‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 4)Chapitre 16 sur 42 · LETTRE XLIX · texte numérisé non relu

LETTRE XLIX

j>!tu Citoyen Baudin ( des Ardennes ).

i5 vendémiaire an 5 (6 octobre 1797 )•

A mon retour de la campagne , énergique défenseur de la Justice et de lliumaniléî je dois vous remercier de Texcellent discours sur le système affreux des déportations générales. Si la question n'eût pas encore été jugée , votre discours l'eût emportée. Et ce qui m'en frappa le plus, c'est la chaleur de ce pur sentiment qui vous porte à traiter , même après coup , avec de nouvelles lumières , une question qui semblait épuisée par la longueur des discussions. Cet amour expansif du bien en matière si importante vous honore , s'il se peut, plus encore que le très-grand talent que vous y avez déployé.

Le besoin irrésistible de consolation dans les maux de la vie , avez-vous dit , est le principe de tout système de religion. Cela est vrai, trèséminemment vrai. D'après ce moment , il est interdit de chercher quelle est la meilleure ou la pire. Aussi , ne l'avez-vous pas fait. Vous avez raisonné en bon législateur. Il faut de la révéla-

lion , de Rnspiration , et des prêtres pour établir une croyance , quelle qu elle soit ; vous lavez dit encore. Reste à savoir quels biens politiques nous font ces œuvres de persuasion , et s'il vaut mieux tromper les hommes que leur dire la vérité. LW différence pour le choix de toute secle qui s établit, est la majestueuse conduite que doit tenir celui qui fait des lois ; et vous aA^ez très- justement blâmé l'homme qui s'est permis d'émettre une opinion partiale , à la tribune retentissante , sur un objet qui n'était pas de son ressort.

Humains ! humains ! soyons doux et cléments : Nous sommes tous plus faibles ^ue méchants î Conquête de Napîes , ch. xiv.

Je ne suis pas aussi content que vous du livre de M. Nekersur les opinions religieuses; et son exemple du commerce , dont vous avez usé vousmême , ne me paraît pas très-exactement comparé. Le commerce est d'une utilité bien prouvée ; il fallait donc l'encourager, même avec les maux qu'il a faits. Nous n'en pouvons pas dire autant du mot abstrait qu'on nomme religion. Car il devient vide de sens s'il signifie religion en général , qui, excepté celle que l'on adopte, n'est pour le plus intrépide croyant qu'un ramas de folles visions dans toutes celles auxquelles il ne croit pas. Nul de nous n'osant dire que ce ramas a quel-

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qu'utilité dans les religions qui sont fausses^ y. ef par cela même funestes j aucun de nous n'est obligé de pardonner les maux qu'elles ont faits, quand elles ont été dominantes, en faveur de l'utilité , comme on le dit du haut commerce.

Le grand soin du législateur est de faire si bien , que tous ajant liberté sur la leur , aucune d'elles nedomîne ; d'oii suit que nul n'a droit d'en tourmenter un autre sur la croyance dont il est; et làdessus , Monsieur , vous êtes inexpugnable , et devenez l'auguste prolecteur de toutes les victimes que l'anarchie a faites parmi les prêtres. Mais votre raisonnement de la page 27 , où vous comparez les déportés aux émigrés ,. me paraît malheureusement propre à vous faire taxer de rigueur , comme vous paraissez le craindre ; car la déportation forcée n'ayant aucun rapport à l'émigration volontaire , la première ne présente qu'un homme malheureux , quand l'autre nous montre un coupable : pourquoi rangerions-nous dans la classe des malheurs, qu'on nomme irréparables, la déportation qu'ont subi des prêtres pour leurs opinions , lorsque, pour excuser notre conduite à leur égard , vous êtes vous-même obhgé de supposer que les coupables émigrés pourraient peutêtre se prévaloir d'un rappel accordé à tant de malheureux tonsurés î et même de supposer encore qu'on n'a proscrit que les hommes ardents.

lorsque nous savons tous que ce n'est pas tel ou tel séditieux qu'ona trié entre les prêtres ; mais tous les prêtres qu'on a traités comme suspects d'être suspects de sentiments an ti- républicains! Excepté ce fléchissement vers un avis dont vous ne pouvez être , tout votre ouvrage est un chefd'œuvre de bonté , de douce humanité , de discussion législative , et vous avez tonné contre le principe dangereux de se mettre au-dessus des formes , en assurant , ce qui est vrai , que cette barrière franchie , il n'est aucun terme prévu où l'on puisse indiquer que l'autorité gouvernante s'arrêtera dans les abus de son pouvoir î

Salut , estime , vénération.

Signé Garow de Beaumarchais»

Au Propriétaire du Bien-Informé/

Ce i4 brumaire an 6 ( 4 novembre 1797). Citoyen,

LôRsOîJE pour succéder au jonrnal le pliis instructif de la France, et le seut qu'an pût assimriler au Spectateur du célèbre Adisson (Fliistorien) (**) , on se donne le titre de Bien-Informé ^ l'on ne doit pas laisser charger sa feuille, sur quelques points qui intéressent le public, du ramassis des platitudes que l'ignorance débile dans les rues.

Les accidents, quels qu'ils puissent être, que vous iniputez à la compagnie des eaux de Paris, laquelle depuis long-temps n'existe plus , et qui , lorsque ses établissements étaient dirigés par les frères Perrier, n'avait fait au public aucune des absurdes promesses dont votre commis Xinformeur (on ne peut plus mal informé^ nous informe par vous , d'un ton qui n'était pas celui de votre prédécesseur; ces accidents, dis-je, ne la concernent point.

t . !.. .1 II I -Il . I ,. I

(*) Par M. Dupent de Nemours.

Celte compagnie s'honorait d'avoir surpassé les ^nglais dans Fart de répandre à grands flots, par les machines à feu et des conduites combinées , tant de fer fondu que de bois, dans tous les quartiers de Paris , l'eau si indispensable à la salubrité de l'air , à la propreté des maisons , à la commodité des habitants d'une cité immense; elle avait réussi à la faire abonder partout, au quart moins de frais pour chacun que le peu qu'on en obtenait par les porteurs d'eau à bretelles. Ceci n'est point un texte à des bouffonneries.

Les désordres occasionnés par les temps révolutionnaires ont détruit cette compagnie et suspendu plusieurs années le beau service des machines. Pendant ce temps, plus de 4o,ooo toises de tuyaux de bois se sont desséchées et fendues. Le département de Paris s'occupe aujourd'hui du soin de les réparer à grands frais. Telle est la cause malheureuse de plusieurs accidents possibles , lesquels ne devraient pas fournir l'idée d'un article aussi pitoyablement fait, que le remplissage inséré contre la compagnie Perrier, dans une feuille à laquelle vous prétendez donner quelque réputation. Ce n'est point là le ton qu'un bon journaliste doit prendre, s'il ne veut être rejeté dans la classe des regratiers compositeurs de feuilles peu décentes, dont nous sommes très-dégoûtés.

Cette lettre est d'un homme qui respectait le

ptoyen Dupont et voudrait estimer son continua-

leur.

Caron Beaumarchais , Vun des premiers actionnaires de V utile entreprise des eaux y çt votre abonné.

LETTRE LL J M, D*** DES Vosges.

Ce i" pluviôse an 6 (20 janvier 1798),

Je n'ai pas voulu , Citoyen , vous remercier plus tôt du présent que vous m'avez fait de votre beau discours , l'entraînement de votre slyle à la première lecture ayant fait naître en moi le désir le plus vif de le relire lentement : ce que je ne nommerai pas une relute , mot impropre et barbare qui se glisse dans le français , sans qu'on puisse deviner ce qui l'a pu faire adopter comme tant d'autres, qui corrompent la première langue de l'Europe.

Votre discours est purement écrit, plein de traits brillants, de vues, de connaissances approfondies sur les véritables intérêts qui militent

pour ou contre cet accroissement de puissance. Mais la partie politique n'est point celle dont je veux vous entretenir aujourd'hui : son vrai mérite littéraire est ce qu'il nous convient de traiter entre nous deux hommes de lettres, dont l'un commence sa carrière, quand l'autre touche à la fin de la sienne.

Voire discours a l'éclat oratoire qui l'eut rendu très-ealraînant à la première des tribunes, et qui me la fait dévorer. Si , pour m'acquitler envers vous du plaisir qu'il m'a fait, vous me permettez quelques observations qui ne doivent qu'être agréables à un homme d'un grand talent, je vous dirai que cet éclat , ce mérite qui vous honore , est pourtant le moindre de ceux qui m'ont frappé dans votre ouvrage.

De cela seul que vous l'avez nommé discours , je vois que pour le rendre plu§ rapide et brillant, vous avez jeté dans vos notes une foule de choses fortes , qui , répandues dans le corps de l'ouvrage, lui eussent mérité ce nom d'oui^rage ^ bien préférable au but que vous avez rempli , celui de donner une haute idée de votre talent oratoire, quand vous pouviez élever ce discours à l'honneur d'être regardé comme un ouvrage aussi instructif que profond, en fesant seulement rentrer vos belles noies dans le texte. Et ne croyez pas, écrivain, que vous l'eussiez rendu par-là

plus languissant; elles auraient nourri, varié les idées que vous présentez connme vôtres ; elles auraient porté jusqu'à la conviction les choses dont vous voulez persuader vos lecteurs, en y joignant l'autorité de tant d'écrivains respectés dont vous vous appuyez vous-même.

En général , je ne suis point l'ami des notes étendues et très-multipliées ; c'est un ouvrage dans un ouvrage , qui les amoindrit tous les deux. Un des secrets de l'art d'écrire, en matière sérieuse surtout, est, selon moi, le beau talent de réunir dans le sujet qu'on traite, tout ce qui tend à renforcer sa consistance ; l'isolation des notes en affaiblit l'efFet.

Enfin, pour terminer ce radotage d'un vieillard à qui votre discours a donné de l'estime pour vous, je vous dirai que cette estime a beaucoup augmenté en voyant dans vos notes avec quel soin vous avez étudié , dans toutes les langues de l'Europe, les grands auteurs qui ont traité les mêmes sujets avant vous. J'aime , dans un homme de votre âge , cette preuve donnée du soin qu'il a pris de s'instruire avant de parler au public. Et ma remarque, un peu sévère , sur la séparation de vos notes savantes d'avec votre texte éloquent , montre à tout bon esprit qui sait voiis apprécier^ que vous êtes loin d'avoir fait tout

ce qu'oQ a droit d'attendre d'un homme qui débute ainsi.

Après avoir parlé de la forme de votre ouvrage , dans un temps plus tranquille nous dirons quelques mots du fond. Je suis de votre avis presque sur tout ce que vous avancez ; et ce «n quoi nous différons , me semble abandonné au hasard des événements , plutôt que soumis aujourd'hui à des règles bien positives. Je vous félicite pour vous , en vous remerciant pour moi.

Imprimée dans le Journal (la Clef du Cabinet des Souverains ) de la veuve Panckouke,

Au citoyen FRANÇOIS de Neufchateau. .

21 brumaire an 7

( 1 1 novembre 1 798 ).

Ministre Citoyen,

Les soins constants que vous prenez pour embellir le jardin national , conservatoire des plantes exotiques , des arbres et des animaux qui nous arrivent de tous les points du globe, nous prouvent que vos sages vues s'étendent à tout ce qui peut être utile au public , ou sembler digne de sa curiosité. Mais j'avoue qu'au plaisir de voir ces collections se mêle en moi un sentiment pénible , toutes les fois que j'j retrouve, au coin d'un laboratoire de chimie, dans la poussière des fourneaux, des matras et des matériaux servant à des distillations, le corps exhumé de Turenne , sans que je puisse m'expliquer les motifs d'un pareil dédain pour les restes d'un chef d'armées que le roi le plus fier

de son rang jugea digne de partager la sépulture de sa maison.

Que peut donc avoir de commun le squelette du grand Turenne avec les animaux vivants que cette enceinte nous conserve !

Qu'aurait dit Montécuculi de voir son vainqueur figurer au milieu d'une ménagerie ?

En cherchant s'il n'y avait point à Paris quelque dépôt moins indécent pour les restes de ce grand homme qu'un laboratoire de chimie cjui nous dégrade y et non pas lui j j'ai retrouvé son tombeau d'un grand style au muséum de nos monuments funéraires , enclos des Petils-Augustins^oiices restes si révérés manquent autant à son tombeau que le tombeau manque à ces restes.

Le marbre noir placé dessous le basrelief de la bataille de Turkeim en 1676, après le gain de laquelle Turenne perdit la vie en visitant un poste dangereux ; ce marbre peut être enlevé : un cadre, des verres en sa place, laissant voir le corps du héros , commanderaient notre respect, appaiseraient l'indignation qu'on éprouve en voyant Turenne auprès des fœtus et des monstruosités qui attirent la foule.

Je suis même Irès-étonné que les ingénieux auteurs du muséum le plus philosophique de tous , quoique dans un local mesquin , n'ayent pas sollicité la cessation d'un tel scandale , en

vous priant , Citoyen Ministre , de leur confier le dépôt provisoire des restes du grand homme dont ils ont sauvé k tombeau , en attendant que la nation lui décerne enfin des honneurs dignes de sa réputation î Eux qui, pendant que Fignorance e:Kaltée mutilait tous les monuments de nos artistes , ont eu la pensée courageuse da préserver , et la conception profonde de classer par suite de siècles , les tombeaux des hommes puissants dont l'histoire offrirait le muséum moral , si l'on pouvait les y embrasser d'un coup dceuil , comme on le fait aux ci - devants Auguslins.

Ce rapprochement désirable de Turenne avec son tombeau, renforcerait l'un des buts si frappants qu'on sent qu'ils ont voulu remplir en composant leur muséum:

Celui de nous montrer par quels degrés nos sculpteurs et nos architectes se sont élevés à l'honneur de rivaliser les grands artistes de la Grèce.

Celui d'y rappeler cette pensée philosophique ^ qu'avant que Ton eût érigé ce grand royaume en répubhque , la mort seule avait le pouvoir d'y ramener les classes privilégiées à cette égalié que la république consacre.

Enfin l'honorable but de prouver à tous les penseurs de TEuf ope que h nation française est

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loia de partager la barbarie qui nous a privés en peu d'heures des monumenls de douze sièeles. Si noire muséum central, par la réunion des chefsd'œuvre qu'on y expose, donne un plaisir délicieux à ceux qui savent en jouir, celui-ci nous élève à de grandes pensées ; et le désir d'y voir déposer provisoirement les cendres de Turenne en est une des plus morales.

Je vous prie donc. Ministre ami de l'ordre, dont la haute magistrature est de surveiller les objets de décence publique, de prendre en considération cette remarque sur Turenne, qu'un bon citoyen vous soumet.

Je pourrais bien signer mon nom, ou même en donner l'anagramme , si cette singularité ajoutait quelque chose au mérite d'un aperçu; qu importe qui je sois ^ si je dis la vérité ! C'est de cela seul qu'il s'agit (*).

(*) Cette lettre émut toutes les âmes sensibles ; ce fut un germe qui fructifia; et cinq mbis après, le 2 4 germinal an 7 ( i3 avril 1799), un arrêté dii Directoire fit transporter le corps de Turenne clans cet Elysée où le courage et la persévérance de M. Le Noir rassemblaient les tombeaux, les urnes cinéraires, les monuments de tant de siècles, que la piété de nos pères avait consacrés dans des églises que la démence îévolutionnuire venait de ren-

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verser. (Voyez l'ouvrage de M. Le Noir, intitulé Musée des Monuments français, tome Y, page loo.)

Le grand rassemblement de ces tombeaux, autrefois épars sur tout le territoire; cette grande idée de les avoir disposés par siècles , ont fait de ce Muséum un objet unique et sans modèle jusqu'à ce jour. Il distinguera le génie des Français , il fera connaître quelle force il conservait au milieu des horreurs de la révolution , avec quel courage un grand arliste (M. Le Noir) combattait la rage destructive qui semblait animer alors tous les esprits !

Quel beau désaveu de tant de fureurs que ces mausolées vénérables, que ce jardin expiatoire de tant de crimes, où le génie des arts dispute au génie dé la destruction la mémoire des grands hommes! où l'on n'entre point sans être pénétré de regrets et de reconnaissance, sans verser des larmes, sans éprouver un mélange délicieux de douleurs, d'attendrissement et d'admiration!

Ob ! de quelle satisfaction Beaumarchais eut été touché, s'il avait pu prévoir quelle main héroïque transporterait un jour les reliques de Turcnne de cet Éljsée dans le temple de Mars!

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