‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de BeaumarchaisChapitre 1 sur 34 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

DE L'ÉDITEUR

Sur le Compte rendu par M. DE Beaumarchais aux Auteurs dramatiques (*).

l^E Compte fut rendu en 1780, par M. de Beaumarchais, dans l'assemblée des auteurs dramatiques ; ils l'avaient choisi depuis qnati'e ans pour être l'un de leurs commissaires et représentants perpétuels , afin d'arranger à l'amiable quelques différends qui s'étaient élevés entre eux et les comédiens depuis environ ti'ente années.

Ce Compte peut être considéré comme l'un de ses mémoires 5 aucun même ne montre mieux la lucidité de son esprit , la patience , la persévérance , la véracité, l'exactitude et la facilité qu'il apportait dans les affaires. Ce n'était point sa propre cause qu'il défendait dans celui-ci 5 c'était celle des gens de lettres ^ l'intérêt du théâtre , celui du public. Il était en quel que sorte étranger à ces différends par sa position , pac sa fortune , par sa conduite antérieure avec les comédiens 5 il n'était mû que par le sentiment qui l'anima

(*) Ce Compte est déposé à la Bibliothèque impériale , avec quelques autre? pièces qui y sont relatires.

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toute sa vie, la passion de repousser l'injustice, de quelque part qu'elle Tint , soit qu'elle agît contre lui, soit qu'elle s'élevât contre un autre.

On se plaint , peut-être sans raison, que le théâtre dégénère. Si le fait est vrai, il importe d'en connaître les causes. Ce n'est pas manque d'auteurs : jamais on n'écrivit autant 5 ce n'est pas faute d'^acteurs : jamais la comédie fi-ancaise n'en eut vu aussi çrand nombre : ce n'est pas faute de spectateurs : jamais on n'a plui> fréquenté les divers théâtres.

Le genre nohle, le seul utile, le seul qui donne de la gloire , est le seul qui semble négligé. Ce Compte que nous publions jettera peut-être quelque jour sur les motifs qui éloignèrent les esprits les plus féconds et les plus élevés (]iril y eut alors, d'une carrière si attrayante par les illusions les plus flatteuses.

Les théâtres d'Athènes et de Rome ont dégénéré long-temps avant d'être abolis : il y en eut aussi des causes 5 elles lurent très-différentes de celles qui nuisiient au théâtre de Paris , mais elles finirent par anéantir ces antiques théâtres.

Si quelque aiiteur , dans ces siècles de décadence , eût fait un ouvrage du genre de ce Compte reiulu, il eût peut-être prévenu leur ruine. Nous saurions du moins pourquoi l'on se dégoûta de travailler dans le genr© de Sophocle et d'Euripide , de Plaute et de Térence ; pourquoi l'on cessa de jouer les pièces de ces pères du théâtre dans des temps et dans des pays où l'on parlait encore leur langue: pourcpioi, au lieu des Roscius, on n'eut plus que des Balhillcs et des Mimes, vils

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histrions qui inspirèrent un juste scandale aux premiers chrétiens, et dont l'indécence rendit pour jamais l'Église ennemie du théâtre ^ quoiqu'il fût destiné originairement, comme elle , à nous faire rougir de nos passions et à corriger nos mœurs.

Tout ce qui nuisit au théâtre français dans les temps dont je parle, ne se trouve point dans le Compte qui fut rendu aux auteurs dramatiques*, on ne pouvait y traiter à fond toutes les causes qui troublaient la douce paix qui aurait dû. toujours subsister entre des hommes qui ne peuvent se passer les uns des autres.

Depuis la rédaction de ce Compte , en 1780, la cor^ respondance de M. de Vokaire avecMM. d'Argental, Xhiriot et ses autres amis, a été imprimée et nous a révélé bien des choses qu'on ignorait à cette époque , mais qui toutes justifient ce qui est dit dans ce Compte au sujet des désordres de ce tenips-là. Ce génie, qui soutint pendant quarante ans la gloire du théâtre , était très-mécontent de la troupe dont il avait fait la fortune et accru la célébrité 5 il ne pouvait faire jouur aucune de ses pièces sans en abandovner le bénéfice aux comédiens ou à quelqu'un d'entre eux 5 il était irrité de leur conduite , et se plaignait de leur ingratitude.

On voit encore dans cette correspondance que ]\î. de Voltaire désirait ardemment que le roi permît d'ouvrir à Paris un second théâtre 5 qu'il invitait les auteurs à se réunir pour résister aux obstacles dont on hérissait leur carrière. On ne peut douter, en lisant ses lettres , que s'il eût vécu dans les jours de ces dé-

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bals, il n'eût invité les auteurs à foriDcr une académie dramatique.

Les Académies, en rapprochant des hommes qui s'estiment , adoucissent souvent les aspérités du caractère, dissipent des piéjugé's que la diversité des opinions engendre quelquefois entre des hommes qui ne se sont jamais vus 5 elles font naître de l'amitié entre leurs membres , les engagent à se rendre justice et à se faire valoir mutuellement.

Les meilleurs esprits , fatigués des dégoûts qu'ils éprouvaient en travaillant pour la comédie française , Ae la perte du temps qui s'écoulait avant qu'on pût ou qu'on voulût jouer leurs pièces, cherchèrent d'autres occupations 5 les uns abandonnèrent entièreinent la scène française. Piron porta ses talents à la farce dite théâtre italien -, Le Sage, et d'autres auteurs, suivirent cet exemple.

Un misérable théâtre de la foire acquit de l'importance, et s'éleva par les travaux de quelques hommes dont les talents auraient fait , et ont fait même quelquefois , honneur .à la scène française.

Favart mit de la régularité et de l'intérêt dans ce théâtre forain j Sedaine en augmenta la force et le charme \ Marmontel y ajouta de l'énergie. Insensiblement ce théâtre prit une marche dramatique, pénétra dans la capitale, s'y domicilia, et devint enfin un ri- >iil doublement redoutable pour la comédie française.

Je dis doublement redoutable, car il leur enlevait de bons auteurs , et empêchait qu'il ne se formât de bons acteuis.

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Avant l'existence de l'opéra comique, les théâtres de province étaient une école de déclamation. Préville, Biizard et mille autres comédiens s'y formèrent 5 mais depuis la création de cet opéra , ces théâtres devinrent une école de chant. Les directeurs préférèrent les jeunes gens qui avaient un peu de voix à ceux qui montraient un vrai talent pour la déclamation.

Ainsi les grands acteurs devinrent plus rares à l'époque où les auteurs d'un esprit étendu et flexible s'éloignaient de la scène française.

Ceux qui s'obstinèrent à suivre cette carrière ingi-at« souffrirent long- temps , et finirent par se plaindre.

Le maréchal de Richelieu eut un moment la fantaisie de connaître le sujet de ces plaintes 5 il s'adressa à M. de Beaumarchais , qui, jouissant d'une grande fortune , et ayant toujours fait don de ses pièces à la comédie , n'avait aucun besoin d'en retirer un mince bénéfice. Ce maréchal , l'un des premiers gentilshommes de la chambre et l'un des plus anciens membres de l'Académie française , possédait tous les titres et toute l'autorité nécessaires pour être l'arbitre de ces différends et pour les appaiser : il ne fallait qu'être attentif et juste. De grandes affaires le détournèrent sans doute 5 mais de petites intrigues et des séductions , dont les plus grands hommes ne se défendent pas toujours, furent plus puissantes*, et il avoua ingénument qu'il n'avait jamais vu finir aucune affaire de ce genre,

A ces causes cachées et non avouées ^ il s'en joignit d'ostensibles.

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La coméclie française avait alors , à l'instai' des plus grands seigneurs possesseurs d'un vaste domaine j un conseil d'avocats, quoiqu'elle n'eiit point d'afïaires domaniales qui demandassent la connaissance des coutumes et la discussion de droits antiques et peil connus , ou des intérêts bien compliqués.

La comédie s'était arrogé , il est vrai, des espèces' de droits féodaux sur tous les petits théâtres dits des boulevards. Sous prétexte qu'ils lui enlevaient des spec-^ tateurs, elle avait obtenu que chacun de ces misérables tréteaux lui payerait une rétribution 5 elle avait acquis le droit plus singulier d'avoir la censure des pièces qu'on y représentait : et toutes les fois que le comédien censeur trouvait dans ces rapsodies une scène un peu passable , une situation vraiment comique , il la biffait et La retranchait impitoyablement , en alléguant pour tout motif que cette scène était bonne. Ainsi la comédie française^ seigneur ou dame suzeraine de ces théâtres , devenait plus indifférente sur sa propre recette, et son répertoire s'enrichissait chaque jour de l'immense héritage des morts : elle en ménageait moins les auteurs vivants 5 autrefois ses pères nourriciers , ils n'étaient plus guère (pie des associés importuns qu'il fallait réduire à ne se nourrir , comme les'dieux d'Homère, que de fumée et d'encens.

Cependant, car il faut être juste, les obstacles vinrent bien moins des comédiens que de leur conseil.

Ces hommes de loi, accoutumés à défendre et à détruire les prétentions, se piquèrent de faire triompher leurs clients , tantôt pui- leur éloquence , tantâ|

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pur leur astuce dans l'art de la chicane , et tantôt par leju- crédit auprès du ministre 5 ils mirent de l'amonrpropre à l'emporter sur le simple bon sens , la droiture naturelle et l'incurie de la plupart des auteurs , hommes isolés, studieux, ignorant les affaires , dénués d'intrigues ;, de crédit, de tous moyens d'obtenir justice ou protection.

L'un de ces avocats, vain de son élocution un peu verbeuse, quoique brillante, mit sa gloii'e à jouter contre l'esprit méthodique et calculateur de M. de Sedumarchais . S'il égarait la question , s'il captait la bienveillance des supérieurs, s'il surprenait une décision au ministre, la cause des auteurs était à jamais perdvie. C'est là le secret de toute l'affaire.

Mais pourquoi les comédiens avaient-ils un conseil de plusieurs avocats? Pourquoi ce conseil craignait-il que, dans une discussion avec un auteur, les comédiens ne comparussent , comme les autres sociétés de commerce ou de finance , devant les tribunaux institués pour juger les causes des particuliers? Pourquoi les comédiens, dirigés parleurs avocats, fesaient-iis évoquer au conseil du roi leurs différends avec ceux qui leur fournissaient des pièces de théâtre, quand ils n'y fesaient pas évoquer leurs contestations avec les marchandsqui leur fournissaient des objets bien moins essentiels à leur existence? Et pourquoi le Conseil an' roi ne jugeait-il jamais aucune de ces sortes d'affaires?

Sans ce conseil d'avocats, les di/ficultés se seraient aplanies très - aisément , comme se dissipèrent en une seule séance celles qui s'élevèrent entre les ac-

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teurs de la eomédie italienne et les auteurs qui travaillaient pour leur théâtre. Ces auteurs étaient du nombre de ceux qui ne pouvaient obtenir justice des comédiens français. Mais les italiens n'appelèrent point d'avocats j aucun homme de loi n'arma la chicane contre l'équité , ne mit son amour-propre à triompher de M. Sedaine, qui parlait pour tous. On n'écouta que la raison et la justice : on fut bientôt d'accord y et tout le monde, auteurs, acteurs, musiciens furent contents. Ce fut l'affaire de deux heures : les Gentilshommes de la chambre n'evirent pas même l'honneur d'intervenir dans cette pacification. Mais toutes les folies de ce temps-là ne sont aujourd'hui de nulle importance , et ne sont bonnes que pour ceux qui seront tentés un jour d'écrire l'histoire du théâtre, quand il n'existera plus.

Dans nos jours d'une régénération totale, nous devons avoir pour l'avenir des vues plus vastes , plus importantes. Je ne doute même pas que tout ne soit changé à la comédie comme ailleurs j que les sentiments n'y soient plus honnêtes, les agensplus probes, les comptes mieux apurés.

Le théâtre , objet de patriotisme et de religion chez le Grecs et chez les premiers Romains, dégénéré dans l'empire grec en un vil batelage , est devenu en France , depuis Corneille et Molière , un des objets de la gloire nationale.

L'art dramatique dans la tragédie élève l'ame , agrandit la pensée , enseigne à s'exprimer avec énergie et précision.

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Dans la comédie, il apprend à connaître l'homme 5 il instruit les jeunes gens à fuir l'avarice , la prodigalité, le jeu, l'hypocrisie 5 s'il ne guérit pas les ficieux , il préserve les âmes neuves de ces vices 5 il en retarde au moins les développements. Les sermons ne sont pas plus efficaces.

Mais , soit tragique ou comique , l'art dramatique a l'immense avantage de maintenir la pureté du langage ; il en conserve l'accent et les inflexions j il tend même à le perfectionner.

Les théâtres, en se multipliant -dans les provinces, ont fait connaître aux Languedociens, aux Provençaux, aux Gascons, aux Basques, aux Normands , aux Bas-Bretons, aux Alsaciens, comment on parle dans la capitale et à la cour.

Les chefs-d'œuvre de nos grands maîtres ont engagé à ouvrir des théâtres français dans presque toutes les capitales de l'Europe; ils ont étendu la langue française de la Méditerranée à la Baltique.

Les beaux vers de nos grands maîtres , entendus presque chaque jour par tant de milliers de personnes, sont le plus sûr préservatif contre la corruption de la langue ; ils accoutument l'oreille à l'harmonie, à la correction du style, et forment la jeunesse à parler et à écrire purement.

L'homme d'Etat, jaloux de l'honneur national , avide de fortifier le caractère du peuple qui lui est confié, trouvant commode de traiter avec les étrangers dans la langue de son pays, ne verra point dans le théâtre un vain amusement, niais un instrument

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