LETTRE XLII
J M. Manuel,
16 avril 1792.
O bon M. Manuel! pourquoi vous fâchez-vous^ contre un utile citoyen , qui veut bien plus que vous que chacun contribue; car il a plus que vous à perdre, si quelques brûlots malfesants parviennent à combler le désordre ?
Pourquoi versez-vous de Fabsjnle sur les sages conseils de vos bontés municipales ? Depuis que votre écrit paraît dans la chronique , si j'employais les tristes matériaux que tous vos ennemis m'envoient , je vous abreuverais de fiel : vous, magistrat zélé , qui n'avez sûrement que des intentions pures, en me gourmandant sans sujet !
A Dieu ne plaise que je pousse cette petite guerre plus loin ! Surveillez-moi bien, j'y consens; mais que ce soit vous-même , avec votre équité î N'allez plus ramasser tant d'indications hasardées stir les citoyens, leur état, leur fortune, et qui, souvent, n'ont de réel que l'inattention révoltante, ou le manque de soins qui préside à leur rédac-
lion. Plus d'acceptions désobligeantes quand vous formez des listes d'accusation , nommant les uns, couvrant les autres du manteau d'un et cœtera (i),
L'homme riche, Monsieur, ne doit payer ni avant y ni après personne j mais seulement une somme plus forte que ceux qui ont moins de fortune y voilà toute la distinction. Ne laissez pas penser qu'il entre de la partialité , ou même un peu de malveillance , dans le choix que vous faites de moi , entre mille autres citoyens , pour me donner des torts que je n'ai point : cela sera plus» digne d'un magistrat , qu'on aime à voir intègre , et balancé comme la loi.
Lorsque vous outragez un citoyen sur sa fortune ( ce qui sans doute est un des droits de votre place , puisque vous ne dédaignez pas d'en user contre moi ) , il est d'un esprit exercé d'employer des expressions justes : car, désormais faire fortune , ne sera pas , comme vous dites , mériter l'estime publique. Cette estime , Monsieur , est un fort grand succès , une flatteuse récompense ; mais ce n'est ^oinl faire fortune , mot trivial qui ne s'applique qu'au fruit pécunier des travaux.
(i) J'ai déjà dit dans la Chronique que je ne suis ^z\i\i imprimeur, et ne dois rien en cette qualitç. Tant pis pour, ceux qui enregistrent faux.
Un écrivain de votre mérite sait cela beaucoup mieux que moi î
Peut-être il vaudrait mieux aussi , dans vos gaîtés municipales, éviter ces rapports badins entre Alexandre et Beaumarchais y qui rappellent un peu trop les plaidoyers de la folle journée ^ et font dire à ceux qui parcourent les dénonciations du procureur-syndic : toujours de V esprit ^ M. Desmazures î la gravité de cet emploi qu un peu de peine a mis sur votre tête , exige un style plus décent.
Mais pendant que vous m'accusez de ne point payer à l'Etat cent écus d'arriéré que je ne dus jamais , comparons sans humeur notre conduite réciproque , depuis cette révolution ; cela peut n'être pas sans fruit.
Lorsque , vous dispensant de rien payer, vousmême (s'il faut en croire vos commis) vous vous donniez du mouvement pour tâcher d'être quelque chose ; moi, qui ne voulais être rien , j'obligeais r hôtel de Soubise ^ qui refusait de l'accepter, de recevoir , non pas une déclaration vague pour ma contribution patriotique , mais l'état très-exact de mes biens productifs , dont j'ai payé gaîment le quart ( et la date de mes quittances n'est pas du jour de ma nomination à aucune place que je voulusse avoir : j'espère n'en avoir jamais). Je soulageais, sans en rien dire, tous les pauvres d^
mon faubourg , de sommes assez considérables ^ dont , ne vous déplaise , Monsieur, ils me savent aussi quelque gré. J'ai les reçus de ma section, et ses très-doux remerciments. Je donnais des lits à huit cents de nos frères les fédérés, et, refusais^ sans m'en vanter, des officiers municipaux d'alors^ la somme de 4ooo liv. que tous voulaient me rembourser , pour cette dépense civique , dont j'ai quittance et leurs remerciments. Je leur proposais, mais tout bas , d'avancer de quoi soutenir divers établissements publics, etfen ai leurs remerciments. Je leur offrais de déposer dans le trésor municipal une somme, sans intérêts , pour qu'ils fissent eux-mêmes circuler de petits billets , dont le peuple avait tant besoin î procédé qui eût prévenu l'affreux agiotage que de perfides secours ont fait naître depuis ,* et fen ai leurs remerciments ^ et ceux du comité des finances ^ dont je n'aurais pas dit un mot, si l'espèce de malveillance dont on voudrait m' envelopper ne me forçait à me montrer , pour ma sûreté personnelle. Ainsi , pendant que vous me dénoncez comme arriéré d'un très-léger débet , en m'injuriant sur ma fortune , Je prouverai , s'il faut, que , depuis dix-huit mois , j'ai déboursé , avec pkisir, en contribution, en aumônes, en secours, en dépenses civiques , environ 100,000 fr* pour le service de la patrie , plus occupé de sa
conservation que ceux qui s'en vantent beaucoup; et toujours gaîraent à mon poste, malgré les dangers personnels que des brigands m'ont fait courir.
Les généreux propriétaires ne sont donc pas , M. Manuel, autant inutiles à l'Etat que les gens de bien qui n'ont rien voudraient le faire accroire au peuple. Disons beaucoup cela tous deux, nous servirons la chose publique.
Si je conserve, au reste, une fonderie utile; si , au lieu de vendre mon livre , comme un vigneron vend son vin, je me mettais à débiter des livres, je me patenterais comme imprimeur à caractères ; mais si jamais j'imprime à mon. profit les souillures de la police, les lettres d'au Irui dérobées, je me condamnerai d'avance aux reproches fondés du procureur-sjndic actuel de la commune de Paris. Et%i pendant tous ces débals ma maison se trouvait pillée ( comme on en répand le bruit sourd ) , au moins serait-il bien prouvé , aux yeux de mes concitoyens , que le patriote pillé valait autant pour la patrie que les patriotes pillards, à qui, je crois (bien malgré vous) , la pauvre France est près d'être livrée.
Alors tous les propriétaires, qui s'endorment sur un abîme, sentiraient le danger qu'ils courent, et s'uniraient en s'év cillant pour repousser le brigandage ; car patrie sans propriété est un mot si
vide de sens, que ceux qui feignent le plus d'y croire n'en font pas moins tous leurs efforts pour devenir , à vos dépens et aux miens , patriotes propriétaires. Inde colères , inde querelles , inde pillages tolérés , inde tous ces écrits sur Fégalité prétendue en faveur de ceux qui n'ont rien contre tous les gens qui possèdent ; ce qui mérite l'attention des surveillants que nous avons choisis : comme si, à leur tour, ces pillards ne devaient pas être pillés par ceux qui suivraient leur exemple! comme si un cercle de destructions pouvait servir de base à l'harmonie de la civilisation , à la liberté d'aucun peuple!
Fesons la paix , M. Manuel : vous et moi avons mieux à faire qu'à nourrir de pamphlets la curiosité des oisifs. Je ne répondrai plus à rien.
Caron de Beaumarchais