LETTRE XXXIX
Réponse à M, le Curé de Saint-Paul (*).
Paris, le 20 mars 1788.
Moiy DIGNE ET BON PaSTEUR ,
Après vous avoir rendu grâce de Tobligeanï, âvis que vous voulez bien me donner , permettezmoi de faire un modeste examen de la profanation que votre lettre me reproche.
Si vous aviez fait la recherche de ce délit qui
(*) Yoici la lettre que le curé de Saint-Paul avait envoyée à M. DE Beaumarchais.
Paris, le 17 mars 1788.
Des personnes respectables, Monsieur, m'ayant porté des plaintes, Lier, sur les travaux dont ils étaient témoins un jour de dimanche , j'ai été obligé de faire entendre près des magistrats mes plaintes sur une tran&»
nous est imputé ^ avant d'en porter plainte aux magistrats, vous auriez su par moi, Monsieur, qu'aucun maçon , ni voiturier , ni couvreur , ni autres ouvriers , ne travaillent chez moi le dimanche; mais on vous eût représenté que, dans ce mois de sève montante, on ne peut laisser d'arbre hors de terre sans être en danger de lé perdre ; et que des gens de la campagne ayant conduit
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gression que je ne puis voir avec indifférence. L'examen approfondi que j'ai été obligé de faire m'a convaincu que c'était dans votre maison et dans votre jardin que ces travaux avaient eu Heu. Je suis bien persuadé , Mon-; sieur, que c'est à votre insu et contre vos ordres, que des ouvriers ont été mis en action dan^jCe jour, dont l'observation est prescrite par la loi divine et par celle de l'Etat. J'attends de vous , Monsieur , de nouveaux ordres aux directeurs de vos travaux; je les ai annoncés d'avance à plusieurs personnes dont l'émotion était pur^ blique. J'ai du plaisir à croire que inon espérance ne sera pas frustrée : au moins aurai- je rempli ce que me dicte ma conscience , et l'attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être , iji^bjtdV J^
Monsieur ,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
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Signé Bossu, curé de Saint-Paul
^ f^ prédicateur du roi. ^q*^ jj^ |m|
6îi ' LETTRES,
à mon jardin des arbrisseaux Tenus de loin, ont employé loule la nuit du samed^i , et même la journée du dimanche, à faire , non l'œuvre serviie de les planter ( car ils sont payés pour cela ) , mais Facte conservatoire et forcé/ de \eé sertéi* cri pépinière dans uiides coins de i^on terrain, pour les empêcher de mourir ; et cela sans autan salaire , car ils me garan lissent tout ce qu'ils* planteront chez moi.
Quand il n'y a pas de péché, malheur a qui çç scandalise, dit en quelque endroit rÉcriture.
Ne pensez-vous pas comme moi, que les Juifs seuls, ô monpasleur! savent observer le sabal? car ils s'abstiennent du travail , de quelque utilité qu'il soit ; au lieu que chez nous autres Chrétiens , on dirait que le culte éist mn simple objet de police, tant ses commandements sont heurtés d'exceptions. Nous punissons un cordonnier , un tailleur, un pauvre maçon qui travaillerait le dimanche; et. dans la maison à côté , nous souffrons qu'un gras rôtisseur égorge, plume , cuise et vende des volailles et du gibier. Ce qui me scandalise moi, c'est que l'homme de bien qui va s'en regorger , n'est point scandaHsë de cette œuvre servile ^ exercée pour lui le dimanche.
Dans nos jardins publics , cent cafés sont ouverts, mille garçons frappent des glaces, on en fait un commerce immense;- ^t l'honnête dévot
qui va s'en rafraîchir le dimanche, les paye sans songer au scandale qui en résulte.
Plus loin, Monsieur, on donne un bal ; vingt ménétriers altérés y font l'œuvre servile et folle de faire danser nos Chrétiens pour quelque argent qu'on leur délivre ; si mon dévot n'y danse pas , au moins ni lui ni son curé ne les dénoncent à la police, et mon malheureux jardinier peutêtre va payer l'amende.
Les fêtes et dimanches on ouvre les spectacles: là des acteurs, pour de l'argent, font un métier proscrit selon l'Eglise, et le saint dénonciateur des ouvriers de mon jardin , va , sans scrupule ^ salarier l'œuvre servile qui l'amuse , en sortant de chez mon curé , où il a crié au scandale contre mes pauvres paysans!
Sans doute on répondra que ce qui louche le public , mérite de faire exception à la rigueur du saint précepte; mais le cabaret, la guinguette et tous les gens qui vivent des désordres où ils plongent le peuple aux saints jours , exercent-ils aux yeux de Dieu des métiers plus honnêtes qne celui de mes ouvriers, qui s'abstiennent de l'exericer pour aller perdre la raison et le pécule d^ leur semaine dans ces lieux de prostitution?
Tous les métiers qui servent au plaisir ouvrent boutique le dimanche, et le père de douze eri-
faals , si par malheur il n'est que cordonnier > tailleur de pierre , ou jardinier , est puni d'un tra* vail utile qui nourrit lui et sa famille!
J'ai vu, le jour de Pâques, les valets de nos saints frotter leur chambre, les servir, un cocher mener leur voiture, et tous leurs g-ens faire autour d'eux l'œuvre servile par laquelle ces malheureux gagnent leur vie, sans qu'aucun de nos saints en fût scandalisé. Ne nous apprendra-t- on jamais où commence et finit le péché? comment un commerce inutile ^ un métier souvent scandaleux , peuvent s'exercer le dimanche , pendant que d'honnêtes labeurs qui substanteraient mille paur vres , deviennent l'objet du scandale de nos seigneurs les gens de bien ?
Pardon , mon digne et bon Pasteur, si j'insiste sur cet objet ; votre lettre m'y autorise : nul ne raisonne avec moi sans que je raisonne avec lui. Tel est mon principe moral : l'œuvre de Dieu n'a point de fantaisie; et si l'utilité dont est le cabaret au perjîdus caupo d'Horace , le fait tolérer le dimanche, je demande comment la nécessité des travaux ne plaide pas plus fortement pour un pauvre tailleur de pierre ou de malheureux jardiniers?
Au lieu de ces vaines recherches qui nous troublent dans nos demeures, de ces inquisitions
du huitième ou neuvième siècle , de ces saintes émolions (pour employer vos propres termes) sur des travaux d'une utilité reconnue, ne feraiton pas mieux d'être plus conséquent lorsqu'on établit des principes ? Qu'est-ce que proscrire le dimanche des ouvrages indispensables , quand on excepte de la règle les travaux de pur agrément et jusqu'aux métiers de désordres ?
Je m'en rapporte à vous , Monsieur , qui êtes plus éclairé que moi , et vous supplie de ramener, si vous le trouvez dans l'erreur, celui qui est avec une confiance sans borne,
Mon respectable et bon pasteur ,
Votre très-humble et très-obeissant serviteur et paroissien.
Signé G. DE Beaumarchais.
A CHACUN DE MES JUGES , en lui présentant rfion troisième Mémoire ou dernier exposé des faits ^ relatif au procès du sieur Kornmann contre sa femme,
3o mars 1789.
Monsieur ,
Je croirais vous manquer de respect en sol(ioitant foire justice ; j'invoque seulement une heure de votre sévère attention. Mes adversaires ont tant obscurci cette affaire , en la couvrant à chaque instant d'incidents étrangers, qu'il est presque impossible , Monsieur , malgré votre sagacité , que vous en ayiez pu suivre le fil embarrassé, dans les plaidoyers turbulents dont ils vous ont scandalisé.
J'ai rassemblé dans ce mémoire les faits qui se rapportent à moi. Sa lecture est la seule audience que je vous prie de m'accorder. Et quand vous l'aurez lu , Monsieur, je ne vous demande qu'une
grâce , c est de punir sévèrement ceux que vous trouverez coupables.
Je suis avec un très-profond respect,
Mor^siEUR ,
Votre Irès-humble et très-obéissant serviteur ,
Garon de Beaumarchais.
LETTRE XLL A iff. Salieri,
Pai?is, ce i5 août 1796.
C'est maintenant, mon cher Salieri, que je vous dois le compte de votre grand succès : Tarare n'a été joué que ie 5 de ce mois ; l'opéra l'a remis avec un soin prodigieux -, le public Fa goûté comme une œuvre sublime de la part du musicien. Vous voilà donc chez nous à la tête de votre état î L'opéra , qui depuis un an fesait 5oo à 600 liv., a fait 654o liv. le premier jour de Tarare , 54oo le second , etc. Les acteurs , revenus sévèrement à mon principe , de regarder le chant comme accessoire du jeu , ont été , pour
es LETTRES,
la première fois , rangés parmi les plus grands talenls du ihéâlre ; et le public criait : p^oilà de la musique ! pas une note radotée ^ tout marche aux grands effets de V action dramatique ! Quel plaisir pour moi , mon ami , de voir que Ion vous rende enfin cette grande justice, et que Ton vous nomme en chorus le digne successeur de Gluck.
J'ai fait remarquer au comité que le travail du couronnement exigeait qu'on ne regardât pas cette reprise de Tarare comme une seconde mise , mais comme la première continuée ; et que vos 200 liv. par représentation vous fussent allouées, et non pas 120 liv., comme ils disent que c'est l'usage; je n'ai pas encore leur réponse.
Mon ami, est-ce que vous désespérez de revenir ici travailler pour notre théâtre? Parlezmoi net sur cet objet ; car bien des gens m'interrogent là-dessus : chacun veut vous donner son poème. Si vous devez finir Castor^ c'est chez moi qu'il faut le finir -, et votre appartement vous attendra toujours. Bonjour mon bon ami ; aimez toujours votre dévoué
Beaumarchais.
Ma femme se recommande à votre bonne amitié et ma fille à vos grandes leçons.