‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 4)Chapitre 12 sur 42 · LETTRE XLV · texte numérisé non relu

LETTRE XLV

J ma FAMlLLÉf

Londres, 9 décembre 1792.

Ma pauvre femme , et toi , ma charmante fille , je ne sais où vous êtes, ni où votis écrire, ni même par qui vous donner de mes nouvelles , lorsque j'apprends, par les gazettes , que le scellé est mis une troisième fois depuis quatre inois sur ma maison de Paris, et que je suis décrété d'accusation pour cette misérable affaire des fusils de Hollande , à laquelle on a joint une abomination d'un genre plus sérieux pour aller plus vite avec moi. Je charge donc tpus les honnêtes gens qui lisent les gazettes étrangères d'avoir l'humanité de vous dire , ô mes chères tendresses , que c'est de Londres , de cette terre hospitahère et généreuse où tous les hommes persécutés dans leur patrie trouvent un abri

consolateur , que je vous prie de ne point tous affliger sur moi. Je vois vos douleurs à toutes ; les larmes de ma fille me tombent sur le cœur, et le navrent , mais c'est mon unique chagrin.

La convention nationale , trompée par le plus cruel amphigouri qui soit jamais sorti de la bouche d'un dénonciateur , a conclu contre moi , sur la foi de Le Cointrey à. un décret d'accusation. Mais ceux qui ont trompé Le Cointre, sentant bien qu'une pareille attaque ne soutiendrait pas huit minutes d'examen , ont imaginé de jeter une si grande défaveur sur moi , qu'elle fit couler rapidement sur tout le reste. Ils m'ont fait dénoncer comme ayant écrit à Louis XVI , et m'ont rangé pavmi les grands conspirateurs unis contre la liberté française.

Mais cette accusation plus grave que la première a encore moins de fondement. Sojez tranquilles , ma femme et mes deux sœurs î Sèche tes larmes , ma douce et tendre fille ; elles troublent la sérénité dont ton père a besoin pour éclairer la convention nationale sur de graves objets qu'il lui importe de connaître , et faire rentrer avec opprobre toutes ces lâches calomnies dans l'enfer qui les enfanta.

Je n'ai jamais écrit au roi Louis XVI ni pour ni contre la révolution ; et si je l'avais fait, je serais glorieux de le publier hautement; car nous ne"

sommes plus au temps où les hommes de courage avaient besoin de s'amoindrir lorsqu'ils écrivaient aux puissances. A la hauteur des événemenls, j'aurais dit à ce prince de telles vérités, qu'elles auraient pu détourner ses malheurs et surtout prévenir les maux qui déchirent le sein de notre malheureuse France.

Les seules relations directes que j'aie jamais eues avec ce roi par l'intervention de ses ministres , remontent à la première année de son règne , il y a dix-huit ans , au moment où il s'élevait à ce trône , d'où un caractère trop faible , bien des fautes, et la fortune viennent de le faire cheoir si misérablement.

Je suis bien éloigné de trahir ma patrie pour la liberté de laquelle j'ai Aut long-temps des vœux , et depuis , de grands sacrifices : et toutes ces viles accusations qui se succèdent contre moi à la convention nationale seraient la plus terrible des abominations , si elles n'étaient en même temps la plus stupide des bêtises.

Mais le sénat qu'on a surpris est juste, et je n'ai pas été entendu. L'espoir de tous mes ennemis sans doute était que je ne le serais jamais : en m'arrêtant en pays étranger , ils se flattaient que , ramené dans ma patrie avec l'odieux renom d'avoir trahi sa cause , des assas- -, sins gagés auraient renouvelé sur moi les scènes

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du 2 septembre , ou que le peuple même indigné de ma trahison supposée m'aurait sacrifié en route avant qu'il fût possible de le désabuser. C'est la cinquième fois , depuis quatre mois , qu'ils ont tenté de me faire massacrer; et sans la générosité d'un magistrat de la commune que je nommerai dans mon mémoire avec une vive reconnaissance, et qui vint me tirer de Tabbaje six heures avant que toutes les voies en fussent fermées , j'y subissais le sort de tant de victimes innocentes.

Si je ne prouve pas sans réplique, au gré de ma patrie et de l'Europe entière, que toute celte affreuse trame n'est qu'une vile scélératesse pour tâcher d'arriver à une grande friponnerie, et s'il j a une ligne de moi écrite au roi Louis XVI , depuis dix-huit années, je dis anathême sur moi, sur ma personne et sur mes biens, et je cours me livrer au glaive de notre justice.

Je fais ma pétition à la convention nationale, pour la prier de distinguer la ridicule affaire des fusils de la très-grave accusation d'une coupable correspondance : avant de me purger de la première , je dois être lavé ou mort sur mon travail de la seconde. Mais , au nom de Dieu , chère femme , si tu veux que je garde toute ma lèie , défends à ta fille de pleurer î

Cakow de Beaumarchais.

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