes refus obstinés , j'eusse été massacré dans la j jurnée du 2 septembre , s ns un secours, étranger aux ministres, qui m'arracha de cet affreux séjour, et me ravit à leurs projels de mort.

Ma cinquième Epoque a prouvé que Lebrun et Clavière , et autres , avaient fait arrêter en France M. de la llogue , mon a^ent ( chargé par le Traité d'aller livrer les fusils à M. de Maulde)K pour que rien ne put s'achever, si je ne cédais pas les aunes à leur ami privilégié; qu'irrité de ces viles intrigues , jeu ai porté mes plaintes à 1; 'assemblée nationale, qui a fait ordonner au ministre Lebrun de me mettre en état de partir sous les vingt-quatre heures, avec tout

ce que le Traité exigeait, pour nous faire arriver les armes;

Que ce ministre Va promis , et s'y est engagé / qu'il m'a fait perdre encore huit jours , m'a fait partir sans me remettre ni fonds ni cautionnement , sous des promesses insidieuses , qui n'avaient d'autre but que de m'écarter de la France, pour amener la catastrophe , si je m'obstinais au refus des offres de leur acheteur, qu'ils envoyèrent en Hollande , mêles faire renouveler encore, par l'organe de notre ambassadeur dont j'invoque le témoignage.

Ma sixième Epoque a prouvé qu'ayant prié M. de, Maulde de leur montrer tout le mépris que j'avais pour leurs offres ; certains qu'ils ne gagneraient rien ni sur moi ni sur mes fusils , ils

Zj KJ '

m'ont fait accuser, décréter, par Lecointre , à la Convention nationale ; ont dépêché le seul courrier qu'ils eussent envoyé en Hollande, depuis que M. de Maulde y était, pour m'y faire arrêter ; espérant bien qu'avec les torts qu'ils m'avaient prêtés a Paris , d'être en commerce avec Louis XVI , je n'arriverais pas vivant, et que leur exécrable intrigue n'y serait jamais découverte ; et qu'enfin, après moi, ils obtiendraient pour rien , de tous ceux qui me survivraient , mes fusils, pour vous les revendre à onze ou douze florins , comme ils ont fait ou voulu faim des

détestables fusils de rempart de Hambourg , que M. de Maulde avait rejetés au prix de cinq florins, et que j'ai rejetés de même. Interrogez M. de Maulde.

Heureusement, un Dieu m'a préservé ! j'ai pu me faire précéder par ces défenses que j'ai suivies. Mes sacrifices ont été faits pour obtenir la liberté de quitter ma pfison de Londres, quoique, depuis un mois, je ne fusse plus au banc du roi. J'en suis parti à l'instant pour Paris , je m'y suis rendu à tous risques î ma justification étant mou précurseur, j'ai dit : je ne cours plus celui d'être déshonoré, je suis content. Si je péris par trahison , ce n'est qu'un accident de plus : la lâche intrigue est démasquée : c'est encore un crime perdu.

O citoyens législateurs, je liens ma parole

envers vous. Après cet historique lu, jugez-vous

que je sois un traître , un faux citoyen , un pil-

.lard? Prenez mes armes pour néant , je vais vous

en passer le don ruineux !

Trouvez- vous, au contraire, que j'aye bien établi la preuve de mes longs travaux , pour vous procurer ces fusils , au prix d'un loyal négociant, avec tons les efforts d'un très-bon citoyen? Trouvez-vous que les vrais coupables sont mes lâches accusateurs , comme je vous l'ai attesté? Faites-moi donc justice; et faiies-moi-3a prompte;

il y a un an que je souffre, et mène une vie déplorable !

Je vous demande, citoyens, le rapport du décret que l'on vous a surpris. Une troisième attestation de civisme et de pureté: vos comités m'ont donné les deux autres. Mon renvoi dans les tribunaux , pour les dommages et intérêts qui me sont dus par mes persécuteurs.

Je ne demande rien contre le citoyen Lecointre. Ali ! je l'ai vu assez depuis mon arrivée en France, pour être bien certain que le fond imposteur, la forme virulente de ce rapport, ne furent jamais son ouvrage. En me voyant, il a bientôt senti qu'il ne faut point peindre les hommes , avant de les avoir connus ,* que l'on s'expose à les défigurer , en se laissant conduire la main. J'ai vu sa profonde douleur , sur le désordre affreux qui règne, et sur les dilapidations que nos ministres ont laissé faire dans les fournitures des troupes , que l'hiver vient d'accumuler. J'ai lu le terrible rapport qu il vient d'écrire et d'imprimer sur ces dévastations , capables de dévorer la république ; et je suis beaucoup moins surpris , qu'aigrissant son patriotisme et l'abusant par des horreurs qu il n'a pas pu approfondir, on l'ait facilement porté à se rendre un crédule écho des mensonges ministériels , sur l'affaire de ces fusils. C'est son amour pour la pairie ? qui égara son jugement. Il

ÉPOQUE. /f/f5

a servi, sans le savoir , la vengeance des scélérats qui n'ont jamais pensé que, sauvé de leur piège, échappant au 1er meurtrier, je viendrais courageusement leur arracher le masque à 'votre barre !

Je fus vexé sous notre ancien régime î les ministres me tourmentaient ; mais les vexations de ceux-là n'étaient que des espiègleries , auprès des horreurs de ceux-ci !

Posons la plume enfin ; j'ai besoin de repos, et le lecteur en a besoin aussi. Je l'ai tourmenté ,

fatigué ennuyé, c'est le pis de tout. Mais s'il

réfléchit, à part lui , que le malheur d'un citoyen , que ce poignard qui m'assassine, est suspendu sur toutes les têtes, et le menace autant que moi , il me saura gré du courage que j'emploie à l'en garantir, lorsque j'en suis percé à jour !

O ma patrie en larmes ! ô malheureux Français ! que vous aura servi d'avoir renversé des bastilles , si des brigands viennent danser dessus, nous égorgent sur leurs débris ? Frais amis de la liberté ! sachez que ses premiers bourreaux sont la licence et l'anarchie. Joignez-vous à mes cris, et demandons des lois aux députés qui nous les doivent ; qui n'ont été nommés par nous , nos mandataires qu'à ce prix ! lésons la paix avec l'Europe. Le plus beau jour de notre gloire ne fut-il pas celui où nous la déclarâmes au monde ? Affermissons notre intérieur. Constituons-nous

enfin, sans débats, sans orages, et surtout, s'il se peut , sans crimes. Vos maximes s'établiront ; elles se propageront bien mieux que par la guerre , le meurtre et les dévastations , si Von <vous voit heureux par elles . L'ètes-vous ? S jyons Trais. N'est-ce pas du sang des Français , que notre terre est abreuvée ? Parlez ! Esl-il un seul de nous qui n'ait des larmes à verser ? I.a paix , des lois, une constitution ! Sans ces biens-là, point de patrie , et surtout point de liberté !

Français ! si nous ne prenons pas ce parti ferme dans l'instant j'ai soixante ans passés ; quelque expérience des hommes : en me tenant dans mes foyers, je vous ai bien prouvé que je n'avais plus d'ambition. Nui homme, sur ce Continent, n'a plus contribué que moi, à rendre litre l'Amérique : jugez si j'adorais li liberté de notre France ! j'ai laissé parler tout le monde , et me tairai encore après ce peu de mots. Mais si vous hésitez à prendre un parti généreux , je vous le dis avec douleur , Français , nous n'avons plus qu'un moment à exister libres ; et le premier ^peuple du monde , enchaîné, deviendra la honte, le vil opprobre de ce siècle, et l'épouvante des nations !

O mes concitoyens ! en place de ces cris fées qui rendent nos femmes si hideuses ! voici Sahara fac Gentent que j'ai composé pour ma fille , dont la voix douce et mélodieuse calme

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nos douleurs ions les soirs , en récitant celle courte prière :

Détourne , o Dieu ! les maux extrêmes Que sur nous l'Enfer a vomi I Préserve les Français d'eux-mêmes, Ils ne craindront plus d'ennemis.

e citoyen toujours persécuté.

Caron Beaumarchais.

Achevé pour mes juges, à Paris, ce 6 mars 1 79^, Van second de la République (1).

(*) M. de Beaumarchais s'étant justifié de toutes les inculpations portées contre lui dans le cours cîe ces six époques : comme il s'était lavé de toutes les antécédentes sous tous les régimes , on a cru pouvoir supprimer sans inconvénient les vingt-six pièces justificatives qu'il avait fait imprimer à la suite de cet ouvrage. Elles étaient alors nécessaires; elles seraient fastidieuses aujourd'hui. On sait qu'il fut entièrement disculpé; qu'on le raja de la liste des émigrés, et qu'il finit ses jours au sein de sa patrie et de sa famille, sous les yeux dessillés de ses accusateurs.

Un seul bonheur lui manqua, ce fut de voir sa patrie sortir de l'horrible anarchie où elle était plongée, et passer subitement de cet état d'abjection au plus haut état de gloire oii jamais aucune nation soitparvenue.il avait applaudi avec uv.e joie pure aux premiers exploits du héros qui devait réparer tant de honte et de calamités; mais il ne put prévoir ce qui était sans exemple et ce que nous avons peine à croire, nous qui en sommes les témoins.

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