‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 4)Chapitre 31 sur 42 · DE QUELQUES CRITIQUES QU^ON EN A FAITES · texte numérisé non relu

DE QUELQUES CRITIQUES QU^ON EN A FAITES

C4E n'est ni l'apologie, ni la critique des pièces de Beaumarchais que je me propose de faire. Elles sont connues, elles sont jugées, elles ont pris la place qu'elles garderont.

Je me bornerai à dire ce qui les a fait naître ; je chercherai s'il a observé les devoirs d'un vrai comique ; car celui qui joue les hommes sur la scène, n'a guère moins d'obligations à remplir que l'historien qui transmet leurs actions à la postérité , que l'orateur qui du haut de la chaire tonne contre les vices. Tous marchent vers le même but par différents chemins ; tous veulent nous éclairer et nous rendre meilleurs.

J'examinerai s'il n'y a point de moralité dans ses pièces de théâtre; si les censeurs qui refusçnl

d y en trouver en ont beaucoup eux-mêmes dans leurs criliques; si le public, qui s'obstine à goutep ses drames et ses comédies, n'a pas mieux jugé l'homme et l'auteur qu'ils ne l'ont fait.

Beaumarchais n'a composé que six pièces de théâtre : aucune n'est tombée , malgré d'assez fortes cabales ; aucune n'a été oubhée malgré de violenles diatribes. Celte continuité de succès est une singularité assez remarquable.

Livré à des occupations graves et d'une importance majeure, Beaumarchais a long-temps combattu le penchant qui l'entraînait vers le théâtre, et n'a composé ses pièces si fortement combinées, que pour se reposer de la longue contention d'esprit que demandent les aiFaires. Cestune autre singularité.

Peut-être même n'eùt-il jamais fait de drames ni de comédies , si le théâtre n'eût été parmi nous que ce qu'il est ailleurs , un amusement sans but, tels que la protnenade, le jeu, le bal, qui ne sont qu'une pure perte de temps.

Mais l'art du théâtre, le plus admirable de tous par la diversité des talents qu'il exige , jouissait en France d'une considération qu'on n'obtient point sans la mériter. Ce n'était pas seulement par l'intérêt qu'inspirait chaque pièce prise séparément, parla perfection oùTart était parvenu; c'était surtout par l'ensemble de ses productions, qu'il injposait une grande estime et qu'il s'était

ET DE LEURS CRITIQUES. 2i5

élevé à un degré de gloire qu'il n'a jamais obtenue dans aucun autre siècle et dans aucun autre pays.

Jamais on n'avait vu un tel rassemblement d'excellents acteurs. Z(3 Kain , M^^^* Duménil et Clairon y Grarii^alj Brizard , Préville y Mole ^ Monvely n'étaient pas seulement applaudis comme de grands acteurs, ils étaient encore considérés comme les plus beaux modèles dans l'art de peindre par l'expression , le geste , la parole.

Leurs talents n'étaient pas employés seulement à faire rire ou à faire verser d'inutiles larmes sur des malheurs imaginaires; mais à faire passer en revue , sous les yeux des spectateurs , les mœurs de toutes les nations , et les principaux événejnents de l'histoire.

Le théâtre était une galerie de tableaux animés où le poète^ le peintre, le philosophe venaient étudier les caractères , les passions , les combats du cœur : là tous les intérêts de l'humanité étaient développés avec celte vérité qui frappe , et qui fait réfléchir tout esprit né peiv seur.

Là, Corneille avait peint la naissance de Rome dans les Horacesj lesguerres civiles des Romains dans la Mort de Pompée et dans Sertoriusj l'établissement de l'empire dans Cinnaj sa décadence dans Iléracliusj le fanatisme des premie^^s.

2i4 DES DRAMES

Chrétiens dans Polieuctej les Espagnols trioni-

pliant des Maures dans le Çid,

Là , Racine avait exposé la dispute du sacerdoce et de la royauté chez les Juifs dans Athaliej Ja Grèce réunissant tous ses rois pour la destruction de Troje dans Iphigéniej les suites funestes 4e cette conquête dans Andromacjuej l'Asie se défendant contre l'ambition de Rome dans Mithridatej la tyrannie naissante chez les Romains dans Britannicusj et les secrets du sérail dans BajazeL

Là , Voltaire^ plus moral, plus hardi dans ses fconceplions , avait dessiné d'un crayon plus fier, dans Œdipe y dans O veste y dans Mérope^ le système de la fatalité , et les mœurs qui en résultaient chez les Grecs; les crimes et les prodiges de Babylone , dans Sèmiramisj le passage de la monarchie à l'état républicain , dans Brutusj les efforts des Romains pour conserver leur liberté , dans Rome sauvée ^ et dans la Mort de Césars I4 naissance de l'islamisme , dans Mahomet ^ les mœurs de la chevalerie , dans Tancrédej les 'Croisades, dans Zaïre j la découverte du nouveau monde, dans Alzirej la conquéle de l'Asie par les Tartares , dans l'Orphelin de la Chinej les malheurs résultant des conquêtes, après la mort d'Alexandre-le-Grand , dans Oljmpiej les divisions de la famille royale de France , dans Adé-

ET DE LEURS CRITIQUES. 2i5

laide Duguesclin (*). Aucun théâtre n'offrait une telle suite de tableaux historiques ; aucun peuple ne rassembla janaais une telle masse de richesses dramatiques.

Quelques amateurs désiraient qu'au Heu de jouer ces ouvrages au hasard , on pût les représenter quelquefois en suivant à peu près l'ordre des temps où ils se sont passés ; ordre chronologique qui leur donnerait une sorte d'ensemble, et beaucoup plus d'importance. Ces tragédies n'en seraient pas moins touchantes, disaient- ils : elles en auraient plus d'utilité et feraient une impression plus profonde sur l'ame des spectateurs. C'était proposer de faire en quelque sorte un seul spectacle de tous ces ouvrages admirables.

Le Kain et IVP^*^ Clairon^ auxquels on doit la vérité des costumes , étaient capables d embrasser cette grande idée , comme ils avaient eu celle de faire jouer de suite toutes les pièces du répertoire : mais I\F^« Clairon fut trop tôt écartée du théâtre.

On pourrait offrir aussi le tableau des passions,

(*) Je ne parle pas des, ouvrages dont les auteurs vivent encore. Si je ne m'imposais pas ce silence, je citerais les crimes et les malheurs des guerres de religion dans la tragédie de Charles IX; la destruction du plus puissant des ordres dans celle des Templiers^ etc.

3i6 DES DRAMES

en représentant sans interruption les comédies

«Jui les peignent , telles que le Menteur ^ V Avare y.

le Joueur^ le Tartufe ^ le Glorieux ^ le Mé^

tromane même : par-là on répondrait à bien des

critiques.

Le théâtre, considéré sous ce point de vue, offrirait beaticoup plus d'instruction et une plus grande moralité.

Parmi les hommes de lettres qui s'intéressaient le plus à la gloire , au progrès du théâtre , on complaitle plus savant des auteurs de l'Encyclopédie , M. Diderot y le seul homme peut-être qui ait connu tous les arts , depuis les plus intellectuels jusqu'aux derniers de la mécanique.

Diderot crut qu'on pouvait essayer un nouveau genre d'ouvrages dramatiques : il pensa qu'après avoir offert les grands événements def l'histoire, joué les passions et les ridicules, on devait peindre sur la scène les différents devoirs de l'état social, le père de famille y le magistrat ^ le négociant y le financier j montrer les difficultés de bien remplir ces états, et faire connaître les vertus qu'ils exigent : c'était un nouveau développement de fart dramatique.il essaya de peindre l'ame Awpere de famille , et publia sa pièce sans la donner aux comédiens.

Les envieux, les esclaves de l'habitude, les ennemis des lumières s'élevèrent contre ce genre.

rappelèrent tragique bourgeois , comique larmoyant, production monstrueuse, dégradation des deux genres , et n'épargnèrent pas les injures à Fauteur. Ils oubliaient ce qu'a dit le poète :

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

Les vaines déclamations servent plus qu'elles ne nuisent. Mole ^ louché du pathétique de la pièce de Diderot , fut tenté de jouer le rôle de Saint-Albin y et engagea ses camarades à donner l& Père de Famille.Gel ouvrage eut le plus grand succès. La question parut décidée pour le public : mais les rumeurs et les injures ne cessèrent pas.

En voyant représenter cette pièce, Beaumar^ chais sentit son cœur remué plus fortement ; il conçut que Fart du théâtre pouvait encore être agrandi , et qu'il deviendrait , comme tous les autres , plus parfait en se rapprochant davantage de la nature. Il conçut que , pour atteindre à ce but, et lui donner une utilité plus profonde et plus efficace, il s'agissait de présenter sur la scène des mœurs vraies , et non des caricatures de mœurs sans objet , telles que des vieillards imbécilles , des jeunes gens qui s'en moquent, et qui , à l'aide d'un valet fripon ou d'une soubrette intrigante , parviennent à se marier malgré père, mère et tuteur : pièces bien morales , comme on sait , où l'on mène , sans scrupule , ses enfants pour les instruire du respect

2i8 DES DRAMES

qu'ils doivent à leurs parents, et des égards qu on doit à la vieillesse. Mais jusqu'à nos jours on n'avait point fait ces réflexions : on ne songeait qu'à s'amuser, et quand on avait ri on était satisfait.

Dans l'émotion qu'éprouva Beaumarchais en voyant joyer le Père de Famille ^ il reprit un sujet qui le tourmentait depuis long-temps,; et composant presque malgré lui, il traça, dans sa touchante Eugénie y le tableau des dangers où s'expose une jeune fille en manquant à l'autorité paternelle, et en écoutant les conseils d'une parente orgueilleuse.

Il croyait et ses amis croyaient qu'une telle pièce était un sujet très-moral ; que nulle pièce ne présentait une aclion plus austère, une instruction plus directe soit aux pères , soit aux femmes vaines , trop faciles à se laisser éblouir par des titres et de grands noms.

Le droit, que dis-je? le devoir de tout auteur dramatique est d'attaquer les vices de son siècle; c'est un devoir que les premiers comiques de la Grèce ont rempli avec un courage qu'on ne trouve que dans les républiques.

Ils en abusèrent : ils se livrèrent à l'esprit de parti , ils calomnièrent en plein tliéâtre les chefs de l'État ; l'autorité réprima justement leur audace.

Elle leur interdit, non de jouer les vices, mais de jouer les magistrats sous leurs propres noms , et

d'attaquer les puissants qui, placés pour donner l'exemple des vertus , donnaient celui du crime. Les comiques n'osèrent plus combattre que les ridicules, et ne peindre que les défauts qui appartiennent à l'humanité.

Les comiques de Rome furent moins courageux. PZ^i^fe joua cependant les détestables mœurs de son temps avec une audace qui dut lui attirer de grands applaudissements et de puissants ennemis. Il reprocha l'adultère aux matrones ; il peignit les pères disputant à leurs fils les mêmes courtisanes :

Ut apud lenones rivales filiis fièrent patres.

Il a joué bien pis ; mais ces vices n'appariien* nent point à nos mœurs.

Térence fut moins hardi, et on lui a reproché d'être moins comique.

Et merito puri sèrmonis amalor ,

Lenibus atque utinam scriptis adjuncta foret vis Comica.

C'est qu'il est rare qu'on soit bien poli et bien plaisant ; c'est que la verve comique s'éteint au milieu des égards, quand elle s'astreint à ménager toutes les bienséances.

Molière y parmi nous, après avoir bafoué les avares , les marquis , les femmes pédantes , revint

aux vrais principes, aux grands devoirs du poêle comique ; son courage s'éleva , il osa jouer IV théisme et l'hypocrisie. Tous ceux qui se sentirent blessés de ses traits, l'injurièrent avec fureur; le traitèrent, dans des écrits publics, d'athée et de corrupteur de la jeunesse , fouillèrent jusque dans les secrets de son lit, l'accusèrent d'avoir épousé sa propre fille, née d'un commerce illicite, et voulurent , selon le témoignage de Boileau y

Pour prix de ses bons mots , le condamner au feu.

Beaumarchais , que rien n'intimidait, osa dès son premier ouvrage attaquer un usage trèsindécent, réservé autrefois aux seuls grands seigneurs, mais qui s'était singuhèrement propagé en France sous Louis XV : l'usage d'avoir une petite maison, lieu de plaisir, où les uns entretenaient des courtisanes, où les autres conduisaient les femmes et les filles de leurs amis , pour les séduire et les corrompre.

Il mit la scène de son drame dans la petite maison d'un grand seigneur , et le peignit comme l'un de ces hommes d'autant plus coupables, qu'ils se glorifient de leurs vices; et ce caractère avait alors trop de modèles. Certes, ce courage devait le faire applaudir de tous les amis des mœurs. Le contraire arriva :les amis des mœurs se turent, les propriétaires des petites maisons crièrent à

rindécence ; leurs flatteurs crièrent encore plus haut à l'indécence ; les femmes qui fréquenlaienl en secret ces maisons, crièrent à l'indécence; les journalistes, les envieux, les incapables, les auleurs siffles, imprimèrent que la pièce était détestable, mal conçue, scandaleuse, immorale : et parmi cette foule de prétendus critiques, aucun n'eut le bon sens , la bonne foi, la bonne volonté d'applaudir à l'énergique audace de l'auteur qui osait s'élever contre un luxe vicieux, autorisé alors par le monarque , les plus grands seigneurs , et même par quelques magistrats : il n'eut pour lui que le public.

Toutes les criailleries qui éclatèrent alors sont oubliées , et la pièce est demeurée. Mais depuis que la mort nous a privés de Beaumarchais ^ il s'est élevé d'autres critiques.

La Harpe , demi-dévot , demi-profane ; La Harpe y si grand littérateur, si juste appréciateur du mérite des anciens , des auteurs du siècle de Ijouis XIV, de Voltaire y comme poète, et si partial envers ses contemporains, si faible dans ses ouvrages dramatiques presque tous tombés ; si inepte quand il combat la philosophie dont il n'avait aucune idée; La Harpe s'est fortement déclaré contre cette première pièce de Beaut marchais y et contre le genre même de ces pièces.

La Harpe^ portait une haine particulière à

Diderot. Il est inutile de cbercher ce qui Tarait fait naître , d'examiner si elle tenait aux indiscrétions de sa jeunesse , au mépris qu'il affecta en débutant dans la litléralure pour lous ceux qui la cultivaient : aflPectation qui lui attira tant d'ennemis; mais cetle haine l'aveuglait. Elle lui a fait insérer dans son Cours de belles-lettres un volume composé contre Diderot, long-temps avant que La Harpe songeât à s'ériger en professeur de belles-lettres. Mais dès-lors il se déclara contre ce philosophe : il s'indigna de le voir proposer un nouveau genre ; il combattit l'espèce de poétique que Diderot avait mise à la tète de sa comédie du Fils «rt^w/'^/^ quoiqu'elle fût pleine de vues utiles et propres à donner plus d'étendue au genre dramatique. -.

Il s'irrita de voir , malgré se$ avis , le Père de Famille réussir , et Diderot avoir , dans Beaumarchais , un disciple capable d'établir ce nouveau genre.

Le génie de La Harpe était entièrement opposé au génie de ces deux hommes. Ils aimaient les nouveautés, et il les craignait; ils se plaisaient à franchir toutes les difficultés , à reculer toutes les barrières : La Harpe respectait tout ce qui est établi , ne voyait rien au-delà de ce que les anciens ont créé, aimait à se renfermer dans les règles prescrites , épurait son goût par l'appré-

hension de blesser les convenances et les bienséances : le goût perfectionne la manière de travailler ; le génie en manque quelquefois , mais lui seul ouvre aux arls de nouvelles routes, et leur procure de nouveaux succès.

La Harpe s'éleva donc forlement contre le Père de Famille de Didewt et V Eugénie de Beaumarchais j et sans discuter les beautés et les défauts à' Eugénie, la traita de romanesque , comme si toute pièce de théâtre ne l'était pas ; employa plusieurs pages à discourir contre le genre ; à vouloir prouver que la tragédie lui est supérieure , ce que personne ne conteste ; à prétendre que les pièces en prose attirent peu de spectateurs, quoiqu Eugénie en ait toujours attiré un grand nombre ; quoique beaucoup de gens préfèrent au théâtre , comme ailleurs , la bonne prose aux beaux vers , la vérité du dialogue à la magie du -Style poétique.

Peut-être, en qualité de professeur, devait-il rechercher les causes de cette préférence ; se demander pourquoi la jeunesse est enthousiaste de la tragédie et des vers ; pourquoi , dans la maturité de l'âge , on aime mieux la comédie , les drames, le naturel, et, par conséquent, la prose.

Il ne pleure pas, dit-il, en lisant ces pièces; mais d'autres, plus sensibles, versent de douces larmes à leur lecture.

Il croit ces pièces faciles à composer , et il se trompe ; il n'y a peut-être point d'ouvrage qui demande un style plus vrai , plus nerveux , plus concis, plus plein. Car, dans ce genre, rien n'impose : l'oreille n'est point séduite par l'harmonie, le jugement n^'cst point trompé par l'imagination; il faut plaire par la raison et par la vérité , maîtriser le cœur par la situation : rien n'y remplace l'intérêt.

La Harpe y si fortement prévenu contre Diderot ^ ne l'était pourtant pas contre Beaumarchais. Il commence par louer sa bonté , sa gaîté , la fermeté de son caractère ; il le disculpe de toutes Içs absurdités que la calomnie a répandues contre lui : cela est très-bien , très-louable ; mais il ne fallait pas se faire un droit de ki justice qu'il rend à ses grandes qualités, pour censurer amèrement »es ouvrages.

On attendait d'autres vérités dans un Cours de littérature.

Beaumarchais ^ persuadé qu'il faut une dénomination particulière pour chaque genre , donna le litre de drame à Eugénie en la fesant imprimer. Ce nom générique indiquait à la fois que , n'étant ni une tragédie ni une comédie , cette pièce tenait le milieu entre les deux genres.

Ce nouveau nom fut un nouveau sujet de cris et d'allégations contre le genre ) et contre Tau teur ,

Eï DE LEURS CRITIQUES. 225

qui prétendait dé$ig'ner et distinguer ses productions par un nouveau titre. Ses bons amis de cour, et les rivaux qu'il avait eus auprès des femmes , et les insectes de la littérature , et ceu% qui souillent les feuilles , se réunirent contre lui. Ces clameurs lui donnèrent des partisans. Le$ gens sages réfléchirent* Les drames , quand ils étaient bons , furent accueillis du public. L'art détendit, et la tragédie n'en fut pas moins passionnément aimée. Le public se montra juge plus impartial que les censeurs.

^h! mon cher Beaumarchais , dans quel guépier àvez-vous mis la tête F lui dit en riant Diderot y lorsque Beaumarchais lui présenta Son drame. Mais ces deux philosophes n'étaient pai hommes à craindre un pareil bourdonnement , et à S(é <Iétourner de leur route pour tuer des mouches : Diderot continua de travailler au vaslé monurtiènt qu'il élevait , et Bedumdrchais médita un nouveau drame.

De toutes les pièces de de ^emé , le Père de Famille et Eugénie étaient alors les seules qui fussent assez bien écrites pour faire éprouver à la lecture le même intérêt qu'au théâtre.

Ce mérite , si rare , ne leur obliut point de grâce; on le iiiâ.

Mais malheur à tout ouvrage qu'oti dit bien écrit et bien moral à sa naissance! c'est un joK

enfant qui ne vivra pas. Il n'y a guère , en liiiérature, d'ouvrages vivaces, que ceux qui ont été baptisés d'injures au moment de leur naissance , et inscrits comme des espèces de monstres sur les registres des Garasse et des Sublignj.

L'auteur d'JS'w^e/2/e, fort de son caractère, de sa conscience et de son génie , ne s'inquiétait guère de ces critiques dont on peut dire, même quand elles sont bien imprimées en beaux caractères, cet ancien adage : Sunt verba et vocesy etc.

Ce n'est , et rien de plus , qu'un vain bruit de paroles.

Personne ne fut jamais moins affecté que lui des procédés de l'injustice et des clameurs de Fenviel et sous l'égide des applaudissements du public, il en riait avec ses amis, et travaillait à faire up.npuveau draniè qui ne fut joué qi^e trois ans après.

C'était le tableau de deux amis, dont l'un s'exposait à perdre sa place et son honneur , instantanément, pour sauver celui de son ami. Ce fut un nouveau succès.

On ne voyait dans ce drame que des actes de jyrobilé, des sentiments honnêtes , de$i caractères vertueux , et l'on ne pouvait crier à l'indécence. On prétendit que la pièce était mal inlriguée, sans vraisemblance, attendu le nombre de gens probes qu'elle rassemblait. On disait qu'il n'y

ET DE LEURS CRITIQUÉS. ^%f

avait pas de motifs siiffisànls pour garder le sècrej qui en fait le nœud ; quoique Melac ne pût le laisser soupçonner dans cette journée, sans perdre son ami , et qu il fût dans le cas de répondre au fermier général^ comme Zaïre au sultan :

Demain tous mes secrets vous seront révélés.

Ce n'était pas là ce qui pouvait nuire au succès de ce drame ; mais , je dois le dire , la sévérité du sujet, la question que lauteur osait y traiter, étonna le spectateur.

On resta long-temps indécis sur le procédé de Melac ; et cette indécision fait honneur à la délicatesse des spectateurs. Le public fut plu3 que juste, plus que sensible; il fut probe.

Quelques précautions que l'auteur eût prises pour faire bien connaître que Melac ne hasardait rien , en fesant à Aureli , pour lui sauver la vie et l'honneur , le prêt d'une somme qui ne lui appartenait pas, le public de Paris ne voulut jamais applaudir à cet acte d'amitié ; et sans le tendre intérêt qu'il prenait à la situation singulièrement attachante de la jeune Pauline ^ la pièce n'aurait pas réussi, malgré la générosité de tous les personnages.

Ce drame eut un succès plus décidé daus toutes les villes de conxineroe où il fut représenté ; parce

que le peuple y enlendait mieux la questioft, ért saisissait mieux tous les rapports , et s'affectait davantage des revers qui menaçaient le négociant. On pouvait dire , en comparant la diversité des senliments du public de ces villes avec celle du public de Paris :

Cest la même vertu sous une autre maxime.

Les étrangers accueillirent cette pièce comme nos villes de commerce.

Les lecteurs versèrent des larmes en la lisant ; on la trouva plus fortement combinée , et plus correctement écrite qu Eugénie,

Les critiques, affligés du succès de ce nouveau drame, décidèrent que Beaumarchais était un esprit sombre , humoriste , et même noir , incapable de rien produire de gai. Il lui eut été facile de les confondre , et peut-être les eût-il détrompés sur-le-champ , si des événements qui se succédèrent ne l'eussent alors détourné du théâtre.

Il gagna en première instance un procès qu'il avait contre le légataire universel de M. Duvernej, L'héritier en appela , non à l'antique cour des Pairi, mais à ce Parlement que le pubhc ne voulait reconnaître ni pour le sien , ni pour celui du roi qui l'avait institué, et devant lequel la plupart des avocats ne voulaient point plaider.

Pendant les délais exigés par la loi, Beaumar-

ET DE LEUnS CRITIQUES. 229

chais composa un opérd-comique fort gai , orné de couplets sur des airs espagnols qu'il avait rapportas de Madrid , et sur des airs italiens qu'il voulait naturaliser en France : il lut cette piècer aux comédiens dits italiens , qui étaient alors en possession de ces sortes d'ouvrages : elle fut refusée.

Le soir , en soupant , chez une femme de beaucoup d'esprit, avec Marmontel j Sedaine , i?w- Ihieres y Chamfort ^ et quelques autres amateurs du théâtre , Beaumarchais nous apprit que sa pièce avait été refusée le matin au théâtre des chansons.

Chacun l'en félicita. Nous connaissions son ouvrage ; nous l'assurâmes que les comédiens français seraient plus sensés, qu'il n'y aurait de perdu que les couplets , et que le Barbier de Séville aurait plus de succès au théâtre de Molière qu'à celui d^ Arlequin.

Marmontcl et Sedaine , qui connaissaient à fond les membres du sénat chansonnier , nous révélèrent les intérêts secrets , causes de la disgrâce de ce Barbier, Car , dans ce corps lyrique et comique, aussi bien que dans les diplomatiques , les motifs cachés avaient plus d'influence que les ostensibles.

Ils nous dirent donc que le principal acteur de ce théâtre, avant de monter sur la scène, avait

83d DES DRAMES

représenté, le rasoir à la main, dans des bouti^ qiies de perruquiers , et que , semblable à tant d'autres hommes montés sur des échâsses , il ne voulait rien faire qui pût rappeler sa première origine. Ce fut un beau sujet de rire et de moraliser ; et il fut décidé que Beaumarchais porterait sa pièce à la comédie française.

Sans ce refus , sans ce souper , cette pièce , qui devint si célèbre, et qui fut suivie de deux autres plus célèbres encore , enfouie sous la musique , n'eût obtenu que des applaudissements partagés, n'aurait point eu de suite , fût demeurée sans gloire et sans critiques , et n'eût point augmenté les ennemis de l'auteur. Voilà comme les événements s'enchaînent , et à quoi tiennent quelquefois les grands succès et les grands revers.

La Harpe s'est trompé sur le temps où cette pièce fut faite et sur celui où elle fut jouée.

Elle fut reçue à la comédie française en 1773 , long-temps avant que Beaumarchais eût songé à écrire des mémoires. Il lui était même impossible de présumer alors que les avocats refuseraient de plaider sa cause , et qu'il serait réduit à se défendre lui-même. Ainsi , quand il composa son Barbier y il n'emprunta rien à ses mémoires qui n'existaient pas ; et quand il le fit représenter le 25 février 1770, il n'était pas encore rébabi lité par le véritable parlement de Paris, puisqu'il

ET DE LEURS CRITIQUES. 25i

ne le fut que le 6 septeaibre 1776. Ainsi, toutes les allusions que La Harpe s'efforce de trouver entre ces événemenls et la conlexture de cette comédie, sont dénuées de vérité.

Il loue cependant cet ouvrage , mais le moins qu'il peut , et n'y voit pas tout ce qu'il contient. Il le compare à des pièces qui lui seront toujours inférieures , parce qu'elles^ n'ont ni sa verve , ni l'originalité de ses caractères , ni l'énergie piquante de son sljle, ni le naturel de son dialogue, ni cette foule de bons mois qui sont devenus proverbes; ni, ce qui est plus essentiel encore, cette foule de rapports avec tous les états de la société, et avec tous les replis du cœur humain. C'est là le sceau de l'immortalité.

Cette pièce fut reçue avec transport par les comédiens français, comme nous l'avions prévu.

Mais entre le moment de la réception d'une pièce et celui de sa représentation, il se passait quelquefois plus de temps qu'entre le jour où une cause gagnée dans un tribunal était jugée une seconde fois dans un autre.

Beaumarchais eut donc alors à soutenir deux sortes de procès fort différents , l'un au parlement Meaufouy l'autre au tribunal du parterre. Nous espérions bien qu'il les gagnerait tous deux; nous nous trompions : il perdit l'un et l'autre. On sait comment, après avoir perdu son procès contre le

J^3a DES DRAMES

légalaire , il parvint à le gagner en dernier ressort, Il en fut de même de celui qu'il avait par^ devant la cour suprême du parterre ; tous les jiTges y sont pairs, et les causes y sont plaidées par les acteurs. Les juges séants, ou plutôt debout (car ils l'étaient alors), se montrèrent inexorables, et la pièce tomba. L'auteur forma aussitôt appel du parterre au parterre.

Ce tribunal singulier, rigoureux, passionné, facile à surprendre , est pourtant impartial et juste : il casse lui-même ses arrêts, revoit sans prévention ce qu'il a mal jugé en première instance, relève ce qu'il avait injustement abattu, et condamne à l'oubli ce qu'il avait applaudi en cédant à la séduction de quelque illusion théâtrale,

Or, le parterre avait été fort juste le jour de la première représentation du Barbier de Sé^ille. Celte comédie , qui nous avait enchantés à la lecture , nous parut longue au théàtrç : une surabondance d'esprit amenait la satiété et faligait l'auditeur. Beaumarchais émonda son arr bre trop touffu ; supprima un acte , transporta une scène du premier au second , et donna ainsi à sa pièce une marche égale et vive, qui, w^^ôutenant l'attention , laissait goûter le charme des détails.

Alors on remarqua que Figaro est un caracr

tère tout neuf; que celui de Bazile ne Test pas moins; que l'intrigue est vive et gaie, rimbroglio facile, bien noué et bien dénoué; le dialogue naturel, vrai, plein d'esprit; que la situation de Bazile au troisième acte est sans modèle et d'un vrai comique , c'est-à-dire , de ce comique de situation si rare et si essentiel, qu'il n'y a point de bonne comédie sans lui.

Le parterre applaudit d'un bout à l'autre de la pièce , révoca son premier arrêt ; et le procès fut gagné complètement.

Les connaisseurs observèrent qu'en mêlant dans son dialogne des traits d'une critique utile , l'auteur avait rempli le but de la bonne comédie, en se moquant des malveillants, des mal pensants, de ceux qui veulent décider de tout par cela seul qu'ils sont puissants , et de ceux qui décrient leur siècle sans le connaître. Ainsi le docteur dit à ses valets : La justice ! c'est bon pour vous autres misérables j je suis votre maître pour avoir toujours raison. Ainsi , ce même Bartholo^ déraisonnant , grondant , blâmant tout , s'écrie : Siècle barbare ! — Vous injuriez toujours notre pauvre siekle y lui dit Rosine. A quoi le docteur répartit : pardon de la liberté j qu'a - t - il produit pour qu'on le loue? Sottises de toute espèce : la liberté de penser y V attraction ^ l'électricité ^ le quinquina j, r Encyclopédie ^ et les drames.

2o4 DES DRAMES

Si la comédie doit combaltre les vices et bafouer les ridicules , il lui appartient aussi de faire remarquer aux gens qui ne pensent g'uère, 1^ bien qui se fait à leur insu ; il ne s'ag-it que dé le dire du ton convenable, c'est ce qui caractérise le talent; et Baumarchais avait éminemment celui de tout dire.

Celle facilité de tout hasarder en se fesant applaudir , éveillait la jalousie et déchaînait conlre lui ton les les cabales : celle des auteurs tombés^ et celle des auleurs envieux, et celle des incapables , et celle des importants humiliés , et celle de certains journalistes qui ne vojent guère que des défauts dans les ouvrages qui réussissent ; car tous ne sont pas alteinls de cette manie: il j ea a de très-sages , qui jouissent de Testime publique , et que j'honore. Malheureusement en tous genres les sages ne sont pas ceux qui font le plus de bruit et qui attirent la foule.

La Fontaine avait dit :

Tout feseur de journaux doit tribut aux malins.

Mais depuis La Fontaine on avait bien perfectionné l'art d'envenimer la critique. Au lieu d'analjser les ouvrages comme Bajle et Leclerc y on raisonnait dessus , on les ridiculisait , on les défigurait. Le lecteur , au lieu d'avoir une idée juste d'un livre, ne coimaissait que la passion du foliiculaire, et ne lisait que des sarcasmes.

Mais leurs Hebdomadaires , Qu'aucuns alors nommaient patibulaires ,

n'étaient pas les archives du goût et de la raison. Les ouvrages qu'ils censuraient le plus fortement étaient toujours ceux que le public suivait le plus constamment. Beaumarchais dit en plaisantant, dans sa préface , que les gens de feuilles étaient souvent les ennemis des gens de lettres.

Tandis que toutes ces cabales s'agitaient, les littérateurs, c'est-à-dire les hommes instruits dans les cinq littéralures qui sont la base des éludes en Europe, examinaient de quels éléments Z^e^^z/marchais avait composé un caractère aussi original et aussi neuf au théâtre , que celui de Figaro,

Les Daves y disaient-ils, sont une caricature des esclaves grecs. Le Polichinel en est une qui vient à ce qu'on croit des anciens latins. Arlefjuin et Pantalon sont des caricatures italiennes du moyen âge; la bigarrure de l'habit du premier paraît une emblème satirique de ces temps , ou les peuples des petites villes d'Italie étaient obligés de se prêter à la volonté de plusieurs princes puissants, ducs, pape, ou empereur, et de ne paraître que balourds , quoiqu'ils eussent l'esprit très-délié. La robe du Pantalon désigne celle des sénateurs de ces petites villes, et parliculièrement

celle des Vénitiens. Tout a changé , et les caricatures se sont perpétuées.

Les Crispins sont une caricature française. Elle appartient à ces siècles de spadassins où rien ne paraissait plus beau que de se bien battre ; ou les valets armés singeaient leurs maîtres, s'honpraient de leurs escroqueries , et joignaient à la subtilité des Daves ^ quelques forfanteries des Capitans,

Figaro était une caricature plus française encore ; mais elle appartenait à un siècle plus éclairé : Fauteur en avait pris les traits épars dans les gens de toujcs les classes ; il en avait formé un être insouciant par caractère, gai comme on l'est naturellement dans plusieurs provinces de France, se permettant beaucoup d'espiègleries et point de friponneries ; au-dessus des événements dans un pays où les particuliers sont ballottés par tous, et n'ont d'influence sur aucun ; ajant assez d'esprit pour voir toutes les sottises qu'il ne peut empêcher , et se pressant d'en rire de peur d'être obligé d'en pleurer.

C'est ainsi que de tout temps, les habitants de Paris avaient répandu les bons mots et les sarcasmes les plus maHns contre ceux qui les vexaient, et prenaient le parti de chansonner leurs oppresseurs , de peur d'être tentés de s'irriter trop sérieusement contre eux.

L'habit espagnol pouvait dérober celte ressemblance aux esprits peu réflécliis ; comme le masque nègre d'Arlequin, originaire de Bergame, avait voilé des rapports qu'il importait aux Italiens de ne pas laisser apercevoir; mais il ne la cachait pas aux hommes attentifs.

LaHarpe^ qui dissertait fer t bien sur les ouvrages des anciens , mais qui n'inventa jamais rien ; qui s'attachait plus au choix des mots qu'à la conception des plans; qui prisait plus l'élégance de l'expression que la profondeur des idées; La Harpe ne comprit rieii au caractère de Figaro j et n'en trouvant le modèle ni dans Plante ^ ni dans 7Vrence, il ne sut plus comment le juger, et répéta après mille autres , qu'il y avait des traits de ressemblance entre ce caractère et celui de l'auteur. Mais puisque cet auteur était Français, et même Parisien, il fallait bien qu'il j eût en lui quelquesuns des traits qu'il avait rassemblés, pour en créer le caractère original dont il enrichissait le théâtre.

Aucun personnage comique n'a plus le ton , l'esprit, la gaîté, rinlelligence , la légèreté, l'espèce d'insouciance , et l'intrépide confiance en soi-même , qui caractérisent le peuple français. Peut-être même, si l'auteur eût écrit dans un pays plus libre , en eût-il fait le prototype de ce peuple. Il y aurait peu à faire pour passer du caractère individuel, si bien saisi, au caractère national

Que de cris on eut jetés, s'il l'eût tenté! Un

AUTEUR, OSER CARACTÉRISER TOUT UN PEUPLE 1 Oui,

Messieurs , et tous les jours vous applaudissez Aristophane d'avoir joué le peuple d'Athènes, sous le nom du bon homme Demos , dams sa comédie des Chevaliers y et d'avoir fait rire les Athéniens d'eux-mêmes. LeS^aulcurs anglais jouent tous les jours le peuple d'Angleterre sous le nom de John Bull ( Jean le Beuf ) , et le font rire de ses propres défauts. Les Athéniens et les Anglais ne s'en scandahsèrent jamais. Et si Arlequin est , comme je le crois, la caricature du peuple italien , opprimé par les deux puissances , on sait que les ItaUens n'ont fait qu'en rire.

Qu'on examine ces quatre personnages sous ce point de vue, qu'on les compare, et qu'on juge qui l'on aimera le mieux, du bon homme Demos, du balourd Arlequin ^ du grossier John Bull, on du beau y du gai y de l'aimable Figaro y se moquant de ses maîtres et ne pouvant s'en passer; murmurant du joug et le portant avec gaîté.

Les Zoïles, les Mevius y\ts Wasp y les Frérons du temps , critiquèrent au hasard ce caractère ; mais tous les corsaires de la littérature, tout le servum pecus à! Horace y tachèrent de s'en emparer ; on le mit , ou plutôt on le défigura sur tous les théâtres. On vil paraître les deux Figaro^,

et le petit Figaro, et mille autres caricatures où l'on crut jouer l'auteur; et Ton montra seulement qu'on n'avait pas compris le caractère qu'on essayait de retracer , et que le public aimait à revoir.

D'autres auteurs, plus modestes ou plus adroits y empruntèrent avec plus d'art tous les traits qu'ils pouvaient saisir à ce caractère pour en orner ceux qu'ils tentaient de créer ; mais malgré toute la dextérité qu'ils employaient pour cacher leurs larcins , ce qui appartenait à Figaro perçait toujours, et se lésait remarquer.

Les dispensateurs des renommées en feuilles volantes, furent alors fort embarrassés à décider si l'auteur du Barbier de Séville était un homme morose ou jovial, un esprit gai ou atrabilaire ; mais ils soutinrent toujours que ses pièces étaient mauvaises, mal conçues , immorales; que le public avait tort de rire au Barbier de Séinlle et de pleurer à Eugénie : pièces qui ne ressemblaient à rien 5 des situations qu'on n'avait jamais vues, desxaractères qu'on ne connaissait point: Etaient-» ceî là lîiieS' nouveautés ou des innovations? des hardiesses ou des licences?

.Quant à ceux qui, dans Paris, fesaienl de la république des lettres y la république^ des loups ^ iJs prirent le parti de justifier ce mot qui pouvait paraître hasardé ; ils se jetèrent sur l'auteur comme

2zio DES DRAMES

devrais lonps, essayèrent de metlre en lambeaux sa réputalion et ses ouvrages, afin de vivre de ce qu'ils lui arracheraient.

Sa célébrité s'en accrut. Les libelles ne sont que des échos qui répètent de toutes parts le nom qui les frappe et qu'ils repoussent.

Beaumarchais y beaucoup moins occupé de ses propres ou vrages que ceux qui les censuraient, n'en parlait jamais , ne recherchait ni les applaudissements de salon, ni ces petits suffrages de société que tant d'auteurs envient ; et quoique riche , il ne soudoyait aucun folliculaire pour lui prodiguer des éloges d'un jour, qu'on oublie le lendemain, et qui n'ont jamais fondé aucune réputalion.

Au lieu de songer à faire valoir ses productions, il s'occupait à vanter celles des autres, à en faire remarquer les beautés ^ à encourager les talents modestes ^ à les produire ; il défendait avec franchise et vivacité tous ceux dont il entendait dire du mal. Ses amis l'appelaient V avocat des absents. Sa politesse ne ressemblait pas à celle de ces hommes du beau monde , qui , selon Voltaire , aussi durs que polis , flagornent les gens en leur parlant , les persifflent en parlant aux autres; et dès qu'ils les voient sortir d'un salon, en disent tout le mal qu'ils savent , leur prêtent des actions qu'ils n'ont point faites, des discours qu'iU n'ont point tenus , et veulent leur

ET DE LEURS CRITIQUES. 2^i

faire présent, pour tout bien, de queJque ridicule qiî'ils n'ont pas. i-^; i;> .-

On était sûr que Beaumarchais ne disait jamais de mal de personne , pas même de ses ennemis. Je me plaignais un jour à lui qu'il ne m'eût pas compté des détails assez piquants sur l'avarice et les défauts d'un homme qui le plaidait èl le calomniait , et que je venais d'apprendte des parents de cet homme. Nous avons, me dit-fl , urt meilleur emploi à faire de nos conversations: elles deviendraient tristes, au lieu d'être amusantes ou instructives.

Un jour , un ministre lui montra je ne sais quel ouvrage , fait par un homme qu'il lui nomma, et le pria dé lui en rendre compte : Il est exact et parfaitement bien fait, lui dit Beaumarchais.-—^ Mais, lui dit le ministre, cet homme est vôtre eanemi, et il vous dessert! — Je lésais bien; mais sa haine n'empêche pas que son travail ne soit bien j et que je ne doive être juste*

Tel ét^âi Beaumarchais : on le calomniait, et jamais il ne rendait le mal pour le mal; il ne dér criait pas même ses ennemis les plus acharnés.

Ils triomphaient cependant, non d'avoir écarté le public de ses drames', il s'y pointait toujours en foule; mais de ne le plus voir occuper la scène par de nouveaux ouvrages, car il fut près de dix ans sans en présenter aucun.

Il n'élail poiirlanl pas rebulé comme Racine ^ et n'avait pas déserté la comédie française comme Piron ^ comme Le Sage ^ comme Colley Marmontel et Sedaine , qui s'étaient réfugiés sous le ciel moins orageux de Xopéra comique. Beaumarchais avait pris alors pour théâtre , l'Océan et les deux mondes ; pour acteurs , des vaisseaux , des facteurs , des subrécargucs ; pour sujet de son drame , la liberté des mers et celle de l'Ariiérique. Il envoyait aux Etats-Unis de braves guerriers , des armes , des munitions , des productions de toutes nos manufactures ; les approvisionnait de tout ce qui leur manquait, et les détachait de TAngleterre pour les attacher à la France.

Le comte de Maurepas , le comte de Vergennés y le comte d'Estaing^ le marquis de Castries y le. lord Rochefort y le lord Stormondy les ministres anglais, le Congrès des Etals -Unis, étaient les spectateurs de ce drame : les uns l'applaudissaient, les autres cherchaient à le faire tomber.

Ces occupations paraissaient assez graves pour occuper uniquement l'auteur d'un tel drame; mais comme il l'avait observé lui - même , après le travail forcé des affaires ^ chacun suit son attrait dans ses amusements : l'un chasse ^ l'autre boit y celui-ci joue y cet autre ourdit une intrigue ; et lui qui n'aidait aucun de ces goûts y il brochait une pièce de théâtre.

C'était à i époque où un nouvel entrepreneur de facéties venait d'ouvrir à Paris un jardin et des espèces de parades qu'il appelait redoute ^ d'après le mot italien ridotto qui , signifiant un réduit où Ton s'assemble pour jouer , pour rire , pour s'amuser , était fort mal traduit par celui de REDOUTE, qui désigne un lieu dont les abords sont défendus.

Ce jardin et ces parades eurent un tel succès , que le comte de Maurepas et tous les ministres y allèrent un jour passer quelques heures tous ensemble.

Le lendemain , le sur-lendemain , ou la semaine suivante, Beaumarchais alla voirie comte de Maurepas j ce ministre l'aimait et prisait l'amabilité de son caractère , la facilité de son travail , et même l'audace de son ^éuïe. Beaumarchais ^ dans le cours de la conversation, lui apprit qu'il venait d'achever une nouvelle comédie. — Et dans quel temps , occupé comme vous êtes , avezvous pu la faire ? — Moi , Monsieur le Comte , je l'ai composée le jour où les ministres du roi ont eu assez de loisir pour aller tous ensemble à la Redoute. — Y a-t-il beaucoup de réparties pareilles dans votre comédie y lui dit le comte? elle aura du succès.

Il y en avait beaucoup; et M. le comte de Maurepas avait raison. Il aurait protégé la pièce

2 44/ t)ÊS DRAMES

s'il éùt vécu davantage i mais on le perdit trop

tôt.

Celle réparlie de Beaumarchais a quelque rapport à celle d'un ancien ; el je me haie de l'avouer de peur que le plus grec de nos folliculaires ne crie au plagiat et ne cite Plutarque. On trouve en effet dans la vie de Timoléon y qu'un roi détrôné en fît une à peu près pareille à un roi qui fut assassiné bientôt après. Ces princes étant à table, Philippe demanda à Denis le jeune comment son père , qui avait à régir un peuple assez mutin , trouvait le temps d'écrire des tragédies ? — Il les composait , lui répondit Denis y dans les heures que vous et moi nous perdons en les employant à boire.

Je rappelai ce fait à Beaumarchais y qui, depuis long-temps , avait perdu de vue Plutarque et Timoléony et l'histoire de Syracuse. Les beaux esprits de nos jours se rencontrent quelquefois avec ceux de l'antiquité; ce n'est pas toujours un effort de mémoire.

L'intrigue de la nouvelle comédie de Beaumarchais ( la Folle Journée y ou le Mariage de Figaro) était une conception neuve, hardie, ne ressemblant à aucune, des pièces représentées jusqu'à ce jour; car, comme il le dit luirmême, nul auteur n'est tenu de faire une comédie qui ressembla aux autrcà.

Prévoyant des obstacles , Fauteur éveilla la curiosité du public par un assez grand nombre de lectures ; avec la curiosité , la malveillance se réveilla.

Huit ou neuf censeurs approuvèrent successivement cette pièce; car toutes les fois que Fun d'eux apportait son approbation au magistrat, il le trouvait prjévenu par des propos que lui avaient tenus des gens qui ne connaissaient pas l'ouvrage, ou qui le connaissaient mal. Le magistrat flottant au travers des contradictions , demeurait incertain , et ne pouvait se résoudre à la défendre ou Ù la permettre.

L'auteur demanda au ministre, M. le baron de Bretéuil {comme on le voit par sa lettre au roi), de fortiier une espèce dé tribunal, composé d'académiciens; de censeurs royaux , de gens de lettres, de g-ens du monde et de gens de la dôur , pdiir entendre sa pièce , en examiner l^èttsemble -et' ié^'^ détails, et' supprimer tout ce qui blesserait les mœurs ou ferait dresser 'les lohgdés oreilles dû préjugé , et des protecteurs dé loiites ks- sottises autorisées ou consacrées.

.On lut^ on rit, on applaudit : on trouva la pièce très - comique. On retrancha quelques graiqs d'un sel attique, trop piquant pour des palais biasçs j mai§ pei^sonne ne pensa qu'on piifc

trouver mauvais de jouer un seigneur libertin, et un pédant imbécille, fier d'avoir aehelé une charge de juge; ou des avocats ridicules, déclamant, invectivant el oubliant la décence et la dignité de leur état.

Cet examen ne suffit pas encore : rauleur écrivit au roi. Ce monarque balançant les rapports des amis et des ennemis de l'auteur, restait plus indécis que Louis XIV^ ne le (ut, quand il s'agit u'e permettre ou de défendre les représentalions du Tartufe j enfin il résolut de faire faire une répétition générale de cette pièce par les comédiens, sur le théâtre des menus -plaisirs, devant des seigneurs, des conseillers, au parlement, et un grand nombre d'autres personnes, afin de bien examiner si, dans l'effet théâtral, il n'y aurait pas quelque chose de scandaleux qu'on n'avait pu apercevoir aux lectures; car, puis;qu An en disait du mal, on ne doutait pas quil^p'j en e4t, et on voulait absolument k découvrir.

Rien sans doute u'était plus sage. Le jour pris , les spectateurs invités , déjà les acteurs s'habil-^^ 1 aient, les rues se remplissaient des carrosses de tous lès curieux empressés de voir cet ouvrage, ! .rsqu'une nouvelle vacillation fit pencher diverseinent la balance, tîn ordre du roi survint , et détendit cette répétition î La défense accrut en-

core le désir du public et la renommée de la pièce.

Donné sans connaissance de cause , cet ordre fut bientôt révoqué sans motif. Peu de temps après, la répétition fut faite : le plaisir qu'elle causa , les rires qui éclatèrent, dissipèrent les scrupules , et la pièce fut permise.

Le public l'attendait depuis long-temps ; les applaudissements confondirent toutes les cabales. Les machinateurs de troubles, obligés de se taire, cherchèrent comment ils pourraient' nuire à l'auteur , n'ajant pu nuire à sa pièce ; et voici ce qu'ils conçurent pour flétrir sur le front de Fauteur la nouvelle couronne de lauriers que le public venait d'j poser.

Rare et sublime effet d'une imaginative Qui ne cède en vigueur à personne qui vive.

Le jour de la seconde représentation , au moment où l'on allait lever la toile , un bras s'avança du haut des quatrièmes loges, et fit voler ime multitude de feuilles légères ; chacun en saisit une : c'était une plate épigramme biea injurieuse contre l'auteur et contre sa pièce ; le succès n'en fut pas moins général.

On soupçonna un prince d'avoir lancé cette foudre puérile. Beaumarchais^ pour toute vengeance ; dit dans sa préface qu'il connaissait les

^uleurs. de cette œuvre de méchaiieelé. On ni marinerait jamais y ajoute-t-il, jusquoit ils ont él0vé^ Içs soupçons ^u public sur une aussi \ lâcha épigrammel Semblables a ces vils charlatans qui y pour , accréditer leurs drogues , farcissent d'ordres M de cordons la tableau qui leur sert d'enseigne.

y Ç^es paroles accrurent la colère de l'auteur des vefs , quel qu'il fût ; et il pe chercha plus qu'une occasion de perdre celui qui osait appeler ses inip|?,çs j riniéçs uçe lâche épigramme. ;

> iU?. Mariage d(?^ Figaro eut plus de cen,t représenlalio as : celait ijpe assez belle réponse à iQu lesi Iqs çptiques.

Non seulement dans cette pièce le parterre applaudit à des scènes fondées sur le vrai comique, celui de situation ; à des caractères neufs, tels que celui dii Page et celui de Bridoison ; à des mœurs vraies- et qu'il est juste^d'offpr à la censure publique ; mais il applaudissait encore à l'homme courageux qui osait entreprendre de combattre , par le ridicule , le libertinage des seigneurs, l'ignorance des magistrats, la vénalité des charges, et l'indécente manière de plaider des avocats,

Beaumarchais pouvait j être plus autorisé que tout autre , puisqu'il avait été outragé et calomnié par des seigneurs, injuri-é dans dïndécents

plaidoyers , et blâmé par de mauvais juges. La vénalité était un vice- honteux et: particulier à la magistrature française, contre lequel les parlements avaient long-temps réclamé. L avidité des courtisans n'était ni moins connue ni moins blâmée. Le Libertinage des seigneurs devenait tellement, odieujx,* qu'il les mettait dans une sorte de gijij^rre avec les habitants de leurs domaines.

Lorsque j'allais avec Beaumarchais à Bordeaux, nous nous, arrêtions toujours» dans le château d'un grand seigneur,. homme excellent, instruit, plein de goût , mais usé par les plaisirs , et cadu<î avant d'avoir atteint k:, vieillesse : il avait uii€ grande amitié pour Beaumarchais; ce seigueur lésait beaucoup de bien dans le pays , prodiguait l'argent et les secours , envoyait son (chirurgien, fournissait des médicaments à tous les malades desef^yirons , .et ne; prouvait cependant gagner l'aiFection des paysa^n^ : ils prenaient j)laisir au contraire à détruire t©us les embellissements qu'il se plaisait à faire hors de son parc , soit dans ses forêts , soit à ses rendez - vous de chasse , soit ailleurs.

Il s'en plaignait \xu]p\\vkBé^urîicirchais, qui partageait naïvement son chagrin. -Je gardais le silence : mais quand nous fûmes seuls je lui dis : Vous vous étonnez que cet homme ne soit pas aimé ! Mais», jeune il s'est conduit dans ce pays

25o DES DRAMES

comme votre Almavwa avec Fanchette, Vieux aujourd'hui , il permet que tout son monde , et jusqu'à sa livrée , tienne la même conduite : aucune pajsanne , femme ou fille , ne peut approcher du château sans y être prostituée ou du moins profanée : les pères , les frères et les maris peuvenl-ils faire cas de ses bienfaits ? Loin de les blâmer , faites sentir plus fortement dans votre Folle Journée que si le comte est le jouet de tout ce qui l'entoure , c'est qu'il s'y expose par ses mœurs ; la morale de voire pièce en deviendra plus sensible.

Quant aux plaisanteries que l'auteur du Mariage de Figaro s'est permises , sur les ambassadeurs qui versent le trouble dans les cours au lieu d'y apporter un esprit de paix , n'en avaitil pas acquis le droit par la malveillance du lord Slormond , cherchant à nuire à toutes les opérations des commerçans français , et particulièrement aux siennes ?

Voltaire dans sa tragrédie de Brutiis avait réprimandé les ambassadeurs qui fomentaient des conspirations , ce qui n'était pas sans exemple , même dans le dix-huitième siècle. Pourquoi dans la comédie ne plaisanterait-on pas ceux qui se livrent à de basses intrigues?

Lorsque Le Mière eut fait la tragédie de Bar- Tieweldt , un ambassadeur en arrêta ^a représen-

lalion , et lui dit pour loiite raison qu il n'j- avait pas d'inconvénient que sa pihce ne fût pas Jouée, Il y en avait pourtant un très-grand pour Le Miére, Beaumarchais le vengea dans le monologue de Figaro ^ et défendit la liberté du théâtre français. Ce sont les esclaves qui font les tyrans, disait Duclos : Beaumarchais n'en fesait point.

Dans cette pièce, Beaumarchais remplit donc encore une fois les devoirs de l'auteur comique y en observant les sottises du siècle, en peignant des mœurs vraies , en livrant au rire du parterre ceux qui se croyaient au-dessus de toute censure. Lé public lui en sut gré; mais plus ses tableaux étaient ressemblanls^ plus ils soulevaient contre lui les Micromégas de toute espèce , et même les Micî-omégas littéraires. Mais le courage que ifnontrait l'auteur en attaquant tous ces abus , augmenta beaucoup ses partisans.

Tous ceux dont les vices du l'amour-propre se trouvaient offensés, crièrent contre l'ouvrage parce qu'ils s y reconnaissaient ; ils disaient la pièce maijVaise parce qu'elle était bonne; et la trouvaient indécente parce que leurs mœurs étaient telles qu'il 4es repré:^ëntait.

Le rbi '3ë iSiiedé vint à Paris, vit la Folle Journée , et se montra plus sensé , lorsqu'il dit à la Reine que cette comédie n'était point indécente ^ mais insolente. Or , ce qui paraissait in-

2^2 33 î>2S DRAMES : : i

solence à un rpi, pouvait bien ne paraître à un

peuple c\\i une censure courageuse,

Cç^ mot .4Vift M^Qi^^nie rappelle ee qu écrivais J^^pltairç au dl4P de Richelieu. J^a prison du prince deCondé y luiniandait4lj la mort de François II y seraient a la vérité des sujets de tragédies j niais. je ne réponds po^sd^ç V approbation de la police : la pièce serait J^èsrfroide si elle n'était pas ti^sinsolente y et si elle était insolence ^ ^n Ji^ pourrait, la jouer, qu'en Angleterre, ,..-., j-^^

Ek ! pourquoi fallait-il que les Anglais eussent la gloire de remporter sur nous en énergie , dan^ la tragédie, i^p etiims comicff^ dans:lc^ comédie ? !Çourquoi donefalbit-jl que les vices, des seigneurî^ fussent respectés ea France?

^ Pourquoi iaJlait-il que nos auteurs co/72yoo5^^sent toujours ççr^ime , fies écoliers y en se conten-^ tant de faire rir^^^^es, erifants,^, sj(f.ns, Jqmais rien dire^ a des l^omme^j, ^ comme Beaumarchais l'observe dans sa préface?, >(\siïo Jn^r

Pourquoi fallai;t-i] que les étrangers continuas-, sent à regarder les ^Pf^ncais coipuje.des^ enfants ^ et à ne donn^ le i^om.d'liomnie qu'aux Anglais ?

Devait-on savoi^j^^i^v^is g;|éjfi celui qv|i émancipait ses spectateurs^ Çfa^^^ fe^v^ ï%^.rl^S?P® qui convient à des majeurs ,^^^ ^^ ,^ ,^•^^^^îo

Si les Plaideurs de Racine oui carrigé les avocats dé ^çitey. les Grecs , la Perse et le Japon,

quand il s'agissait ou d'une goullière ou d'un chapon , pourquoi lé plaidoyer du Mariage de Figaro ^ ne les corrigerait-il pas du vice beaucoup plus odieux de plaider comme écrivent les plus vils des libellistes , et de calomnier leur partie adverse sans pudeur et sans décence ?

Beaumarchais disait que le métier d'auteur était celui d'o5(?Mr : et il est bien avéré que Fauteur qui n'ose rien, esl semblable au guerrier qui ne hasarde rien ; ils ne recueilleront ni palmes ni lauriers.

Mais cette pièce si gaie , si comique , si applaudie , si constamment suivie, est -elle donc sans défauts ? Non , sans doute ; et l'auteur les connaissait mieux que ses critiques. Souvent il m'avait dit que les deux derniers actes étaient inférieurs aux trois premiers. En effet , il n'y a peut-être pas, dans ces premiers actes , un mot qui ne soit spirituel, naturel, essentiel; car ils sont tous de caractère , de situation , ou propres à faire marcher l'action. Aucun ne pourrait être supprimé sans nuire à la clarté ou à l'ensemble , ou à l'effet général : c'est un prodigieux mérite.

Les deux derniers actes n'ont pas la même importance , quoiqu'ils étincellent d'esprit , de vis comica et de vérités; qu'ils fassent marcher Faction et préparent des situations nouvelles; mais après les scènes énergiques du second et du troi-

sième acte , si l'auleur eût voulu aiigmen 1er la force de la situation ^^ il se iiit trop rapproché du drame. Il fallait donc revenir au comique, et entraîner les esprits par la gaîté à défout de choses fortes.

Il y a peu de vraisemblance sans doute dans les méprises des scènes nocturnes : Beaumarchais ne prétendait pas qu'il j en eût, mais il savait que les spectateurs se prêtent volontiers à cette sorte d'illusion , quand il en naît un imbroglio divertissant. On y était accoulumé sur tous les théâtres du monde depuis le temps des Grecs. Plante en avait étrangement usé dans la Casina , où il fait prendre pour une jeune épousée un vigoureux esclave habillé en jeune fille. Les Espagnols et les Italiens n'ont guère moins abusé de ces scènes de nuit, et n'en ont pas tiré des résultats aussi heureux que Beaumarchais,

On avait toléré bien d'autres invraisemblances à Molière , dans les confidences de l'Ecole des Maris y dans celles de l'Ecole des Femmes , A?ii\s le sac ridicule où ^SV^yo/w enveloppe non pas lui, mais son patron ; dans les coups de bâton donnés par le Médecin malgré lui au père, qui lui demande la guérison de sa fille.

La critique s'est surtout exercée sur le grand monologue àe Figaro iiu cinquième acle. Je me rappelle très-bien que quand l'auteur Feut corn-

ET DE LEURS CRITIQUES. 25f

posé dans un momenl de verve , il fut lui-même alarmé de son étendue.

Nous l'examinâmes ensemble. J'y portai uno altention sévère : tout m y parut à sa place. On ne pouvait en supprimer un mot sans le regretter : chaque phrase avait un objet utile ou mo* rai , propre à faire réfléchir le spectateur , soit sur la nature humaine , soit sur les abus de la société.

Malgré ces considérations , il paraissait dangereux de hasarder un monologue aussi long : Préville fut consulté. Il répondit du succès , et regt-ella que sa vieillesse ne lui laissât plus la force de jouer le rôle de Figaro. Dazincourt qui devait le jouer, désira vivement qu'on nen retranchât pas un mot , et ne douta pas de le faire applaudir. Le monologue fut donc hasardé : le succès justifia l'auteur, et ses amis , et les comédiens.

Il n'y eut dé mécontents que les ennemis de l'auteur, et d'embarrassés que les hbellistes qu'ik tenaient à leurs gages , et qu'il ne faut pas confondre avec les journalistes. Et le stricle La Harpe qui , pesant tout dans ses balances de collège , décida que les anciens n'ayant fait que de courts monologues, on n'en devait point faire de longs;

que la situation était fausse; que.... que que..-.

et depuis, mille pauvres écrivains au-dessous de

toute crilique , ont répété les mêmes assertions -, malgré l'obstination du public à prodiguer sès^ applaudissemetils à tout ce qu'ils censurent.

La Harpe savait pourtant bien qu'il est trèsnaturel et très-ordinaire qu'un homme qui àt-^ tend un événement fâcheux, se dise k lui-même qu'il est bien malheureux, qu'il l'a toujours été , et qu'il rappelle à sa mémoire loût ce qui lui est arrivé de funesle. Je suis sûr que, malgré sa con-^ fiance en ses talents , La Harpe lui-même , au moment où il exposait sur la scène une tragédie nouvelle, se rappelait qu'il avait échoué plusieurs fois contre cet écueil. ' '^'';' ' '

En effet, dans l'attente d'un malheur auquel un homme ne peut s'opposer , si le pfremier moment est livré à l'exaltation de 'Si* colère , le se^ cond est employé à se rappeler tous les événe^ menls sinistres qui lui sont arrivés; et, si l'attenté se prolonge , l'ame s'affaiblit par sa véhémence mênle; les idées se généralisent, et l'on tombe dans des réflexions dont on sort par accès jits* qu'au moment décisif.

Telle est la marche de la nature ; et c'est parce qu'elle est ainsi , que le monologue de Figaro s'est soutenu , et s'entend toujours avec plaisir : le condamner comme trop long, ou peu vraisemblable^ est une critique d'écolier ; chet'cher dans de vaines allusions qui n'existent plus depuis près de vingl

feT DE LEURS CRITIQUES. 207

ans , les causes du succès qu'il a encore aujourd'hui, est une niaiserie qui montre rincapacité du censeur, si elle n'indique passa mauvaise foi.

Un examen digne d'un littérateur, serait de rechercher par quel art l'auteur est parvenu à faire supporter un tel monologue à un parterre impatient, qui , bien souvent, a de la peine à en souffrir un de dix hgnes. Il y aurait quelque utilité à découvrir par quelle logique secrète il a enchaîné tant d'idées, qui, sans cette logique, seraient disparates ; par quelle adresse il a lié à la vie de Figaro tant d'événements, qui alors fesaient allusion à des événements connus , et qui n'en font plus aujourd'hui qu'à l'état social de tous les temps ; comment enfin il a passé des faits à des réflexions naturelles , qu'on appelle aujourd'hui philosophiques, et qu'il a exposées sans longueur, sans impatienter , et sans ennuyer l'auditeur. On pourrait tirer parti de ces recherches ; mais blâmer ce que le public approuve , n'éclaircit rien , et est presque toujours un tort.

En examinant donc cette scène en artiste, etnon en censeur pointilleux; en étudiantles secrets de sa composition , on verrait d'abord que , si la situation n'était pas vraie, le parterre ne la supporterait pas ; que Figaro ne dit ni des choses communes , ni des choses recherchées; on apercevrait ensuite que l'auteur a su rassembler dans ce morceau

4î58 DES DRAMES

une multitude de faits, que, dans le cours ordinaire de la vie, on ne considère qu'isolénaent ; et que , de leur rapprochement, il a formé un ensemble qui pique la curiosité , et qui soutient latlention; qu'il a exprimé ces faits d'une manière conforme au caractère plein de verve et d'originalité du personnage qu'il a créé ; et que ce personnage ayant eu part à tous ces événements , rien de ce qu'il dit ne lui est étranger.

De ces faits qui lui sont arrivés , Figaro passe à des réflexions sur la nature de l'homme, sur la bizarrerie des événements qu'il a éprouvés malgré sa volonté , et les elForts qu'il a faits pour en avoir d'autres ; et il finit par un morceau délicieux sur l'existence et sur la fatalité, qui force a suii^re la route oit l'on est entré sans le savoir, comme on en sortira sans le vouloir.

Ce morceau serait trop fort pour un valet de comédie ordinaire ) il ne l'est pas pour Figaro , homme d'esprit, d'une humeur enjouée, quia tout observé, tout vu; qui a étudié jusqu'à la chimie; qui a travaillé pour le théâtre, et fait une comédie dans les mœurs du sérail. Il a donc des idées plus étendues que le commun des valets, et même le commun des hommes.

C'est ce que ne veulent pas voir les niveleurs littéraires , qui voudraient couper toutes les têtes qu'ils vojent s'élever au-dessus de leurs petites

^c?onceptions ; mais le public suit très-bien toute* <:es transitions, inaperçues de ceux qui censurent tout par incapacité de produire.

L'un des plus grands secrets de Fart de composer , consiste à savoir cacher les transitions par lesquelles on conserve à son ouvrage l'unité de l'ensemble, en variant son style, et, dans une pièce de théâtre , l'unité des caractères de chaque personnage , en les plaçant dans des situations différentes. Cet art varie sans cesse les formes , en liant les idées; empêche l'esprit de se fatiguer, et le ramène à lobjet principal , sans qu'il se laése à le suivre. C'est à peu près ainsi que, dans un morceau de musique bien composé,, le motif semble quelquefois disparaître, et revient tout- à -coup s'offrir à l'oreille de l'auditeur qu'il enchante.

Outre ce mérite de composition , senti des seuls connaisseurs, le monologue de Figaro a celui d'être écrit avec une chaleur de passion , une verve comique qui entraînent, et un talent qui subjugue. Il confirme ce que M. de Voltaire écrivait à Diderot: qu'il y a dans tous les arts un je ne sais quoi bien difficile d'attraper , qui n'appartient qu'au génie , et que tous les philosophes du mondé, fondus ensemble, ne pourraient obtenir avec toutes leurs connaissances.

Osons dire , ce qui est vrai , dût-on crier contre nous à l'anathême , que , depuis Molière , aucun

26o DES DRAMES

auteur n'a mieux connu le cœur humain , et

mieux peint les mœurs de son temps, que Beau-

marchais,

Regnard est le plus gai des comiques; mais, dans le Joueur ^ ni dans le Légataire ( que trente ans plus tard il eût intitulé le vieux Célibataire ) , il n'a songé qu'à faire rire, sans songer à être moral, sans pénétrer dans les replis du cœur, sans peindre des mœurs vraies , sans faire réfléchir la jeunesse.

Destouclies a peint à plus grands traits le Glorieux et le Mari honteux de l'être, qui n'est point du tout le Philosophe marié, malgré son titre; mais il n'a pas osé approfondir le cœur de l'homme , et il manquait de verve.

Dufresnf , avec un talent prodigieux , n'était pas assez grand observateur.

Gressety plus hardi dans ses tableaux, ne savait pas construire sa fable y ni peindre les mœurs sur lesquelles il discourait sans cesse : sa comédie du Méchant est un commérage perpétuel, un commérage de bonne compagnie (pour me servir de l'expression d'une femme célèbre ) ; mais elle n'est que cela. %

Collin d* Harleville respire le goût de la morale; il la fait aimer; mais il craint de blesser les vicieux , et n'ose pas oser.

Dès ks premiers mots des pièces de Beaumai^

chais , on voit qu'il a observé tout ce qu'il peinl ; on reconnaît les gens, les mœurs, le siècle ; tous ses tableaux sont vrais.

SïBeaumarchais , au lieu de deux comédies , en eûl Fait dix, celte vérité demeurerait incontestable. Son malheureux procès le jeta dans une suite d'afFaires qui l'écartèrent long-temps du théâtre. C'est une perte réelle pour la littérature française.

Et si Beaumarchais eût étudié chez les Jésuites comme Molière , ces demi-moines, excellents instructeurs , eussent deviné son talent, l'eussent développé de bonne heurej la gloire littéraire lui eût paru la plus belle de toutes; il eût appris à dialoguer en vers; il eût fait des comédies de caractère; ses ennemis n'en eussent pas été moins des courtisans et des princes; mais sa vie eût été toute différente.

Observons , pour le dire en passant , que le collège des Jésuites où Corneille^ Molière et Voltaire ont étudié , est détruit depuis cinquante ans^ que l'école de Port-Royal , où Racine se forma , est anéantie depuis plus d'un siècle ; et qu'aucune autre n'a produit des génies de cette trempe.

Dès que le Mariage de Figaro eut fait rire tout Paris aux dépens des seigneurs libertins et des fuges ridicules , mille cabales s'élevèrent contre son auteur avec la même fureur qu'elles avaient fait éclater antécédemment contre l'auteur du Tartufe , lorsque , selon le rapport de Boileau ,,

L'un, défenseur zélé des bigots mis en jeu, Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu ; L'autre , fougueux marquis , lui déclarant la guerre ^ Voulait venger la cour immolée au parterre.

Les mêmes fous qui auraient brûlé Molière^ auraient volontiers étranglé Beaumarchais j le même mérite excitait les mêmes rumeurs. Leurs tableaux étaient si vrais, que les méchants étaient furieux. Ils applaudissaient aux indécences du batelage de Dancourtj ils souffraient les Courtisanes de Palissotj mais ils ne pouvaient tolérer la vérité des portraits dessinés par Molière et par Beaumarchais, S'ils ont seuls éprouvé ce déchaînement constant, c'est qu'eux seuls ont su joindre au courage à! Aristophane le vis comica de Plaute , sans avoir, dans leurs pièces, la grossièreté injurieuse de l'un , et la turpitude des mœurs de l'autre. Molière se crut obligé de faire la Critique de r Ecole des Femmes, pour montrer la sottise de ses censeurs. Beaumarchais eût fait une pièce bien plus comique , s'il eût fait la critique de la Folle Journée j mais elle eût révélé trop de secrets.

Rappelons -nous qu'avant de permettre la représentation du Mariage de Figaro, les magistrats la firent jouer devant eux au théâtre des Menus ; qu'ils l'examinèrent scrupuleusement ; et qu'ils, pensèrent qu'on pouvait l'offrir au public sans ia-

convénienls. Ils ont clone jugé qu'elle n'était nullement dangereuse , soit par la hardiesse des pensées , soit par l'originalité du style qui pentr étonner, mais qui ne blesse ni les oreilles, ni les mœurs.

Cette pièce était si loin d'être dangereuse , que, dans le temps où les folliculaires se déchaînaient contre elle avec fureur , et cherchaient à la bannir du théâtre, les autres nations se Tappropriaient ; on la traduisait dans toutes les langues : les Italiens la mettaient en musique ; on la jouait sur tous les théâtres de l'Europe ; et Beaumarchais en recevait tous les jours quelque aouvelle tra-^ duction.

Il en est une qui l'aurait plus flatté peut-être ; et qu'il n'a point vue ; je n'en ai moi-même été^ informé que depuis que la mort l'a enlevé à mon amitié: c'est celle que quelques Anglais en ont' faite dans la langue de l'Indostan; etTon ha'assurc^ qu'ils ont joué dans cette langue le Mariage de Figaro s\\ï> ces mêmes rives où les anciens Grec^ allaient chercher la sagesse.

Il était assez curieux de comparer à cestémoignages d'une approbation universelle les Journaux , les pamphlets ^ les libelles , les lettres anonymes, les épigrammes , les chansons qu'onfesait contre lui , et les mille et une manières qu'on employait pour le tourmenter. Il en riait;

264 DES DKAIVIES

ij me réprimandait lorsque dans mon indignation je déchirais ces feuillels empestés; lorsque jena'éqriais comme le héros d'Homère (Iliad., ch.IX) :

Je âélesle à Fégal des portes de l'enfer

L'homme vil qui nous parle autrement qu'il ne pense.

— Eh î pourquoi Voulez-vous, me disait-il , que des hommeshaineux ou envieux, à qui le succès d'iln ouvrage donne la fièvre , n'en disent pas du lï^li; Comment voulez -vous que des hommes gagés par tels et tels , et les intrigants , et les flatteurs, et les bas-vaiets, et les bas-seigneurs, car c'est à n'en pas finir, soient justes et véridiques ? Ils font leur métier, fesons le nôtre. Soyons sages; surtout lenons-nous gais , car ils ne veulent que nous fâcher ; ne leur donnons pas cette joie.

J'^i; profilé de ses conseils ; et j'ai vu depuis qw'il était beaucoup plus aisé d'être modéré pour son propre compte , que pour celui de ses amis. .«vJPour moi, qui prenais et qui prends encore un ^if intérêt à .tous les succès littéraires ; qui me plais à rendre justice à mon pays, à mon siècle , à mes contemporains, je rendais grâce, dans ma colère, aux gens dé bien , aux dignes magistrats qui avaient permis de représenter un ouvrage qui honore notre théâtre, puisqu'il a été si promptement adopté par les autres.

Je dirai plus : lorsqu'un gouvernement sage

Teut réformer de grands abus sans employer le sabre des janissaires ou le cordon des muets , peul-ii faire mieux que d y préparer les esprits par de bons écrits ou de bonnes plaisanteries?

Louis X//^ voulant rendre les marquis de sa cour moins ridicules , ei les gentillatres des provinces moins rustres, les abandonna aux sarcasmes de Molière,

Les successeurs de ce roi désirèrent d'établii> la tolérance ; de supprimer cette foule de moines et de religieuses qui nuisaient à la reproduction de l'espèce humaine et au recrutement des armées, dans un siècle où le besoin d'augmenter les troupes et le nombre des matelots rendait nécessaire de multiplier les naissances. Us trouvèrent bon qu'on écrivît en faveur du mariage des prêtres et de la suppression des couvents; mais ne voulant pas elFâroucher les esprits et indisposer le clergé , ils publiaient de vaines défenses contre ces livres qu'ils favorisaient.

La vénalité des charges était un autre abus , quoiqu'elle eût l'avantage de porter de la gravité dans les familles riches , en les fesant aspirer aux honneurs de la robe , dont les mœurs furent toujours plus exemplai'resque celles des autres ordres. Le gouvernement et le parlement même n'étaient point offensés qu'on disposât les esprits à la réforme de l'abus , en le fesant sentir soit par des

écrits sérieux , soit par les jeux de la scènefrançaise.

On aurait cru calomnier l'Etat , et on l'aurait calomnié en effet , si l'on eût prétendu qu'il était assez mal posé sur sa base pour être ébranlé par des plaisanteries , comme le dit l'auteur du Cours de littérature et tous ceux qui se sont faits ses échos. Aussi, ne le fut-il point; et Molière n'était pas né lorsque l'intrépide Mathieu Mole, en 161 5 , avertit Marie de Médicis qu'elle allumait un feii qui consumerait l'État.

Ce feu , qui depuis a éclaté quelquefois , et a long'-temps couvé sous la cendt-e , a produit son: effet au jour de la révolution. C'est ce qu'ignorait La Harpe, et ce que ne savent point les libellistes qui , n'ayant point de quoi acheter des livres , écrivent pour avoir du pain.

Ils auraient dû savoir au moins que la scène française fourmille de situations plus licentieuses que la comédie du Mariage de Figaro. Ainsi les tétons de la nourrice que Sganarelle ^ devenu médecin malgré lui ^ veut prendre en plein théâtre; les scènes nocturnes de George Dandinjles terreurs du Cocu imaginaire-, le fond de la comédie d' Amplijtrion j la fameuse scène du quatrième acte du Tartufe j les propositions dur vieux Lisimon sur la femme de chambre de son^ épouse, et l'attentat qu'il fait sur sa personne.

offrent des situations plus voisines de l'indécence, que les tableaux charmants de la Folle Journée,

Qu'on examine seulement , comme jeu de théâtre , la fête par laquelle Figaro remercie le comte d'avoir aboli le droit du seigneur; et qu'on la compare avec la réception du Bourgeois Gentilhomme en Mamamoiichi, on se convaincra que la première est mieux motivée , plus admissible , plus vraisemblable ; que le dialogue en a plus de goût , d'esprit et de finesse. Si M. Jourdain est tellement tombé en démence qu'on puisse lui persuader une telle absurdité , il n'est plus un personnage comique, un homme dont on puisse rire : il n'est qu'un malade , et ne peut faire que pitié.

Molière sentait ce défaut mieux que moi; il prit soin de le pallier en parodiant , avec adresse , de graves niaiseries dans cette farce. Car, avec ses tapis en l'air, ses turbans de bougies allumées, son alcoran sur le dos de M. Jourdain agenouillé, ses muphtis , ses derviches, sa musique , son baragouin, il donne à toute cette pompe je ne sais quel air de cérémonie d'église , qui, de son temps, ne frappait que quelques hommes éclairés, et qui amusait la multitude alors peu scrupuleuse ; mais de nos jours, celle espèce de parodie eût fait crier à la profanation , à l'impiété , et même au philosophe.

La Harpe n'y eût pas manqué s'il eut vécu du temps de Molière : car , ayant apperçu dans la Folle Journée quelques traits mal sonnants à son oreille , et sentant la philosophie , il fulmina contre eux l'anathéme de sa critique qu'il croyait infaillible. lî trouva très-mauvais que l'auteur eût donné aux personnages de son temps , des idées répandues alors dans toutes les têtes , et des expressions qu'il appelle philosophiques , quoiqu'elles fussent d'usage ; comme dans d'autres temps on avait employé des expressions mystiques , et , antécédemment encore , des mots obscènes. Chaque siècle a son langage.

On pouvait dire à La Harpe y depuis sa conversion , comnie au bon homme Géronte , c'est votre léthargie qui vous fait oublier ces choses. Elle lui fesait tellement perdre la mémoire , qu'il blâme souvent dans ses contemporains , ce qu'il a loué dans leurs prédécesseurs ; il recherche avec soin tout ce qui lui paraît défectueux dans les mœurs du Mariage de Figaro ^ qu'il appelle très-improprement les Noces ^ quoique ce mot signifie spécialement le festin, la danse y et les autres réjouissances qui suivent la cérémc nie du mariage , et non celles qui le précèdent ou le préparent.

Sa léthargie , qui lui fait oublier le sens de ce mot , lui fait oublier aussi que quelques pages

plus haut , il avait excusé avec chaleur les mœurs bien autrement indécentes de TurcareU

Ce sont y dit-il, de mauvaises mœurs; mais les bonnes mœurs sont-elles comiques F Est-ce avec de la vertu qu'on fait rire F et la comédie doitelle peindre autre chose que des vices ^ des travers ) des ridicules F II faut lui permettre de les montrer , si Von veut qu'elle les corrige; et les mœurs du Bourgeois Gentilhomme , de George Dandin ^ du Légataire ^ de U Ecole des Maris , sont-elles pures F

Ces questions sont d'un bon esprit. Mais est-il d'un esprit juste , d'un cœur sincère , de blâmer si fortement , après ces paroles , les mœurs bien moins licentieuses du Mariage de Figaro F Ne faut-il pas être frappé de léthargie pour oublier que , par ces paroles , il venait de justifier celte pièce ? pour oublier que son auteur avait dit les mêmes choses que lui et cité les mêmes pièces dans sa préface ? et pour critiquer cette préface avec tant de dureté, quoiqu'elle soit très-instructive , très-agréable, et qu'elle soit dans les mêmes principes que son Cours à l'article des mœurs de Turcarety où l'auteur ajoute, ce qui est trèsvfai , qu'avec ces mots si rebattus de bon ton , bonne compagnie y décence et bonnes mœurs y on garrotte le génie des auteurs, on tue la comédieF

La Harpe y toujours atteint de léthargie (Car

je ne veux point attaquer sa bonne foi ) ^ oublîiê que dans Turcuret ^ qu'il s'efForce d'élever audessus du Mariage de Figaro ^ la revendeuse à Li toilette, sœur du financier, n'est qu'une imitation du rôle de madame la Ressource dans le Joueur de Regnard. O î combien il aurait crié au plagiat, s'il eût trouvé une figure ainsi calquée dans la Folle Journée ! Et il n'applaudit pas l'auleur de n'y avoir placé que des situations qu'on n'avait pas encore vues sur la scène.

Il le savait bien cependant ; mais il ne voulait pas avouer que le fond, la forme , les caractères^ le dialogue , tout était neuf et original dans cet ouvrage ; même les scènes nocturnes que l'auteur a modifiées d'une manière nouvelle.

Il savait bien encore qu'il y a très-peu de pièces où chaque scène prépare , avec plus d'art , la scène qui doit la suivre ; oii toutes les situations soient plus variées et mieux liées ; où les caractères soient mieux soutenus, le dialogue plus vif et plus naturel ; où l'œil du spectateur soit plus flatté par une succession de tableaux charmants.

Il savait bien encore que l'auteur, en reproduisant sur la scène des caractères qu'il y avait déjà introduits dans une pièce antécédente, hasardait une entreprise qui n'avait réussi à personne avant lui ; que ce n'était pas impuissance d'en imaginer d'au ti:es, puisque, dans celte même

comédie , il en créa deux nouveaux : l'un , composé de ce qu'il j a de plus charmant dans l'adolescence; et l'autre, de ce qu'il y a de plus ridicule dans les prétentions de l'âge mûr chez un sot , revêtu d'une charge de magistrature.

Il savait encore que nul poète comique n'a mieux surpris les premiers mouvements du cœur, ne les a exposés sur la scène avec plus de naturel, de vérité et de grâce , qu'ils ne le sont dans le rôle du petit page.

Qu'avec plus d'art encore il a peint les pre-^ mières impressions d'une passion naissante dans le rôle de la comtesse. Elle ignore ce qu'elle sent ; elle ne s'en rend pas compte. A peine quelqu^ mots qui lui échappent l'indiquent aux spectateurs. C'est un ruban qu'elle prend, qu'elle oublie, qu'elle reprend , qu'elle rejette , qui font connaître tous les mouvements de son cœur. C'est le tableau d'une ame encore intacte , qui s'alarme d'un sentiment qu'elle craint , qu'elle n'a pas , qu'elle ne veut pas avoir.

Cet art d'exprimer les nuances des passions > les passages rapides d'un sentiment à l'autre , et toutes les impressions de la nature sans les développer par des confidences, et presque sans paroles , n'est-il pas très-grand ? Ne demandait-il pas beaucoup de délicatesse , de flexibilité dans le t^dent de F^uleur? N'élait-il pas plus convenable

de nous en révéler loiiles les difficultés, et de nous faire remarquer tous les moyens employés par l'auteur , pour peindre ces diverses affections , pour saisir tous les traits fugitifs dont elles se composent? N eût-il pas été plus instructif de nous faire remarquer les inépuisables ressources de celte verve fertile , que de recherch-er tous les petits défauts qui se mêlent à ces tableaux délilicieux; qui en déparent quelques endroits, sans les défigurer pourtant? Faut-il chercher dans les tableaux de l'Albane , si quelque accessoire est trop négligé , lorsque l'ensemble est rcivissant ? • Le critique a-t-il aussi bien observé les devoirs ^'un professeur littéraire, chargé d'instruire , que l'auteur a rempli ceux du poète comique, chargé de se jouer des vices , et de les corriger en en fesant rire?

On sait de combien de bons mots celte pièce abonde ; plusieurs sont devenus proverbes ; mais trouve-t-on chez les anciens ou chez les modernes, ' soit dans un poète ou dans un prosateur, au sujet de l'amour qui a suggéré tant de choses charmantes , un mot plus expressif, plus passionné , plus concis , plus délicieux et pourtant plus naturel que celui de Figaro : en anwur ^ trop n'est pas même assez?

Voilà ce que j'oserais demander à ce professeur en littérature , qui a lu , qui a étudié et

comparé beaucoup mieux que moi, sans doule, tous les auteurs anciens et modernes.

Mais la morale , me dit-il , la morale ! Eh î dans quelle pièce en puisera-t-on des leçons plus fortes? Quel ouvrage en présente de plus sévères aux. jeunes femmes imprudentes, que dans la situation de la comtesse au deuxième acte? Quelle pièce a mieux montré le ridicule de la vénalité des charges, les vices du barreau, la honte de permettre aux avocats d'être des calomniateurs publics, des insolents privilégiés F

Croit-il, ou croit-on que toute la morale consiste à réprimer la galanterie? à éteindre ce feu sacré qui anime , qui régénère, et vivifie tous les êtres; ce sentiment qui soutient dans les grands; travaux, console dans la disgrâce, double notre existence, nos forces, notre courage, et sans lequel la vie ne vaudrait pas la mort?

Sans doute ce sentiment peut égarer, ce feu peut causer quelques incendies ; mais il est sacré , mais il est céleste: il ne faut ni le bannir deJa société dont il fait le charme, ni en chasser Timaore de nos amusements qu'il purifie. Quelle pièce peint mieux et réprime plus fortement les eifets,delà dépravation des mœurs? Il y a même daiiàl le troisième acte de la Folle Journée une sc«n^.. de moralité si sévère , qu'on n'a Jamais osé tm hasarder la représentation , non dans la ci ainte

qu'elle déplût au public : il y a tout à parier qui! l'approuverait; mais dans Tappréhension de blesser trop vivement les corrupteurs contre lesquels on s'y élève : c'est la scène où Marcelline avoue ses fautes , reproche aux magistrats leur négligence sur le sort des femmes , et aux hommes , leur scélératesse envers les malheureuses victimes de leurs passions effrénées.

Voilà une scène que l'auteur a faite , qu'il désirait de voir jouer ; voilà celle qu'un grand moraliste, un bon chrétien comme La Harpe ^ devait demander qu'on représentât: elle servirait d'expiation à tous les propos qu'il trouve trop séduisants. Pourquoi n'en dit -il rien? Est-ce léthargie, esprit de parti , ou haine pour la philosophie , qui lui a fait oublier les leçons austères qu'on peut puiser dans cet ouvrage, en apparence si frivole? Car, sans cette léthargie, il serait bien plus immoral que l'auteur des pièces les plus Ucentieuses: il aurait écrit contre ses propres lumières et contre sa conscience. N'est-ce pas ce que les dévols appellent menlir au Saint-Esprit ?

Mais, medira-t-on, votre amitié pour l'auteur vous égare. Cela se peut : si la haine est aveugle , l'amitié peut avoir les yeux myopes ou fascinés. Je me méfie volontiers de moi-même , du plaisir que je prends à mêler mes applaudissements à ceux du public. Eh bien ! comptons et pesons les suffrages.

Je trouve d'abord déclaré contre la Folle Journée le prince qui , du haut du ceinlre de la salle , fît jeter une épigramme pour foudroyer l'auteur ; tous ceux que La Fontaine appelait les tributaires du Malinj les libellistes aux gages du prince , ou des libraires ; une foule de seigneurs, aimables libertins , qui s'y croyaient joués; vingt ou trente fabricateurs de lettres anonymes; et La Harpe , dont le suffrage seul pèse plus que tous les autres ensemble.

Je compte eu sa faveur un roi qui la trouvait charmante, quoiqu'un peu insolente, mais qui jamais ne soupçonna qu'elle fût dangereuse ; l'assemblée de quelques seigneurs et de quelques gens de lettres , tenue chez le baron de Breteuilj les censeurs royaux , qui la jugèrent digne d'être représentée ; l'assemblée de magistrats , de gens de qualité, de gens du monde, qui l'applaudirent sur le théâtre des menus-plaisirs ; le public de Paris, qui s'y porta avec transport cent fois dé suite ; les directeurs des troupes de provinces , qui furent si avides de la jouer, que, pour la première fois, ils consentirent à payer aux auteurs des pièces nouvelles la même rétribution que les acteurs de la capitale ; celui de Lyon , qui, ne voulant rien payer, et jouant fe i^o//<? Journée en dépit de l'auteur, lui manda si ingénument: Nous jouons votre pièce parce qu'elle

nous fournit d'excellentes recettes j nous la Jouerons malgré vous et malgré tous les décrets du monde j et s^ il venait ici quelqu'un pour nous en empêcher ^ ilj passerait mal son temps.

Nous comptons encore le public de toutes les villes de France et leurs magistrats , qui ne la jugeaient pas dangereuse ; et les Anglais > qui ont substitué un mot charmant à celui de god-dam , qu'on ne pouvait prononcer sur le théâtre de Londres ; et les traducteurs , qui l'ont translaté dans tant de langues; et les spectateurs des pays étrangers , qui l'accueillirent comme ceux de Paris, quoique leurs mœurs fussent très-difFérentes des nôtres, et que l'originalité du langage de Figaro dût perdre beaucoup de sis finesses piquantes dans une traduction ; et ceux enfin qui eurent la fantaisie de la jouer au fond de llndoslan dans la langue des brames.

Ces suffrages comptés et pesés , je me rassure un peu sur l'état de mes yeux ;^ l'amitié ne fascinait pas ceux de tous ces gens-là. Ils me rassurent aussi sur le danger et l'immoralité dont on accuse cette pièce. Toutes les natiofïs ne s'accordent pas à mettre sur la scène un ouvrage immoral ou dangereux. Nulle part on na joué en publio7<? Rossignol y la Tête à perruque y la Vérité dans le Vin , du mordant Collé y quoique très-gaies , très-piquantes , très-originales. Ce n'est donc pas

aux mœurs générales qu'elle est dangereuse ; mais peut-êlre est- elle nuisible aux mœurs de tant d'agréables du beau monde ; à la vanité des Micromégas de la cour et de la ville; à la sottise des pédants en robe, qui se pavanent d'être les juges des pâles humains. Cela pourrait bien être; je ne le nie pas. Je sens qu'on a dû s'élever contre cette pièce , non par aucun des motifs qu'on alléguait ostensiblement, mais par beaucoup d'autres dont on ne parlait pas: car ce qiion dit n^ est pas toujours ce qu'on pense.

Cette pièce, si souvent critiquée, et si constamment applaudie , fut admirablement jouée dans sa nouveauté. L'ensemble en était parfait; le succès s'en est soutenu jusqu'à présent, malgré tous les changements arrivés dans les mœurs, dans les idées , dans les opinions ; malgré le changement d'acteurs et de spectateurs. Les circonstances seules en ont fait supprimer quelquefois plusieurs détails intéressants : on a fait de semblables suppressions à beaucoup d'autres pièces.

Ce serait un ouvrage curieux que l'histoire du diéâtre pendant la révolulion. On y verrait la représentation de Mérope, défendue par un décret, et celles de Brutus y de Guillaume Tell y des Craques y ordonnées par un autre; des vers re^ tranchés , ou récités avec emphase par des ordres secrets , selon les circonstances , soit dans la crainte

des allusions , soit dans l'espoir d'inspirer anx spiicl<(ieuTS Y esprit public*, c'est-à-dire un esprit conforme au vœu des gouvernants d'alors.

Est-ce ignorance? est-ce encore TefFet de sa léthargie ou de sa timidité , qui fait dire à La Harpe que le gouvernement s'avilissait en laissant jouer sur la scène des vérités fortes ? Oubliait-il que les rois s'honorent en laissant aux auteurs une nohle liberté ? Avait-il oublié que Louis JT// laissa jouer des farces où l'on blâmait sa prétendue avarice ? J'aime mieux ^ disait-il, que le peuple rie de mon économie , que s'il pleurait de mes libéralités. Ignorait-il que le grarxd , le bon , le respectable LLenri //^ rit publiquement aux éclats à une farce Irès-gaie , où l'on représentait les exactions des percepteurs royaux ; et que ce brave et magnanime roi fit sortir les acteurs de prisons aussitôt qu'il les y sut détenus par l'ordre de quelques magistrats subalterpes offensés de leurs sarcasmes? Ces magistrats sont de grands sots , dit-il ; f ai été plus maltraité qu'eux ^ et je n'en ai fait que rire ^ C'est que le bon , le brave LLenri n'était pas un petit hoihme ^ et ne craignait pas les petits écrits^ Une gloire éternelle , et l'immortel amour des peuples et la vénération de toute la terre, en sont la juste récompense.

Mais comment La LLarpc peut-il avancer que h Folle Journée souleva les philosophes contress

son auteur ? Tous l'avaient aimé, p^oltaire avait fait à tous ses amis , et particulièrement à d'Alembert , le plus grand éloge des Mémoires de Beaumarchais j J. J. Rousseau avait répondu à ceux qui doutaient qu'il en fût l'auteur, qu'on ne fesait point de tels Mémoires pour un autre; d' Alembert pensait de même ; et je lui ai souvent entendu dire que nul auteur ne dialoguait aussi naturellement. Ce savant était mort quelques mois avant la première représentation du Mariage de Figaro ; Djflerot se mourait alors , et ne survécut que trois mois^ cette représentation ; Voltaire et /, /. Rousseau étaient morts dès 1778; Hélvétius, en 1771; Duclos , en 1772 ; Marmontel était au nombre des amis de Beaumarchais , qui l'avait servi auprès des ministres ; Buffon, âgé de soixanteseize ans, vivant presque toujours dans sa terre de Montbar , occupé à décrire les merveilles de la nature , ne s'était jamais informé de ce qui se passait au théâtre , ni des cabales de la littérature, et ne savait vraisemblablement pas qu'il s'en formait de bien ridicules contre la Folle Journée , et d'odieuses contre son auteur.

Les disciples de ces vrais philosophes étaient .plus portés à louer qu'à blâmer un ouvrage ou leuï-s ennemis prétendaient trouver quelques principes de philosophie et quelques traits de leur caractère. Quels philosophes étaient donc sou-

28o DES DRAMES

levés? La Harpe n'en cile aucun ; mais , dans ses préventions , il allribuait aux philosophes tous les déUls du siècle , et confondait avec eux tous ceux qui prenaient leur masque , à peu près comme les hypocrites se donnent pour dévots , afin de se l'aire croire gens de bien ;

Et voilà justement comme on écrit l'histoire.

Parmi les lettres de félicitations avouées et les lettres d'invectives anonymes que reçut Beau-* marchais au sujet de sa pièce, il s'en^trouva une qui lui fit une vive impression. Ui^jeune homme le conjurait de lui envoyer un billet pour voir cette comédie dont tout Paris s'entretenait : trop pauvre , disait-il , pour acheter un billet , il avait recours à l'auteur ; c'était le dernier plaisir qu'il aurait en ce monâe: las de lutter contre l'infortune , déterminé à finir sa déplorable existence , il était résolu à se précipiter dans la rivière en sortant du spectacle.

Beaumarchais lui envoya sur-le-champ deux de ses amis. Ils trouvèrent , dans un misérable bouge , un jeune homme hâve et défiguré par la misère, mais dont les discours annonçaient de l'esprit et de l'éducation.

Nous vous apportons , lui dirent-ils , non seulement un billet, mais l'espérance qui vous manque : M. de Beaumarchais vous prie de conserver des

ET DE LEURS CRITIQUES. 28i

jours dont vous pouvez faire long-temps un bon usage. Ne dédaignez pas les premiers secours qu'il vous envoie , en attendant qu'il vous emploie. Venez le voir demain. *

Beaumarchais le vit, le secourut, le plaça; il vil encore. Et le Mariage de Figaro sauva la vie à un homme.

Nous ignorons combien il préserva de jeunes femmes , en leur inspirant la crainte de se trouver dans la même position que la comtesse au second acte , et celle de ne s'en pas lirer aussi heureusement; mais certainement il en préserva plus d'une.

Ce mariage fit encorç uu plus grand bien; et je souhaite que tant de pièces, qu'on dit plus morales, aient été plus utiles.

Ce fut en voyant le succès de cette pièce, en réfléchissant sur le sort de tant de Marcellines y forcées par la misère à se livrer à la dépravation , qui inspira à son auteur l'idée de fonder une institution en faveur des pauvres mères qui allaiteraient elles-mêmes leurs enfants; et l'on a vu dans ses lettres à quel nombre d'enfants elle sauva la vie dans la ville de Lyon, la seule où ce projet si sage ait été adoplé , grâce aux vertus d'un prélat (M. dé Montazet) qui ne rougit point de prendre un bon conseil d'un auteur profane.

La principale passion de Beaumarchais était d'être utile, soit à l'Etat , soit au public: on peut dire qu'elle le dévorait; mais il n'y niellait aucun

fasle , et ce fui peul-être là son plus grand tort; car on ignorait ses travaux; cl les gens titrés qui lavaient pris en haine , sur le rapport de leurs flatteurs, envieux de ses succès, le fesaient calomnier par tous les f'eseurs de pamphlets qu'ils tenaient à leurs gages.

Le génie de BeaumarcKais était créateur ou novateur , comme on voudra ; et c'est encore un grand motif pour être calomnié. Il aimait à faire faire quelque progrès aux beaux arts, dès qu'il s'en occupait.

Il avait un goût très-vif pour la musique ; il regrettait que l'opéra , le plus magnifique spectacle du monde , fût dépourvu d'intérêt.

La musique de Gluck l'avait surtout frappé ; en écoutant le premier ouvrage de ce grand musicien , il s'était écrié : voilà un homme qui entend la scène ! voilà un talent vraiment dramatique î Dans la conversation qu'il eut immédiatement après avec Gluck , il lui parla de son art avec une telle connaissance , et des idées si nettes de l'application de la musique à la manière d'exprimer les passions sans nuire à l'intérêt de la scène, et sans arrêter l'action dramatique, que Gluck, qui ne l'avait jamais vu , le devina , et lui dit : Vous êtes sûrement Monsieur de Beaumarchais. Dès ce moment , ils eurent le désir de taire ensemble un opéra.

11 ne s'agissait pas pour eux d'assembler des vers

ou des notes , mais de donner à la musique et à la poésie toute l'expression dont ces deux arts sont susceptibles, en se fortifiant Tun par l'autre, et en concourant au même but.

Ils avaient remarqué tous deux qu'à l'opéra , ce grand et magnifique spectacle où tous les arts sont appelés avec une munificence vraiment royale, on n'avait pu les faire marcher vers un but commun ; on les avait même intervertis dans un ordre inverse de celui que la raison demande. La musique, qui n'est que l'expression, que le cridu^cœur, y était devenu l'objet principal; la danse était près de l'emporter sur elle; le poème devenait presque nul.

On y avait cependant prodigué l'optique , la peinture , la musique , la danse , la poésie ; on n'y avait rien oublié que l'intérêt ; on était émerveillé et ennuyé.

Ce défaut ne se fait pas sentir seulement en France.

Les Italiens , ce peuple doué d'une oreille si sensible , et d'un cœur si passionné pour la musique , qu'il n'a pas honte d'y sacrifier la virilité d'une multitude d'enfants , a tellement perdu l'espoir de s'intéresser à l'ensemble d'un opéra , qu'il n'en écoute jamais aucun. Les spectateurs conversent, jouent, reçoivent des visites dans leurs loges , el seulement lorsque des ga-

gistes, en cnantraria ! Varia ! les avertissent qu'il est temps de prêter l'oreille , ils ouvrent la fenêtre de leur loge, écoulent le castra ou la cantatrice ; et l'air fini , ils reprennent leur partie de jeu . ou leur conversation , et laissent aller le drame comme il peut.

En France^ on n'en est pas encore à ce point d'indifférence : le parterre veut suivre la pièce, mais les loges n'écoutent pas ; on jase, et l'on ne s'avance sur le bord des loges que pour voir les figures du ballet , ce qui fit dire plaisamment à Carmontel y qu'à l'opéra les femmes n'écoutent que la danse.

Gluck changea cetle disposition : sa musique dramatique fortifiant les situations , se fit écouter ; et j'ai entendu une femme dire naïvement: Je n'aime pas la musique de ce Gluck ; je ne puis causer avec personne dans ma loge quand on en donne , tout le monde l'écoute.

Beaumarchais pensait donc avec Gluck que , pour forcer les spectateurs à se taire, il fallait faire dire d'assez bonnes choses aux acteurs pour captiver l'attention , et obliger l'orchestre de s'asservir à ne pas couvrir les voix ; mais on ne peut produire de tels effets que par des poèmes attachants.

On cherchait à fiiire naître cet inlérêt. Déjà depuis quelques années on avait transporté à

Topera quelques-unes des plus belles tragédies du thétUre français, mais on n'en offrait que le squelette en les mettant en musique, et Topera demeurait inférieur à la scène française contre laquelle il luttait.

Le merveilleux se perdait : et à l'opéra comme dans le poème épique , le merveilleux est un personnage imposant qu'il faut conserver non pour être Deus in machina , mais pour accroître l'in^ térêt en personnifiant toutes les passions , en présentant aux yeux tous ces fantômes imaginaires qui parlent si vivement àfimagination des peuples.

Si la tragédie a pris pour son domaine celle partie de l'histoire qui peint les 'passions et les révolutions , qui nous attendrit sur les malheurs des peuples et des héros , l'opéra doit prendre pour le sien cette autre partie de l'histoire qui consacre tous les écarts , de. Timaginalion , qui nous fait connaître tqutes lés divinités que les hommes ont créées à leurinlage, la mythologie enchanteresse des Grecs, la iiiy thologie sauvage des Bardes, les idées fantastiques^ de la magie et de la féerie, tous, les êtres surnaturels depuis les anges jusqu'aux sylphes ^ et faire passer sons le$ yeux dé^ spectateurs les cérémonies de Ipuleàl les cours, et celles de tous les cultes, jjsn obser-, vaut le précepte d'Horace notandi mot^s.

Ne verrait-on pas avec plaisir la succession Je

tous ces cuUes , les Dieux de TÉgypte et de Id Grèce , mêler leurs passions à ce]les des héros ? les négromans et les fées se jouer de la crédulité humaine dans les beaux jours de la chevalerie ^ depuis les croisades et les premiers tournois, jusqu'aux jours où la lumière a fait disparaître les spectres qui assiégeaient les esprits dans ces temps de ténèbres?

Mille essais ont été tentés au hasard. Il n'y faudrait qu'un peu plus de suite et de méthode pour verser un intérêt plus général sur toutes ces productions; et donner une importance plus réelle à ce grand et magnifique spectacle , en en fesant une nouvelle source d'instruction.

Toute pièce de théâtre est une expérience sur le cœur humain ^ dii J^oltaire j oui , sans doute, mais ce poète philosophe avait su lier toutes ses expériences aux grandes révolutions de l'histoire, et leur avait ainsi donné un plus grand intérêt.

Voilà ce qu'on doit recommander au génie qui se consacre à 'tes deux gMtlds '^spectacles'] la tragédie et l'opéra. *

Or , dans le temps t)ù l'on bannissait- le méiV teilleux du théâtre de l'opéra pour y' substituer l'intérêt , Beaumarchais essaya de les y réunir! Il en avait en quelque sorte contracté l'engagea ment avec Gluck.

Plusieurs années s'écoulèrent avant que Beau-

marchais pût essayer son g-énie dans ce genre ; mais il n'abandonnait jamais une idée qu'il avait une fois conçue : et lorsqu'il fut libre de se livrer à son imagination , il forma le plan de Tarare.

Il chercha d'abord à fixer Tattenlion par une grande idée , par une morahté profonde , et à la soutenir ensuite par une action rapide qui en serait le développement.

Il plaça le merveilleux dans le prologue , le sépara de l'action dramatique , sans cependant l'abandonner ; et sut , sans le faire paraître , le rendre toujours présent à la pensée du spectateur.

Il envoya son opéra à Gluck. La grandeur du plan le ravit : il lui parut digne de son génie ; mais l'âge, lui manda-t-il, ne lui laissait plus la force qu'exigeait une si vaste entreprise. Il en confia l'exécution à M. Salieri ^ le plus savant de ses disciples.

M. Salieri vint à Paris ; il travailla sous les jeux de Beaumarchais ^ et fit plusieurs morceaux d'après ses conseils ; car M. Salieri pensait comme son maître , que le poète et le musicien doivent travailler ensemble, et sacrifier beaucoup de beautés poétiques ou musicales à l'intérêt du sujet.

Lorsque cet opéra parut , la grandeur du spectacle étonna; la force des situations soutint l'attention : les beautés musicales attirèrent des applaudissements. L'ouvrage eut du succès. On

reprocha à son auteur d'être trop métaphysicien , comme on lui avait reproché d'avoir été trop gai dans ses comédies. La versification fut critiquée comme si c'eut élé une tragédie représentée sur le théâtre de la comédie française. On exigeait plus de Beaumarchais que des autres auteurs lyriques , et l'on avait raison. Outre l'estime due à son talent, il était juste de vouloir que le style répondît à la grandeur du sujet.

Il personnifiait la nature, la représentait s'occupant à créer une génération nouvelle , et la mettait en scène avec le génie du feu élémentaire , sans lequel nul individu ne peut être animé. Il n'avait point nommé l'une Cjbèle ^ Rhée ^ ou P^estaj ni l'autre Apollon. C'était sortir des roules connues, c'était agrandir son sujet; c'était une liberté qu'un poète pouvait prendre. Mais plus cette conception était vaste, plus il devenait nécessaire que le dialogue y répondît; il aurait demandé le style éclatant de Voltaire ^ et la mélodie toujours harmonieuse de Racine,

Beaumarchais y qui n'avait jamais écrit une seule pièce en grand vers, ne possédait point assez le mécanisme de la versification , pour rendre d'une manière heureuse des idées si fortes et si élevées , qu'il serait même assez difficile de les exprimer en prose avec élégance.

Je ne lui d^sinxjilai pas qu'il me semblait im-

possible de mettre son prologue en musique. Salieri, sorti d'une école accoutumée à surmonter les difficultés, en vint à bout.

L'opéra qui suit ce prologue , est le développement très-rapide d'une de ces révolutions trop communes dans les Etats despotiques de l'orient. Cet ouvrage montre ce que l'estime publique et la force du caractère peuvent quelquefois contre la tyrannie.

Le héros de la pièce est un soldat vertueux ; d'une piété profonde, soumis respectueusement à son maître , lui ayant sauvé la vie , le servant avec zèle en blâmant ses injustices : privé de son épouse par la tyrannie , et condamné à mort par ses ordres , il descend de l'écliafaud pour appaiser une révolte , et sauver les jours de son oppresseur.

Ce caractère était l'opposé de celui qu'on prête à tous les héros de théâtre ^ qu'on peint toujours conspirant contre la tyrannie, et massacrant celui qui l'exerce.

L'idée de terminer la pièce en ramenant le spectateur dans les plaines de l'immensité , et de faire reparaître la Nature et le Génie du feu, considérant du haut des cieux la révolution qui vient d'arriver sur la terre , encadre cet Ouvrage et ne fait qu'un seul tout , du prologue , de l'opéra , et de la dernière scène.

29b DES DRAMES

Les belles paroles prononcées par la Nalure au peuple assemblé , et couronnant Tarare , sont une grande vérité morale.

Mortel, qui que tu sois , prince , brame ou soldat , Homme , ta grandeur sur la terre IN'appartienl point à ion état; Elle est toute à ton caractère.

Cet oracle se traçant en lettres de feu sur les nuées , forme un spectacle aussi magnifique qu'il est neuf; et cet opéra eût certainement triomphé de la critique , si les vers eussent égalé la grandeur du sujet.

Mais si tel est son défaut , et si même le passage du terrible au comique n'y est pas toujours assez savamment ménagé , il faut convenir que la marche de l'action est très-rapide , qu'il y a de beaux mouvements, de grands contrastes^ un beau jeu de passions fortes , et bien opposées l'une à l'autre; cpie tout y est en situation, que chaque scène et presque chaque mot y font marcher l'action , que rien n'y l'anguit , qu'on y trouve souvent de la sensibilité , souvent de beaux vers remplis d'une pensée juste ou d'un sentiment vrai , et qui appartiennent à la situation , tels que ce vers :

Ail î vous n'avez pas eu Tarare pour amant !

D'autres sont remplis d'une moralité touchante, tels que ceux-ci dans le prologue :

Enfants, embrassez-Tous : égaux par la nature , Que vous en serez loin dans la société^! De la grandeur altière à l'humble pauvreté, Cet intervalle immense eÉl maintenant le vôtre j A moins que de Brama la toucliante bonté , Par un décret prémédité Ne vous rapproche l'un de l'autre Pour l'exemple des rois et de l'humanité.

Chœur.

Q bienfaisante déité !

Ne souffrez pas que rien altère

Cette touchante égalité ,

Qu'un homme commande à son frère ?

Tels encore que ceux-ci :

A T À R parlant de Tarare.

Où trouve-t-il , dis-moi , celte félicité ? Est-ce dans le travail ou dans la pauvreté ?

Page 1