AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS
Sun Voltaire et sur Jésus-Christ.
Du 23 germinal an 7 (12 avril 1799).
Citoyens, entre plusieurs letlres qu'a produites ma très - simple réponse au reproche qui m'était fait d'avoir négligé des correspondances importantes dans les OEui^res complètes de F^oltaire y je ne répondrai qu'à une seule : les autres ne traitant que d'intérêts pécuniaires, soit de moi, soit des souscripteurs, ne doivent pas occuper le public.
Celle à laquelle je réponds me paraît d'un homme blessé du juste éloge que j'ai fait du cœur généreux de Voltaire, Cet homme, qui ne signe point, m'écrivant le fouet à la main, entre autres choses me dit ceci :
« Je ne suis point étonné , Monsieur , que M vous , qui partagez toutes les erreurs de l'écri- » vain des ouvrages duquel vous avez infesté
i5a LETTRES.
M l'Europe , ayiez voulu pousser le dévouement » jusqu'à nous le donner pour un homme très- « hienfesant : mais les chrétiens vous répondront » qu'il ne fut pas même honnête homme, car il » n'était qu'un misérable impie y et ce reproche >î emporte Tau Ire. >»
Rendre humeur pour humeur , au nom de Voltaire et au mien, à l'homme affligé qui m'écrit, serait manquer de respect au public , même oublier celui que l'on doit au malheur d'un citoyen, sans doute aigri par la perte de son élat. Laissant à part ce qui m'est personnel, contentons - nous de justifier Voltaire d'un reproche autant répété, et posons ainsi la question :
Voltaire était - il un impie de ne pas croire à la dii'inité du Christ ^ ou ne fut-il qu'un incrédule de bonne foi F deux choses qui n'ont nul rapport.
L'impie est, selon moi, celui qui, croyant ^\xt parole , ou sans examen ( ce qu'on nomme avoir de la foi) , manque au précepte qu'il adopte. Cet homme-là est très-coupable , car il croit , et avoue qu'il croit.
L'incrédule de bonne foi est, au contraire, un de ces hommes à l'esprit duquel les motifs , qui forment la persuasion religieuse, ou la foi ^ n'offrent pas le genre de preuves qui entraînent sa convictioû. Uu tel homme n est point coupa-
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ble; et cet incrédule penseur est, je crois, ce que fut Voltaire,
Voici comment je l'établis :
Ma plus forte preuve se tire d'une réflexion que j'ai faite sur cet écrivain philosophe , et à tant de titres célèbre. On n'a pas assez remarqué, selon moi, la majesté, le grand sens, la hauteur du dernier mot qu'a dit Voltaire dans sa trèssouffranle agonie, quoiqu'il ne fût alors ignoré de personne.
Le plus orgueilleux des curés , celui de la paroisse où il est mort, tourmentant ses derniers moments, voulant arracher une espèce d'aveu de résipiscence chrétienne ^ pour se faire dans le clergé le renom d'un convertisseur, lui crie fortement dans l'oreille : M, de Voltaire ^ crofez'vous en la divinité de Je sus- Christ F Ecoutez la sévère et sublime réponse qui sortit du fond d'un
tombeau Au nom du seul Dieu créateur , ne
me parlez jamais de cet homme-là ! Il se retourna , et mourut.
Ce n'est point l'opinion du mourant que je prétends examiner, mais la véracité contestée de son opinion. C'est la hauteur d'une réponse qui n'appartient pas à l'esprit au moment où elle fut faite : elle était toute au sentiment. S'il s'est trompé sur Jésus-Christ , cette réponse est
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une preuve sans réplique qu'il se Irompait de
bonne foi, et c est le point dont il s'agit.
Pénétré qu'il était de la distance immense du Créateur à un mortel, quel qu'on le supposât, ce n'est point du mépris, de l'indignation personnelle qu'il y montra pour Jésus-Christ ^ dont il avait toujours parlé comme d'un homme juste , et qu'il croyait trop plein de sens pour n'avoir pas été tout à fait étranger à ce que les chrétiens en ont fait, quoiqu'au fond il le regardât comme un moraliste commun, en quoi, peut-être, il s'est trompé : la puérilité apparente de la plupart des paraboles peut venir de ce que , traduites de l'idiome hébreu en grec , puis en latin , puis en français, elles ont perdu à ces transmutations la simplicité primitive qui n'en gâtait pas la morale , surtout ne la prêchant qu'aux gens du peuple, ce qui est à considérer. Aussi p^oltaire ne V insulte-t-il pas ! C'est au nom de Dieu seul ( quel grand motl ) qu'il supplie en mourant qu'on ne profane point la majesté divine, en lui donnant un homme pour adjoint'. (Notez qu'il ne dit pas un Juif.) Donnez à cet homme -là toutes les qualités, les vertus qui peuvent le rendre à vos yeux trèssupérieur aux autres hommes , j'y consens : mais au nom du seul Dieu créateur, ne le comparez pas à Dieu,
Ce mQt, dit en pleine santé, dans la chaleur
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d'une dispute , ou jeté dans un grand ouvrage , eût pu passer pour un trait plein de nerf, et , quoiqu'impie dans le sens des chrétiens , serait le plus fort résumé de tout ce qu'il en a écrit ; mais , c'est un pied dans le cercueil , en se relevant de la mort , que ce profond énoncé lui échappe : c'est l'ame elle-même qui s'exhale , et non son esprit qui s'exerce. Il le pensait donc iien , puisqu'il l'a dit alors si fortement.
Cette profession de foi paraît plus décidée que celle du p^icaire S ai^ojard^ où l'auteur s'est donné le temps d'arranger à son gré toutes ses périodes. Voltaire ne dit qu'un mot , seul mot qu'il n'a pu préparer dans l'état de mort où il est, puisqu'il n'a pu prévoir qu'on l'arracherait du tombeau pour lui faire cette question. Il est même douteux qu'il eût pu l'entendre et répondre , si l'adroit curé , s'approchant , prononçant fortement son nom , n'eût recueilli toute son ame plus d'à moitié évaporée.
Supposez un homme à système , rappelé à sa eonnaissance par la colère de voir qu'on veut abuser de sa fin pour en tirer un désaveu , sa réponse eût montré ce que l'amour-propre irrité peut exhaler de fiel en peu de mots ; il eût peutêtre cru devoir réprimer par un trait l'interrogateur imprudent : c'est au nom de Dieu seul que f^oltaire s'explique ; sa réponse renferme- un
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si profond respect de la divinité , que Jésus-' Christ lui-même ( en le regardant comme Dieu)^ ne pourrait en être offensé. Ce n'est pas à son titre d'homme qu'il peut prétendre être adoré ; mais à celui d'un Dieu qui se fût humilié pour nous sauTer ( s'il en était besoin ) , jusqu'au point de descendre à la petitesse de l'homme; et puisque c'est au nom de sa divinité que J^oltaire mourant blesse l'orgueil de son huniaîiité ^ répugne-t-il de croire que ce Dieu-homme , ou cet homme-Dieu n'eût pas voulu lui faire un crime de douter qu'un homme fût Dieu ! Il n'en est pas ainsi des prêtres de son culte ; ils ont trouvé cette réponse abominable. Ils avaient aussi leurs raisons. Ne cherchons point à les blâmer : tout corps qui tend à dominer a le plus grand soin que ses membres, quelque doute qui les tourmente , soient de l'avis de leur habit j et la règle , dans tous les temps , n'a pas n^^nqué de se confirmer»
Quoi qu'il en soit, laissant à part le débat du pour et du contre , jamais mot plus profond, plus sublime sur Dieu , ne me semble avoir été dit par un mortel dans la situation de celui-là. N'en déplaise à l'antiquité , je préfère le mot de f^oltaire mourant , k V ordre de S ocrate ^ en buvant la ciguë , de sacrifier un coq à Esculape , auquel Socrate ne croyait pas. Etait-ce un reste d'ironie sur la bizarrerie des cultes? Elle était au-
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dessous de sa situation. Mais le mot de Voltaire est à la hauteur de la sienne. Bien profondément pénétré delà sublimité de son sujet, ce qu'il dit est d'une éloquence si vraie, si juste ^ si concise^ et de tout point si élevée; il résume tant de volumes, que je ne reviens point de mon étonnement que les philosophes d'alors ne l'aient pas consacré comme l'idée la plus respectueuse pour Dieu qui ait été rendue par un penseur mourant , soit qu'il ait eu tort ou raison sur ce qui touche à Jésus-Christ j ce que je n'entends pas juger , quoique je sois bien convaincu que la destruction d'une erreur est un excellent piédestal pour élever la vérité. De plus habiles le feront.
Caron de Beaumarchais.
i38 LETTRES.
LETTRJG LIV.
Réponse a M. le Comte de MIRABEAU.
Septembre 1790 (*).
Je vais tépondre à votre lettre (**) , Moiisieur, avec franchise et liberté. Depuis long-temps je cherchais une occasion de me venger de vous ; elle m'est offerte par vous-même, et je la saisis avec joie.
Tous les motifs que vous citez sont en effet
{*) C'est par une inadvertance de l'imprimeur que cette lettre et les deux suivantes ne sont pas placées d'aprèsl'ordre de leur date.
(**) Voici la lettre que le comte de Mirabeau avait, adressée à M. de Beaumarchais.
17 Septembre 1790.
Mon écriture ne pouvant pas vous déplaire , Monsieur, lorsqu'elle est accompagnée d'un procédé que vous ne désapprouverez pas, je prends le parti de m'adresser à vous-même , pour un éclaircissement qui vous regarde , plutôt qu'à des intermédiaires.
Très-voisin de l'âge , et surtout de la disposition d'esprit où je ne veux penser qu'à mes livres et à mon jardin, j'avais jeté les yeux, dans les biens nationaux.
entrés dans mon projet d'acquisition. Cn antre plus puissant s y joint; et, quoiqu'il soit assez bizarre , il n'est pas moins celui qui m'a le plus déterminé. A l'âge de douze ans , prêt à faire ma première communion (vous riez! ) , je fus conduit chez ces Minimes; un grand tableau du juge-
sur les Minimes da bois de Vincennes ; jVpprends que vous y pensez : on dit même que vous avez couvert l'enchère. Il n'est pas douteux que si vous désirez vivement ce joli séjour, vous le payerez beaucoup plus cher que moi , parce que vous êtes beaucoup plus en état de le l'aire; et, cela posé, je trouverais trèsdésobligeant de hausser , à votre désavantage , te prix d'un objet auquel je ne pourrais plus atteindre. Veuillez donc me dire si l'on m'a bien instruit, si vous tenez à cette acquisition , et de ce moment ye retire mes offres ; si au contraire vous n'avez ou qu'une velléité légère , ou seulement le désir civique de concourir à ce que les ventes s'efifectucnt , sauf à vous défaire ensuite d'un bien probablement trop voisin de votre belle .habitation pour que vous vouliez eu faire votre maison de campagne, je suis persuada que vous aurez le même procédé pour moi, que moi pour vous, et que votre concurrence n'exagérera pas le prix de celte acquisition.
J'ai l'honneur d'être très-parfaitement, Monsieur ,
•Votre très-humble et très-obéissant serviteur Mirabeau l'aîné.
iAg lettres.
ment dernier , qui était dans leur sacristie , me frappa tellement l'esprit, que j'y retournais trèssouvent. Un vieux moine , fort spirituel , entreprit sur cela de m'arracher au monde : il me prêchait toutes les fois sur le texte du grand tableau , qu'il accompagnait d un goûté ; j'avais pris fort en gré sa retraite et sa morale , et j'y courais tous les jours de congé.
Depuis , j'ai toujours vu ce clos avec plaisir ; et sitôt qu'on a mis en vente les biens de nos pauvres tondus , j'ai donné l'ordre de couvrir les enchères de celui-là. Autant de motifs réunis me rendent celte acquisition fort chère. Mais ma vengeance me l'est encore plus ; car je ne suis pas aussi bon que je l'étais dans mon enfance. Vous avez envie de mon clos ; je vous le cède, et me déporte de toutes mes prétentions sur lui: trop heureux d'avoir mis enfin mon ennemi entre quatre murailles! Il n'y a plus que moi qui le puisse , après la chute des bastilles.
Si, dans votre colère, vous êtes assez généreux pour ne vous pas au moins opposer au salut de mon ame , réservez-moi , Monsieur , le grand tableau du jugement dernier ; mon dernier jugement sur lui, est que c'est un fort beau morceau, fait pour honorer ma chapelle ; vous vous serez vengé de moi comme je me venge de vous.
Si vous avez besoin de bons renseignements ,
LETTRES. i4i
ou même de mon concours pour la facilité de votre acquisition , parlez , je ferai là-dessus tout ce que vous voudrez. Car si je suis , Monsieur, le plus implacable de tous vos ennemis , mes amis disent en riant que je suis le meilleur de tous les méchaats hommes.
Signé Bea^uriarguais.
Au MEME (*).
19 septembre 1790.
Monsieur ,
Je suis plus touché de votre lettre que je n'ose me l'avouer. Permettez donc que je vous adresse le bon homme que j'avais chargé de me nettoyer
(*) Voici la seconde lettre de M. le comte de Mirabeau à M. de Beaumarchais.
Il faut que j'aie été ravi à moi-même hier, comme en effet je le fus , Monsieur, pour n'avoir pas répondu aussitôt à votre aimable lettre. La candeur de l'âge cjae vous y rappelez ne s'j trouve pas moins que sa malice et sa gaîté; et jamais forme plus piquante n'assaisonna un meilleur procédé. Oui, certes, le tableau qui vous est resté vivement empreint dans l'imagination, dans le cours d'une vie qui nécessairement vous a distrait un peu du jugement dernier, est à vous, si je deviens propriétaire de ce clos; et mon ambition à cet égard s'augmente d'un vœu, c'est de vous j voir venir chercher les vestiges de la sacristie, et avouer qu'il n'est point de fautes inexpiables ni de colère éternelle. Agréez, Monsieur, mes salutations cordiales et mes remercîments sincères.
Mirabeau l'aîné.
cette affaire. Il a été un des experts de la municipalité , il vous expliquera ce que votre emplette a d'utile , et le parti que l'on en peut tirer ; ce qui vous apprendra, si vous ne le savez déjà, jusqu'où vous pouvez enchérir.
Puisque mon badinage ne vous à pas déplu, recevez l'assurance la plus sincère d'un oubli total du passé ; faites une salle à manger de mon antique sacristie ; j'y accepterai avec joie un repas civique et frugal : grâce à la révolution , personne n'est plus humilié de n'en offrir que de ce genre; et nous sommes tous enrichis de ce qu'elle a retranché aux dépenses de vanité quij nous appauvrissaient sans véritable jouissance : messieurs les bons feseurs, devenez bienfesanls ,. en mettant à fin votre ouvrage ; il sera toujours excellent, pourvu que vous l'acheviez vite.
Agréez les salutations du cultivateur
Beaumarchais.
a4V LETTRES.
LETTRE LVI et dernière.
A M, COLLIN d'Harlefille y qui m'a donné un exemplaire de son poème allégojique sur Melpomène et sur Thalie.
Paris, i4 ventôse an 7 (4 mars 1799)*
Pour lire un joli poème, s'amuser d'un charmant ouvrage, il faut, mon cher Citoyen, avoir le cœur serein, la tê le libre; et bien peu de ces doux moments sont réservés à la vieillesse 1 Autrefois j'écrivais pour alimenter le plaisir; et maintenant , après cinquante ans de travaux, j'écris pour disputer mon pain à ceux qui l'ont volé à ma famille.
Que d'excellents chevaux je vois mourir aux fiacres !
Mais j'avoue que je suis un peu comme la Claire de Jean-Jacques ^ à qui même, au travers des larmes , le rire échappait quelquefois I Je sais qu'il faut du relâche à l'esprit , et je m'en suis donné un très-agréable en hsant vos deux manières de traiter la vie , les courses présumées de Melpomène et de Thalie.
LETTRES. i4S
La première chose qui m'a frappé , après les grâces de voire style , est la bonlé de votre naturel Tel autre n eût vu dans ce cadre qu'un moyen d'exercer son tiilént satirique ; les deux muses du théâtre en olTraient un fier canevas î Vous, rendant à chacun ce qui lui était dû, n'ayez dit que ce qu'il fallait pour n'irriter ni les vivants ni la mémoire des morts , en nous fesant aimer l'écrivain qui nous instruit en badinant.
Les courses des deux sœurs sont pleines de vers heureux. Ceux où vous faites descendre Echyle dans l'arène , pour combattre Sophocle , sont beaux.
Il est vaincu.
— Malheure ux....û?'«7z seul jour il avait trop vécu. (Vers
parfait. ) Il fuit : la jeune élève, excusable peut-être , Préféra pour époux son amant à son maître.
Les deux premiers tragiques sont classés.
Je saisis au hasard plusieurs vers dans la foule de ceux qui m'ont le plus frappé. Sur Thomas Corneille ^ par exemple :
Faible émule, sans doute, et rival téméraire, Mais qui serait fameux s* il 71' eût pas eu de frère,
( C'est le traiter bien favorablement ! ) Et sur ce frère si justement célèbre :
^146 ^Ï^ETTRES.
Ces Homains, cçs héros au 'il aime à rappeler. Sont plus grands , plus Romains quand il les fait parler.
iitj J]t Racine — Racine! avec quelle perfection : de stj^le décourageante î
'- ^ ' Oéh' l'àme (TEûripide et la voix de Virgile,
Et la mort de V^oltaire , qui disait dans sa loge le jour de son couronnement : Vous voulez done me faire mourir^
Si son ame s'exhale en ces touchants adieux, Plus encor que les ans sa joie en est la cause. Ce n'est point une moe.t, c'^st une apothéose. (Beau
vers.)
Le ton vif de Thalie contraste heureusement avec le majestueux de sa sœur. Vos vers courls et serrés lui donnent bien sa véritable allure.
Sur le Festin de Pierre ^ si sottement nommé ainsi par les Français , pour traduire il cowvivo Di PiETRA , le convive de Pierre ^ qui est le vrai titre , les deux vers suivants :
D'un homme on peut prendre l'habit ; *^"' "*^Mais lui \ole-t-on sa manière ?
ne sont point gâtés par ceux-ci de Voltaire ^ dans ses Etrennes aux sots :
Lé lourd crevier , pédant , crasseux et vain , Prend hardiment la place de Rolin^ Comme un valet prend l'habit de son maître.
LETTRES. î47
Je dis de vous
// est beau d'être bon à cété d*un tel homme !
Et ce bon Là Fontaine , mis auprès de Moliei-e ^ avec une distinction aussi fine que juste :
D'analyser le cœur hiimain Entre eux se partageait la pomme 5 Mais V inimitable bon homme Avait pris un autre chemin;
C'est bien ; c'est bien.
Dans le préambule d'un conte , ou j'avais ^ i^mme de raison , mis les fables au premier rang
de ses ouvrages, je m étais permis de dire :
Mais garda-t-il son mérite infini , Quand il mêla dans un conte erotique Les vers du siècle au jargon maro tique? Mélange ingrat qui le rend inégal , Et singulier, bien plus qu'original, etc.
Puis , étoiiné du blasphème qiii m'échappait , je reviens à moi, et lui dis":
Mais , ô mon maître ! excuse un hadinage 5 De ton disciple accepte un pur hommage : Nul plus que moi n'a senti tes beautés , Tes vers naïfs et jamais imités, etc.
i48 LETTRES.
J'aime, et m'honore d'avoir défini , comme vous , cet inimitable bon homme.
Vous avez beaucoup honoré Destouches , le froid Destouches; pour le nommer après Molière, il n'y avait guère a en dire que cela —
C'était une large manière j
Un air digne j un noble regard
Et de Boissi.
Etrenjoùment du babillard La divertit sans la séduire...
est très-joli. Jamais d'amertume ; c'est bien. # Ce que vous dites sur les comiques d'Angleterre est fort juste.
Ces Anglais ont dans leur gaîté , Et surtout dans la raillerie, Un fiel mordant , une âcrcté Insupportable , en vérité j Quand des Français on a goût® Le sel et la plaisanterie.
La critique eût été parfaite, approuvée de tous, si vous eussiez dit qu'à travers ces défauts , et en abusant , ils nous ont appris à oser , à sortir du sentier battu de nos monotonies françaises ;, où ,
trop souvent, la première scène nous fait deviner la dernière.
Mais ce qui m'a le plus louché , c'est qu'ayant eu à vous plaindre si gravement de Fabre , vous ayiez rendu hautement justice à la plus belle de ses pièces , le Philinte ! Quand il m'en fit une lecture chez moi , je lui dis avec une naïve colère : Comment pouvez-vous réclamer votre tour pour d'autres ouvrages , ayant çu le te^nps de faire celui-ci ? ... Il me répondit : Mais il les tuera î — Eh bien, Monsieur , ce n'est qu'un suicide ; on n'est point pendu pour cela î
Adieu. — Je veux pourtant finir par une observation dont je ne fais quartier à nulle personne que j'estime; j'en ai le droit, moi, typographe de Voltaire! Après ce qu'il enseigne, croyez-vous donc qu'il soit permis de laisser imprimer l'imparfait de nos verbes par un OI ? Voyez la mine que fait un étranger, quand on lui dit que le mot coNNOissois doit se prononcer connaissais j que François et Anglais riment avec Portugais j et non avec Suédois ^ Angoumois ^ Artois y etc. î Ces barbarismes de nos imprimeurs welchs ne doivent plus être soufferts : les auteurs vivants ont s»uls droit de vs'y opposer , car les morts ne réclament point contre ceux qui les réimpriment. Adieu : je ne fais aucun doute que vous ne soyiez
rSo' LETTRES.
octroyé sur l'indulgence demandée aux deux
muses en ces vers :
Muses , du moins je réclame la vôtre ! Heureux , surtout j trop heureux si pour prix Du grain d'encens qu'à toutes deux j'offris, L'une de vous mç recommande à l'autre.
Eh î pourquoi pas, bon homme ! Les femmes ne refusent jamais ce qu'on demande si joliment , à moins qu'on ne soit de ceux-là qui signent comme îHoi
Jje vieux bon homme C. B.
FIN DBS LETTRES.