‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 4)Chapitre 14 sur 42 · LETTRE XLVII · texte numérisé non relu

LETTRE XLVII

Paris , ce 1 8 prairial an 5 (6 juin 1797).

Votre lettre du 27 floréal, mon cher T***, n'est répondue par moi qu'aujourd'hui , parce qu'elle m'est arrivée au fort de mon déménagement. Je viens de revenir dans ma maison du boulevard , dont le séquestre n'était pas levé quand je suis rentré dans Paris. Le triste motif qui m'y ramène est Fopposé de celui qui me la fît construire , le besoin d'économie. Ma fortune aux trois quarts détruite par une persécution de quatre années , ne me permet pas de payer un autre loyer, pendant que ma maison dépérit faute d'être habitée.

Mon rappel, après bien des travaux, a été honorable , mais ce qui est perdu est perdu. Heureusement on peut se montrer pauvre, sans être humilié du malaise comme autre fois ; c'est un des biens de la révolution. Je cours après tous mes débris , car il faut laisser du pain à mes en-

fanls , après la mort qui commence à me- talonner , comme vous le présumez pour vous-même, quoique voussoyiez asthmatique, ce qui, dit-on, est un brevet de longue vie peu agréable ; mais quand on a tout savouré, l'existence presqu entière est dans les souvenirs. Heureux celui chez qui le bien peut compenser le mal î

Ma fille est prête d'accoucher; elle est la feuime d'un bon jeune homme qui s'obstinait à la vouloir, quand on croyait que je n'avais plus rien. Elle, sa mère et moi, avous cru devoir récompenser ce généreux attachement ; cinq jours après mon arrivée je lui ai fait ce beau présent. Ils auront du pain ,.mais c'est tout ; à moins que l'Amérique ne s'acquitte envers moi, après vingt ans d'ingratitude.

Je n'aime pas que dans vos réflexions philosophiques , vous regardiez la dissolution du corps comme l'avenir qui nous est exclusivement destiné ; ce corps-là n'est pas nousj il doit périr sans doute, mais l'ouvrier d'un si bel assemblage aurait fait un ouvrage indigne de sa puissance , s'il ne réservait rien à cette grande faculté à qui il a permis de s'élever jusqu'à sa connaissance î Mon frère, mon ami, mon Gudin , s'entretient souvent avec moi de cet avenir incertain ; et noire conclusion est toujours : méritons au moins qu'il soit bon ', s'il nous est dévolu, nous aurons fait un ex-

cellçnt calcul ; si nous devons être trompés dans une vue si consolante , le retour sur nous-mêmes , en nous j préparant par une vie irréprochable > a infiniment de douceur.

Le théâtre français vient de reprendre nioa dertiier essai dramatique , liiit en 1791 , la Mère coupable. Soit que la perfection du jeu lui ait donné plus de mérite , soit que l'esprit public se tourne avec un goût plus sûr vers les sujets d'une grande moraUté , cette pièce a eu un tel succès , que j'en suis étonné moi-même. On m'a violé comme une jeune fille à la première représentation ; il a fallu paraître entre Mole, Fleury et mademoiselle Contât. Mais le public qui demandait l'auteur , n'est plus cette assemblée moqueuse des talents qui la font pleurer malgré elle ; ce n'est plus un homme dont le plus sot des nobles se croyait supérieur , que l'on veut voir pour en railler ; ce sont des citoyens qui ne connaissent de supériorité que celle accordée au mérite ou aux talents , qui désirent voir l'auteur d'un ouvrage touchant, dont des acteurs, rendus à la citoyenneté , viennent de le faire jouir avec délice. Peut-être s'y est-il mêlé un peu de ce noble désir de dédommager un bon citoyen d'une proscription désastreuse! Quoiqu'il en soit, moi, qui toute ma vie me suis refusé à cette demande du pubUc , j'ai du céder ) et cet applaudissement pro-

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longé m'a fait passer dans une situation toute neuve : j'étais loué par mes égaux; j'ai pu goûter la dignilé de l'homme.

En voilà trop sur un pareil sujet. Piappelezmoi à votre épause respectable.

Beaumarchais.

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