LETTRE XLVI
pour la jeune citoyenne française Amélie- Eugénie Caron Beaumarchais,
Près de Lubeck , ce 4 décembre (vieux style) 1 794.
• Mon enfant! ma fille Eugénie! j'apprends, au fond de ma retraite, que le système tyrannique, spoliateur et destructeur de Teffroyable Robespierre , qui couvrait le sol de la France de larmes, de sang et de deuil , commence à faire place au vrai plan de restauration àes principes sacrés de liberté civique et à! une égalité morale, sur lesquels seuls se fonde et se maintient une république sage , heureuse et très-puissante.
Malgré la très-grande jeunesse et Téloignement naturel où ton sexe vivait de ces fières et mâles idées, tu as pu voir dans toutes les échappées des conversations où tu assistais malgré toi , que ces idées ont constamment été mes principes invariables; et le temps est venu, ma fille, où la grande leçon du malheur t'apprend l'utihté de revenir sur ^out cela , te met en état de juger si tu peux encore t'honorer d'être la fille de ton père. Et ce
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Retour sur toi t'est devenu d'autant plus nécessaire, que lu n'aurais aucun moyen de briser ce lien sacré, quand tu craindrais d'avoir à en rougir.
Si je t'écris sans bien savoir comment }e te ferai passer ma lettre, et si je t'écris librement, c'est que, fusse- je même le plus coupable des citoyens envers la république française, on ne pourrait te faire un crime d'avoir reçu de moi la vie, ni de t'intéresser à ma justification , si importante à ton état futur!
Le temps n'est pas encore bien loin où celte justification était regardée comme impossible, où l'on ne cessait de me dire que si je retournais en France, je courrais risque encore une fois d'y périr avant que je pusse m'y faire entendre d'aucun juge On m'apprend aujourd'hui que ce temps d'horreur a fini par la mort de celui qui seul l'avait fait naître ; qu'on a même de l'indulgence en ce moment pour des coupables. Un citoyen qui ne l'est point , qui n'a cessé d'être zélé , peut donc y espérer justice !
Sur ces assurances , ma fille , ranime ton faible courage , et reçois de ton père, pour ta consolation , sa parole sacrée que , dès qu'il apprendra par toi qu'il peut aller offrir à l'examen sévère toute sa conduite civique, il sortira, sans hésiter, de l'espèce de tombeau dans lequel il s'est enterré depuis son départ de la France; n'ayant
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trouvé que ce moyen de la servir utilement et d'échapper à toule accusation , à tout soupçon de malveillance.
Je prouverai , par un retour sur tous mes ouvrages connus, que la tyrannie despotique et tous les grands abus de ses temps anciens monarchic^es , n'ont pas eu d'adversaire plus courageux que moi; que ce courage , qui surprenait alors toi^t ce qui est brave aujourd'hui, m'a exposé sans cesse à des vexations inouies. L'amour de cet état abusif et vicieux n'a donc pu faire de mo.i un ennemi de mon pays , pour essayer de raviver ce que j'ai toujours combattu.
Je prouverai qu'après avoir servi efficacement la liberté en Amérique, j'ai, sans ambition personnelle, servi depuis de toutes mes facultés les vrais intérêts de la France.
Je prouverai que je la sers encore , quoique livré à une persécution aussi absurde qu'impolilique, et qu'il soit stupide de croire que celui qui se consacra au rétablissementdes droits de V homme en Amérique , dans l'espoir d'avoir à présenter un grand modèle à notre France, a pu l'attiédir sur ce point quand il s'agit de son exécution.
J'établirai devant mes juges ma conduite si bienprouvée à toutes les époques où il me fut permis d'agir.
On ne pourra dire à ton père qu'il a vécu deux
ans chez les ennemis de l'Etat : il prouvera qu'il n'en a jamais vu aucun.
Si l'on veut qu'il soit émigré, contre toute espèce de droits , il montrera ses passe-ports , sa conduite, son titre, et sa correspondance, dont on pourra être surpris.
Que si on lui reproche de n'avoir pas rempli les promesses qu'il avait faites, il invoquerdiV acte même qui renferme son vœu , et prouvera qu'il a fait, lui tout seul, ce que vingt hommes réunis n'auraient pas osé concevoir, et au-delà de ce quil a promis.
Si l'on dit qu'il a dans les mains de grands fonds à la répubhque, en souriant de cette erreur grossière , il répondra qu'il vient compter rigoureusement avec elle y et remettra ^ sans nul délai y ce dont Usera débiteur , en ne demandant nulle grâce, mais le plus sévère examen. Qu'avant même de le subir, il vient offrir dans son pays sa tête expiatoire, si, cet examen achevé, on peut l'y soupçonner coupable.
Si l'assemblée législative conventionnelle juge
UNE TROISIÈME FOIS Qu'iL A BIEN MÉRITÉ DE LA
NATION FRANÇAISE ( Car OU l'a déjàpronoucé deux fois5ur cette même affaire) , il se refusera à toute espèce de récompense , autre que l'honneur reconnu d'avoir bien rempU ses dev ôirs ; et l'espoir , si doux à son cœur, de revoir sa fille honorée,
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rendue à Faisance modeste qu'on n'a pu ni du lui ravir.
Voilà, ma fille tant aimée, ce à quoi s'engage ton père ! Le silence de mort que tous mes ami$ ont gardé depuis qu'une mission fâcheuse et presqu'impossible à remplir, m'a exilé de mou pays, me fait douter si je dois croire qu'il a pu m'en rester un seul : je ne puis donc adresser à aucun cet engagement que je prends , pour qu'il aille t'en faire part et encourager ta faiblesse.
Je suis forcé , plein de toutes ces choses , de te les écrire à toi-même, en te recommandant de pro^ter de ce long et dur temps d'épreuves, pour achever ta bonne éducation , ton éducation sérieuse ; celle des agréments étant remplie depuis long- temps pour toi.
Songe bien , mon enfant , qu'en ce nouvel ordre de choses , une femme reconnue d'un mérite soUde , conviendra mieux à un républicain pour être mère de SiCs enfants , que celle qui n'aurait que des talents à lui offrir , et que ces grâces d'autres fois (dont la mode est si bien passée) pour acquitter la dette maternelle.
Sache enfin que nul homme existant n'a souffert de plus longs tourments que l'ardent ami qui t'écrit ; et qu'il aurait cent fois jeté , sans regret, à ses pieds, le fardeau de son existence, s'il n'avait vivement senti qu'elle t'était indispen-
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sable , et qu'il n'a le droit de mourir que quand il te saura heureuse.
Je t'autorise, en la signant, à faire de ma triste lettre l'usage que tes autres amis jugeront propre à la conservation, en attendant que j'y mette le sceau de l'attachement paternel , en allant moi-même à Paris.
Je te serre contre mon cœur, toi et tout ce qui m'appartient.
Signée de moi de tous mes noms ^
Pierue-Augustin-Caron de Beaumarchais.
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